Lost my job, found an occupation

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« Se reposer ou être libre »

In Un an en..., Un pavé dans la "Meuse" on 28/12/2012 at 16:03

97f0f9b01ae711e2bf34123138105ced_7Tout a commencé en mars comme un coup de tonnerre. J’ai quitté mon poste de journaliste à La Meuse, sans trop savoir où j’allais. « Comme jeune journaliste, j’ai dû bien vite faire le deuil de ce que j’avais appris à l’école, le deuil de la déontologie, et celui de mes propres valeurs, sans aucune retenue. Dès qu’il y avait un fait divers, chacun de mes articles donnaient lieu à un déballage sur la vie des gens, sans jamais m’interroger sur les conséquences qui pouvaient être très souvent dramatiques pour ces gens “ordinaires”. »

Alors, il a fallu repartir de zéro, relancer la machine, panser ses illusions de journaliste. Puis, il y eut ce blog avec ces « pavés dans La Meuse », un écho sur ma courte expérience chez Sudpresse, puis surtout un terrain à exploiter pour aller à la rencontre du réel, pour repenser modestement le journalisme, loin des rédactions moribondes. Vint enfin une nouvelle aventure, celle d’Apache.be avec la possibilité de développer un pure player belge, bilingue et indépendant avec d’autres journalistes comme Sylvain Malcorps, Damien Spleeters, Tom Cochez, Peter Casteels ou Bram Souffreau.

D’Hénin-Beaumont à Athènes

IMGP3268En mai, ce furent les élections présidentielles françaises. A Hénin-Beaumont aussi où Marine Le Pen est arrivée au premier tour avec 35,48% dans son fief électoral. Alors, entre François Hollande et Nicolas Sarkozy, on votait surtout parce qu’il le fallait bien, et ce n’est pas un hasard si dans cette ville du Pas-de-Calais de 22.000 habitants, où la présidente du FN est inscrite, le nombre de votes blancs et nuls a été multiplié par six au deuxième tour.

En juin, la Grèce retournait aux urnes. Un scrutin aux allures de référendum : pour ou contre l’euro. Un résultat attendu avec anxiété dans toute l’Europe et ailleurs, car les résultats pourraient déstabiliser la zone euro. Pourtant, loin de cette tension, loin des enjeux financiers ou politiques, au cœur même de la capitale européenne, de nombreux Grecs arrivent chez nous chaque jour à Bruxelles pour trouver un emploi et commencer une nouvelle vie. Tous ont décidé de quitter leur pays, faute d’avenir. Ils s’appellent Janis, Constantina ou Pénélope. Ils ont entre 20 et 50 ans. Ce sont les visages « invisibles » de cette crise grecque qui se vit de Bruxelles à Athène.

IMGP3727Athènes justement où avec un taux de chômage historique, les jeunes sont les premières victimes de la crise. Un jeune sur deux n’a pas d’emploi. Cette explosion du chômage a commencé en 2010 avec la crise de la dette et les mesures d’austérité imposées au pays. Depuis, la situation n’a cessé de s’aggraver en raison de la récession qui frappe actuellement la Grèce. Le pays est à bout de souffle, et la jeunesse sans espoir. De plus en plus, beaucoup de jeunes Grecs entre 20 et 35 ans, décident de quitter le pays pour trouver un emploi à l’étranger. C’est le cas de Michail, Kostas ou Maria.

Autre reflet de cette crise, mais cette fois, c’est en Belgique : le suicide chez les agriculteurs. Un sujet tabou. Tellement tabou qu’il n’y aucun chiffre, aucune statistique pour évaluer ce phénomène préoccupant. Car si on ignore combien d’agriculteurs se suicident chaque année, il est établi que c’est une population à risque. Le suicide, c’est sans conteste le symptôme d’une profession en mal d’avenir.

La tentation de l’impossible

Autre profession en mal d’avenir, celle de journaliste. Il y a quelques semaines déjà, on apprenait que la direction du groupe Rossel prévoyait un plan d’économies de 3 millions d’euros pour 2013, dont la moitié s’appliquant à la masse salariale.

Ces transformations soulèvent effectivement une question essentielle pour l’avenir du journalisme. On mesure aisément les défis et les enjeux auxquels sont confrontés les journalistes en Belgique francophone, à la fois acteurs et otages des changements au sein d’un champ en pleine mutation, tant au niveau de la transformation de leur identité, de leur fonction sociale que du point de vue de leurs trajectoires professionnelles. Alors que faire ?

imgp2631.jpgDevenir porte-parole ? « C’est vrai que la profession de journaliste est une profession très lourde en terme de disponibilité et financièrement peu rentable. En Belgique, avec la crise que rencontre la presse écrite notamment, on sait bien que les salaires ne sont pas très élevés », explique Marc Lits, professeur à l’UCL.

« Ce que je constate, c’est qu’il y a une grande difficulté d’être journaliste aujourd’hui. De plus en plus, les rédactions sont des rédactions « low cost ». Je suis surpris de la paupérisation et de la grande précarité du métier où les journalistes sont amenés à faire, pour des raisons alimentaires, le petit buzz, le petit coup médiatique, le petit truc amusant qui tue totalement l’information et le journalisme », ajoute Frédéric Cauderlier, ancien journaliste de RTL, devenu porte-parole du MR.

Mais il y a aussi d’autres voies possibles comme le passage par le récit et la narration. « Les textes diminuent parce qu’on a décrété que les gens n’aimaient pas lire, et puis surtout, on a coupé les budgets, ce qui fait qu’on n’est plus capable de faire de longs articles, c’est vraiment le reflet de la crise du journalisme, c’est moins cher de faire de l’opinion et de la chronique. Pourtant, il y a un vrai besoin d’aller sur le terrain », souligne la journaliste française Florence Aubenas.

Michel Butel(c) France Culture

Michel Butel
(c) France Culture

« Vous savez, lancer un journal aujourd’hui, cela ne doit plus consister à donner des nouvelles comme c’est le cas dans la presse traditionnelle. Il faut aller vers la divagation car je suis convaincu que le journalisme doit explorer le monde intime. Ce qui me déçoit, dans tous les articles qu’on peut trouver, c’est qu’il n’y a jamais aucun lien avec la vie personnelle. Pour le moment, l’actualité ne nous parle pas, c’est ce qui explique que les journaux sont en voie de disparition parce qu’il n’y a plus d’histoire. En cela, il faut une presse politique dans le sens plein du terme comme au temps de l’âge d’or du journalisme, celui des Hugo et des Vallès. C’est la seule façon pour retrouver cet esprit civique, celui d’une presse citoyenne. Aujourd’hui, c’est de moins en moins imaginable de trouver un journal qui remplit ce rôle, et cela va demander du temps pour redonner du sens au journalisme », poursuit Michel Butel, le rédacteur en chef de L’Impossible.

België Bart

En Belgique, jamais aura-t-on autant sans doute parlé de Bart De Wever qu’en 2012. Le président de la N-VA est devenu aujourd’hui incontournable. S’il n’est pas le premier politique flamand à remettre en question l’avenir de la Belgique, rarement l’un d’eux aura autant bénéficié d’une telle image négative en Belgique francophone, mêlant peur, incompréhension et total rejet. « On assiste du côté francophone à un repli communautaire avec un Bart De Wever représenté comme un leader d’extrême-droite, un peu à la Le Pen. Et puis il y a cet autre aspect qu’est la victimisation des francophones, victimes de l’ogre De Wever », expliquait Nicolas Baygert à Apache.be au lendemain des élections communales d’octobre 2012.

phpThumb_generated_thumbnailjpgAu moment où Bart De Wever appelait les francophones à discuter du confédéralisme, l’idée du plan B refaisait elle aussi surface. « Au sujet du Plan B, on lit tout et son contraire. Selon les moments, on nous dit que tout cela est très discret et qu’effectivement, il y a une série de rencontres, que les francophones se préparent. Et à d’autres moments, on nous fait comprendre qu’on n’est pas très loin dans la mise en place d’un plan B. Ce n’est de toute façon, à ce stade, qu’une position de repli côté francophone, pas une volonté politique », admettait Vincent de Coorebyter, directeur du Crisp.

Car depuis 2010, et les dernières élections législatives qui ont conduit le pays à la crise politique la plus longue de son histoire (540 jours sans gouvernement !), la N-VA est le premier parti en Belgique, et l’avenir du pays semble chaque jour plus contrarié, mal assuré, à tel point qu’il fait dire aux « belgo-sceptiques » qu’il est impossible désormais de faire maison commune. Du coup, et même si le spectacle n’est pas nouveau, on s’interroge sur la réalité d’une Belgique unitaire et démocratique: « faut-il donc se demander quand la Belgique cessera d’exister ou plutôt comprendre à quoi est due cette longévité remarquable ? »

Alors, comme l’a écrit Thucydide, il faut choisir :  « se reposer ou être libre. »

Un pavé dans « La Meuse » (ép.16) : journaliste, une illusion perdue ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 23/10/2012 at 07:31

Jusqu’ici, les contours de la profession journalistique sont restés difficiles à observer, il n’en reste qu’en Belgique francophone, le groupe professionnel des journalistes n’a eu de cesse de se modifier ces dernières années, notamment par la féminisation du métier, l’élévation du niveau d’études, mais aussi par des conditions de production dégradées ou par une plus grande diversité des statuts des journalistes en fonction du média, du type de travail ou d’entreprise (EGMI, 2011).

Ces transformations soulèvent une question essentielle pour l’avenir du journalisme, celle de la métamorphose du support d’information comme pourvoyeur de nouvelles, celle aussi de la qualité et de la fiabilité de l’information, de la spécificité des contenus, celle enfin du rôle et de la responsabilité sociale du journaliste.

Ces dernières années, cette évolution s’est d’ailleurs amplifiée avec l’avènement du journalisme sur le web. Le statut des journalistes comme leurs pratiques s’en sont retrouvés bouleversés, si l’on en croit les propos de certains éditeurs de presse comme Bernard Marchant du groupe Rossel : « Le travail du journaliste ne sera plus d’informer, les gens sont déjà surinformés ».

Ces propos datent de février 2012 au moment même où le premier éditeur de presse francophone annonçait des synergies entre Sudpresse et Le Soir, pour la déclinaison des informations locales et régionales dans plusieurs journaux du groupe, sans contrepartie financière pour les journalistes employés et indépendants.

À partir de cet exemple récent, on mesure aisément les défis et les enjeux auxquels sont confrontés les journalistes en Belgique francophone, à la fois acteurs et otages des changements au sein d’un champ en pleine mutation, tant au niveau de la transformation de leur identité, de leur fonction sociale que du point de vue de leurs trajectoires professionnelles.

La fin du professionnel de l’information ?

D’abord, on assiste à la remise en cause de l’un des rôles premiers (si ce n’est le premier rôle ?) des journalistes, à savoir celui d’ « informer », c’est-à-dire « ce qui apprend quelque chose au destinataire du message et le rend plus riche en connaissances » (EGMI, 2011 : 171). En contestant cette fonction sociale, en admettant que le public est déjà « surinformé », on peut se demander quels sont les rôles actuels du journaliste. S’il n’est plus un professionnel de l’information, que lui reste-t-il alors comme rôle social ? Aujourd’hui, avec la révolution technologique, on constate un renversement du statut du journaliste, à savoir que ses interventions sont de plus en plus limitées, en lien notamment avec la refonte des modes d’accès classiques à l’information.

En Belgique comme ailleurs, avec les développements du journalisme sur Internet, les contextes de production, de diffusion et de réception de l’information ont été totalement bouleversés, très souvent au profit du « développement de la dictature du culte de l’immédiateté » (EGMI, 2011 : 167). Désormais, informer le public consiste la plupart du temps en une course à l’instantanéité, dans un contexte de concurrence accrue, de « marchandisation » croissante de l’information (Jespers, 2006), où le rôle de fournisseur d’information du journaliste se réduit à n’être qu’un simple relais, sa seule compétence étant celle d’instiller des articles le plus rapidement possible, souvent au détriment de la fiabilité et de la vérification des informations (EGMI, 2011 : 165).

D’où des informations de plus en plus factuelles, souvent événementielles, quand elles ne sont pas uniformisées ou formatées. Un phénomène qui dénature le modèle journalistique, qui altère la sélection des informations, leur hiérarchisation et qui réduit la mission d’explication et d’interprétation du journaliste à peau de chagrin puisque « la quantité et la qualité du contenu informatif des médias dépendent moins aujourd’hui de facteurs idéologiques que de facteurs socio-économiques » (Jespers, 2006).

Le risque de la « malinformation »

Ce phénomène, c’est ce qu’on a appelé la « malinformation » (Heinderyckx, 2003) ou la « surabondance informative » (Grevisse, 2010). Cela s’apparente à une menace pour l’activité journalistique, parce que la profession est d’abord et surtout exposée aux mutations technologiques et organisationnelles.

Car pour les opérateurs médiatiques, il s’agit de disposer d’un personnel polyvalent capable de décliner sur plusieurs supports le même contenu, d’en faire davantage, en moins de temps, sans recul parfois par rapport à l’événement. En cela, la fonction majeure du journaliste se résume à n’être plus qu’un « médiateur », un relais « officiel » entre les contenus et le public puisqu’avec Internet, il connaît désormais les intérêts effectifs des lecteurs et va donc chercher à capter un plus grand nombre (Degand, 2012).

La logique commerciale l’emporterait ainsi sur une logique culturelle du journalisme, celle du décryptage, de l’analyse et plus globalement celle de contre-pouvoir, pour pousser au contraire à une « mercantilisation de l’information » (Woodrow, 1992), une « spectacularisation » (Libois, 1994) au détriment de l’intérêt public dans une confusion constante entre information et consommation :

« Les médias recherchent le plus haut niveau de consommation possible et, pour attirer davantage de lecteurs et d’auditeurs ou de téléspectateurs, ils choisissent des options consensuelles, finissant par tous se ressembler »(Jespers, 2006).

L’édifice journalistique ébranlé

Par ailleurs, à côté de l’organisation des contenus et des modifications de consommation de l’information, il y a une autre réalité, économique celle-là, qui touche directement aux conditions de production, dans un secteur en pleine mutation, atteint à sa base, par l’éclatement du lien entre le média et le support. D’où la nécessité de l’adaptation d’un journalisme qui doit passer « par la mise au jour d’un nouveau modèle d’adéquation de ces multiples contenus à des temps recomposés de consommation » (Grevisse, 2010).

Une réalité économique qui, certes n’est pas neuve, ni strictement limitée à un marché comme la Belgique mais qui s’intensifie selon les médias, notamment par des baisses d’effectifs, des restructurations, plans sociaux ou synergies, quand ce ne sont pas des manques de moyens, tout simplement pour développer de nouvelles stratégies rédactionnelles.

En presse écrite quotidienne, par exemple, l’effectif moyen a diminué de près de 200 unités en dix ans entre 2000 et 2009. (EGMI, 2011 : 29) Tandis que sur Internet, les journalistes, exposés à l’immédiateté, sont exclus des tâches valorisantes du journalisme, et voient ce pôle novateur sous-financé par les éditeurs. (Degand, 2012) Avec un sentiment pour les journalistes, en tant que groupe professionnel, celui d’une « précarisation du métier », notamment auprès des plus jeunes, avec un nombre de journalistes pigistes qui a augmenté de manière significative1 tandis que le nombre de journalistes employés diminuait:

« Cette précarisation de la profession se traduit également par l’augmentation du recours aux pigistes. Extérieurs à l’entreprise, ils sont plus facilement corvéables et n’ont pas leur mot à dire sur le contenu, le choix et l’angle des papiers qui leur sont commandés » (Broissia, 2007).

À côté de cela, et compte tenu des difficultés financières rencontrées par de nombreux quotidiens, il faut souligner des conditions de travail dégradées pour les journalistes, « premières victimes de la crise de la presse », « privés de terrain par le manque de moyen, contraints de se limiter au desk  » (EGMI, 2011 : 133).

Un phénomène d’autant plus accru qu’avec la révolution numérique, les opérateurs médiatiques préfèrent investir davantage dans la distribution que dans le rédactionnel où la plupart des entreprises d’information persistent notamment à offrir en ligne, gratuitement des contenus, vendus sur des supports traditionnels dont les bénéfices diminuent d’année en d’année. Difficile dès lors d’investir sur le « terrain » du journalisme, spécialement au niveau de l’offre des contenus éditoriaux (enquête, reportage…) ou du développement de nouvelles approches rédactionnelles (Grevisse, 2010).

Tout cela ébranle l’édifice journalistique, et avec lui, la constitution d’un espace public démocratiquement adapté à notre époque où les journalistes assumeraient totalement leur rôle de contre-pouvoir. Car «  […] parallèlement à la dégradation de leurs conditions matérielles de travail, nombre de journalistes dénoncent la multiplication des atteintes portées à leur indépendance »(Broissia, 2007 ).

Et l’on peut se demander, à la lueur de ce constat, si la logique commerciale ne risque pas de l’emporter sur la logique culturelle du journalisme, en favorisant un journalisme de la demande, et plus de l’offre, en faisant peser de plus en plus aussi les contraintes économiques sur la fabrication de l’information et la recherche de la vérité ?

Car c’est à partir de ce double statut paradoxal, de cette ambiguïté intrinsèque entre la liberté d’expression et la liberté d’entreprise que le journalisme n’a cessé de définir et de réinventer ses identités professionnelles et ses enjeux éthiques. C’est donc ce fragile équilibre entre les valeurs d’usage et les valeurs d’échange qu’il s’agit d’interroger pour analyser les mutations des identités professionnelles et des conditions de travail des journalistes en Belgique francophone.

« Tout est plus flou » : une complexification des statuts du journaliste

Par ailleurs, cette accélération de la fabrication de l’information a conduit à une évolution des statuts du journaliste qui se sont multipliés et complexifiés. En ce sens, le journalisme sur Internet a secoué les habitudes des médias et les pratiques journalistiques, il a bouleversé les circuits de production, de diffusion et de réception de l’information, et ce, auprès d’un public de plus en plus difficile à cerner. Il a fait peser davantage sur les journalistes les contraintes de production, faute d’un modèle rédactionnel et économique adéquat, tout en réduisant les marges d’autonomie de ceux-ci face aux méthodes et aux techniques de la communication politique, économique ou culturelle (Grevisse, 2010).

Car aujourd’hui, comme les contraintes et les doutes sont multiples, on assiste donc au sein de la profession à « un inconfort identitaire en constante reconfiguration », et on constate enfin, au sujet des fonctions sociales du journalisme auprès du public, (et parfois auprès des journalistes eux-mêmes), « des représentations fortes et stéréotypées » (Grevisse, 2010).

D’où l’impression actuelle d’une crise des valeurs auprès des journalistes qui voient leurs fonctions sociales remises en question, leur métier se transformer avec les évolutions technologiques, socio-économiques ou même juridiques du statut de la profession : « […] tout est plus flou : activités journalistiques et non-journalistiques, variété des supports, des fonctions, des modèles éditoriaux » (EGMI, 2011 : 133).

Bibliographie

Antoine, F., & Heinderyckx, F., État des lieux des médias d’information en Belgique francophone, Parlement de la Communauté française de Belgique Wallonie-Bruxelles, Bruxelles, 2011.

de Broissia, L., Rapport d’information fait au nom de la commission des Affaires culturelles sur la crise de la presse, N°13, 2007.

Degand, A., Le journalisme face au web : Reconfiguration des pratiques et des représentations dans les rédactions belges francophones, Thèse de doctorat, Louvain-la-Neuve, 2012. Récupéré le 10 septembre 2012 sur http://uclouvain.academia.edu/AmandineDegand/

Grevisse, B., Déontologie du journalisme : Enjeux éthiques et identités professionnelles, De Boeck, Bruxelles, 2010.

Heinderyckx, F., La malinformation : Plaidoyer pour une refondation de l’information, Labor, Bruxelles, 2003.

Jespers, J.-J., La déontologie face au marketing rédactionnel ou une arbalète contre les vaisseaux de l’Empire, ULB, Bruxelles, 2006. Récupéré le 10 septembre 2012 sur http://www.mlouest.be/documents/Marchandisation.pdf

Le Cam, F., « Histoires et filiations du terme ‘weblog’ (1992-2003). Perspectives pour penser l’histoire de certaines pratiques sociales sur le web », in Les Enjeux de l’information et de la communication, vol. 1, 2010. Récupéré le 12 septembre 2012 sur http://www.cairn.info/publications-de-%20Le%20%20Cam-Florence—67397.htm.

Libois, B., Éthique de l’information. Essai sur la déontologie journalistique, Éditions de l’Université de Bruxelles, Bruxelles, 1994.

Nies, G. & Pedersini, R., Les journalistes free-lances dans l’industrie médiatique européenne, FIJ, 2003.

Rieffel, R, Sociologie des médias, Ellipse, Paris, 2001.

Ringoot, R., & Utard, J. (Dir.), Le Journalisme En Invention: Nouvelles Pratiques, Nouveaux Acteurs, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2005.

Ruellan, D., Le professionnalisme du flou, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 1993.

Woodrow, A. (1992), « Retours aux sources », in La Revue Nouvelle, Bruxelles, 1992, 62-64.

1 « Le nombre de journalistes free-lance augmente constamment depuis quelques années, généralement à un rythme plus rapide que les journalistes salariés dans leur ensemble. » (Nies & Pedersini, 2003 : 7)

Un pavé dans « La Meuse » (ép. 15) : Pierre Piccinin, correspondant de guerre malgré lui

In Un pavé dans la "Meuse" on 04/09/2012 at 10:31

Depuis le 28 juillet, le journal Le Soir publie les chroniques en Syrie de Pierre Piccinin, historien et professeur à l’École européenne de Bruxelles. Cet enseignant « joue » les correspondants de guerre dans une série de reportages écrits à la première personne, « embedded » auprès des insurgés de l’ASL (l’armée syrienne libre) Pierre Piccinin n’hésite pas à se mettre en scène pour témoigner de ces « visions brutes d’horreur » comme il l’écrit, quitte à risquer purement et simplement sa vie. (Un article à lire en intégralité sur Apache.be)

C’est un phénomène inédit jusque-là dans la presse belge pour la couverture d’un conflit, celle de faire appel à un non-professionnel. Traditionnellement, on retrouve bien des chroniques ou des cartes blanche de personnalités médiatiques, d’intellectuels ou de simples citoyens sur certains sujets d’actualité. Mais jamais pour des correspondances de guerre sur un terrain aussi complexe et dangereuse pour les journalistes que celui d’un conflit comme la Syrie. Un terrain d’autant plus difficile que la révolution syrienne s’est doublée d’une bataille de la communication entre le régime et les insurgés, et que cette guerre a fait pas mal de victimes dans les rangs des journalistes.

Certains appellent cela du journalisme citoyen, très présent sur Internet via les blogs et les sites participatifs, où l’on retrouve des citoyens jouer un rôle actif dans la recherche d’informations. Pour d’autres, il s’agit tout simplement de tourisme de guerre où des citoyens deviennent alors combattants, prêts à prendre les armes et à s’engager militairement. Avec alors de possibles dérives : sensationnalisme, manque d’objectivité et de vérification des faits… Loin de mettre en cause le travail de Pierre Piccinin, il pose question, notamment en terme éthique et déontologique, sur la pertinence d’une telle démarche journalistique, celle de rendre compte d’un conflit sous forme de reportage, par un non-journaliste.

 La guerre de Pierre Piccinin

« C’est ma guerre de citoyen du monde, à chaque fois que la justice et la vérité sont contestées et qu’on torture des gens pour les faire taire. C’est ma guerre de chrétien,de témoigner de la souffrance des humbles. C’est enfin ma guerre d’homme, de ne pas rester indifférent à ce qui se passe derrière une frontière, parce que, au-delà de la frontière, ce sont aussi des hommes. »

C’est sur ces mots très forts que se termine la dernière chronique de Pierre Piccinin, parue sur le site du Soir.be, le 12 août dernier et intitulée : « Mourir à Alep ». Cela fait maintenant près d’un mois que Le Soir fait appel à Pierre Piccinin pour rendre compte des derniers événements en Syrie. Dans ses « Chroniques de la révolution syrienne », le professeur d’histoire rend compte comme n’importe quel correspondant de guerre de ce qu’il voit chaque jour sur place. Le Soir n’ayant pas d’envoyé spécial en Syrie.

Pierre Piccinin, c’est cet enseignant qui avait été arrêté et torturé en mai dernier par les services de sécurité syriens. Il avait fait alors la une de tous les médias belges et internationaux. C’est aussi, selon l’écrivain-journaliste français Jonathan Littell, un « crétin » (sic) , et pour le journal français Le Monde et l’un de ses journalistes spécialistes du Moyen-Orient, Christophe Ayad, rien de moins que l’ « idiot utile du régime de Bacchar al-Assad » et un « touriste de guerre », remettant en cause la crédibilité de l’historien et de ses informations données sur son blog, notamment. En cause : les prises de position de Pierre Piccinin au début de la révolte en Syrie. L’historien belge s’était alors insurgé contre le traitement des troubles en Syrie par la presse occidentale. Il l’avait clamé haut et fort sur son blog notamment. Ce qui n’était pas pour déplaire au régime de Bacchar al-Assad qui a traduit certains articles de Pierre Piccinin.

« C’est vrai qu’au départ j’avais une position prudente vis-à-vis du gouvernement de Bacchar al-Assad, nous explique Pierre Piccinin. Par exemple, quand je suis allé à Homs en décembre 2011, et quand j’ai vu ce qu’il y avait là-bas, je me suis dit que les médias occidentaux exagéraient beaucoup. Mais suite à mon arrestation, puis surtout à l’échec des élections du 7 mai, mon analyse a changé et j’ai constaté que l’ASL au sein de la population ne faisait plus peur et que la révolte en Syrie était une révolte populaire. Beaucoup disent que j’ai tourné ma veste. Pourtant, je ne renie pas ce que j’ai dit précédemment. J’ai simplement suivi la situation telle que je la voyais, et depuis mai, la Syrie a basculé dans la répression la plus totale. »

Piccinin : « un procès d’intention des journalistes »

Pierre Piccinin se dit également agacé et fatigué par le « procès d’intention » qui lui est fait très souvent dans les médias. « Surtout quand certains journalistes disent que j’avais défendu le régime, et que maintenant j’ai pris parti pour les rebelles. Je comprends cela dit que ma démarche, auto-financée par ma propre fortune, puisse gêner certains journalistes, à la fois ceux qui n’ont pas les moyens de faire du terrain et ceux qui n’en ont pas le courage.»

Quant à l’idée d’une chronique régulière dans Le Soir, c’est Baudouin Loos, le spécialiste Moyen-Orient du quotidien francophone, qui le lui a proposé quand Pierre Piccinin lui a appris qu’il partait pour Alep. « Je ne suis pas journaliste, et je n’ai pas l’intention de le devenir. L’objectif de mon travail, c’est de rendre compte de ce que je vois. Même s’il est vrai que mes chroniques ne sont pas neutres, que je m’implique dans ce conflit et que je suis engagé vis-à-vis de la rébellion, et je ne le cache pas. Dans ce conflit, j’ai compris qu’il y avait deux camps qui s’affrontaient, dont un est plus juste que l’autre. »

Pierre Piccinin : «Je comprends que ma démarche, auto-financée par ma propre fortune, puisse gêner certains journalistes, à la fois ceux qui n’ont pas les moyens de faire du terrain et ceux qui n’en ont pas le courage.»

Reste que par certains aspects, par cette couverture médiatique peu classique, les chroniques de Pierre Piccinin posent question. D’abord parce que pour le public comme pour les personnes interviewées dans les textes de Piccinin, la différence entre un journaliste et un non-journaliste comme n’est pas forcément évidente. Pour preuve, le Belge est souvent perçu en Syrie comme un journaliste :  » Et les combattants l’ont bien compris : « choukran, al saafi ! » (« merci, le journaliste ! »)  » Ensuite, le chroniqueur du Soir n’hésite pas franchir la « ligne rouge » d’une correspondance de guerre habituelle. Notamment quand l’historien belge viole la Convention de Genève en montant à bord d’une ambulance, accompagné de miliciens de l’ASL armés, comme il l’écrit lui-même dans un de ses chroniques datées du 12 août.

Une autre fois, il n’hésite pas à risquer sa vie comme dans sa chronique du 24 août où il suit une mission commando auprès des insurgés : « le péril encouru, si est immense : au-delà du bombardement régulier de la zone par l’artillerie et les hélicoptères, ce sont les tirs des snipers embusqués que je redoute le plus. Mais l’occasion de suivre cette katiba dans le combat est inespérée, et je décide de courir le risque. »

Une autre encore, Pierre Piccinin demande aux insurgés de lui apprendre à se servir d’une kalachnikov pour se défendre. « Avant d’entrer à nouveau en Syrie, j’ai demandé que l’on m’apprenne à utiliser correctement une Kalachnikov, la seule arme à disposition des rebelles. Si nous rencontrions un problème… Je ne veux en effet en aucun cas retomber dans les griffes des services secrets. »

Une opération « spectaculaire »

Sinon, du côté du Soir, comment s’est préparée cette collaboration avec Pierre Piccinin ? Philippe Regnier, responsable du service international du journal, admet que cette opération est la plus « spectaculaire » réalisée par le journal francophone ces derniers temps. Il relativise toutefois : « on ne revendique pas ce côté-là, mais il faut admettre que quand on lit les textes de Pierre Piccinin, sans se préoccuper de polémiques extérieures, c’est quand même très impressionnant dans sa façon de mettre en scène les événements, c’est percutant aussi dans les sentiments qu’il évoque face à telle ou telle situation. Cela en dit long sur la violence sur place. C’est vrai qu’à certains moments, il se met réellement en danger, par cette sorte de mise en scène, c’est une évidence. Tout ce que l’on peut faire, c’est de lui dire de mesurer toutes les conséquences, après c’est un adulte… »

En ce qui concerne la vérification des informations données dans les chroniques de Pierre Piccinin, comment la rédaction du Soir a-t-elle procédé ? « Pour la vérification, on a lu ses chroniques, et rien n’a été contredit par d’autres sources. Au contraire, beaucoup de détails présents dans les textes de Pierre Piccinin ont été confirmés par la suite. Cela ne veut pas dire qu’on est doit être d’accord avec tout ce qu’il écrit, on sait qu’à ce niveau-là, Pierre Piccinin n’est pas neutre, et ne cherche pas à l’être mais cela peut éclairer nos lecteurs sur un conflit qui se jouait il y a quelques mois encore à huis clos. C’est notre rôle en tant que média d’apporter de l’information par tous les moyens possibles, même par quelqu’un qui n’est pas journaliste. C’est un complément qu’on propose, à côté de des analyses faites par nos journalistes à Bruxelles. »

Philippe Regnier (Le Soir) : « Quand on lit les textes de Pierre Piccinin, sans se préoccuper de polémiques extérieures, c’est quand même très impressionnant dans sa façon de mettre en scène les événements, c’est percutant aussi dans les sentiments qu’il évoque face à telle ou telle situation. Cela en dit long sur la violence sur place. »

Philippe Regnier ajoute encore que ce type de démarche doit rester exceptionnelle. « C’est vrai que cette formule d’un non-journaliste qui fait du reportage et qui sert en quelque sorte de correspondant de guerre, c’est très différent de ce qu’on fait habituellement. C’est très hybride comme formule journalistique, et il est possible que certains lecteurs n’auront pas fait de distinction entre le travail d’un journaliste et celui de Pierre Piccinin. Mais pour nous, c’était très clair. »

« Un monsieur qu’on connaît pour sa conversion »

Pour Baudouin Loos, spécialiste du Moyen-Orient au Soir et à l’initiative du projet, il assume totalement la publication des chroniques de l’historien, « un monsieur qu’on connaît pour sa conversion. »« Quand Pierre Piccinin m’a dit qu’il allait à Alep, j’en ai parlé à ma hiérarchie et elle était intéressée par une publication, sans trop savoir si on tout publier. Au final, on a tout publié car c’était très intéressant. » Le journaliste avoue quand même que certains de ses collègues lui ont reproché de donner une tribune aussi importante à Pierre Piccinin. Il ajoute : « sur la Syrie, je considère que Pierre Piccinin a fait amende honorable. »

Baudouin Loos ne tarit pas d’éloge sur l’historien. Il a une « confiance absolue » en ce que raconte dans ses textes Pierre Piccinin, même s’il admet que les analyses politiques de l’historien sont parfois « naïves ». « On assume sa crédibilité nouvelle, quitte à se tromper plus tard. Mais à chaque fois, on précise à nos lecteurs que Pierre Piccinin est historien, pas journaliste. Puis, il faut l’admettre : il va là où on n’est pas. Moi, je n’irais pas en Syrie, et ce serait con de se dire : il n’est pas journaliste, donc on ne publie pas. En plus, ce qu’il fait, c’est un véritable travail journalistique », poursuit encore Baudouin Loos, admiratif.

« Une démission des journalistes »

On l’a dit, le travail de Pierre Piccinin appartient à ce qu’on appelle habituellement du journalisme citoyen. Une démarche qui se voit de plus en plus comme l’explique Benoît Grevisse, professeur de journalisme à l’UCL. « C’est clairement une des évolutions de ces dernières années, notamment avec le développement des nouvelles technologies. On assiste à la contestation du monopole journalistique que ce soit au niveau du commentaire, de l’analyse, de l’observation et la recherche de l’information », explique Benoît Grevisse. « Le cas Piccinin est intéressant : c’est quelqu’un qui n’est pas journaliste, et qui vient faire spécifiquement le boulot des journalistes en allant sur le terrain. Souvent dans ce type de démarche, on retrouve les mêmes caractéristiques : écriture en je, mise en scène avec une certaine valorisation de soi-même, engagement pour une cause, une idéologie… Cela pose la question de la validité du témoin qui parle en son nom, et pas au nom d’une éthique et d’une déontologie», poursuit-il.

Benoît Grevisse (UCL-EJL) : « Le cas Piccinin est intéressant : c’est quelqu’un qui n’est pas journaliste, et qui vient faire spécifiquement le boulot des journalistes en allant sur le terrain.»

A côté de cela, cette démarche pose question et reflète ce que Benoît Grevisse appelle une « démission des journalistes » : « depuis des années, on manque de moyens pour envoyer des journalistes sur le terrain, on en est réduit à demander à d’autres pour faire le travail des journalistes. C’est sûrement un reflet de la crise économique rencontrée par nos médias. Néanmoins, on peut se demander pourquoi les journalistes n’y vont pas eux-mêmes, en connaissance de cause, en connaissant les usages. » Quant à la stratégie du journal Le Soir, cela souligne, selon le professeur de journalisme, un problème de positionnement du quotidien francophone : « c’est une prise de risque pour un journal qui est dans le créneau de la référence. S’il y a un incident, la responsabilité et la crédibilité du Soir risquent d’être compromise et remise en cause. »

« Une opération marketing »

De son côté, Jean-Jacques Jespers, lui aussi professeur de journalisme (ULB), voit dans la publication des chroniques de Pierre Piccinin dans Le Soir, un problème social. « Si maintenant, on va chercher des non-journalistes pour faire le travail des journalistes, c’est assez inquiétant pour l’avenir de la presse. Si j’étais journaliste au Soir, je me demanderais si c’est normal qu’on publie les correspondances de guerre de quelqu’un qui n’est dans la rédaction. Puis, il y a sans conteste un aspect économique qui joue là-dedans : envoyer un journaliste dans une zone comme la Syrie coûté énormément d’argent. »

L’ancien journaliste voit aussi dans la publication de ces chroniques une « opération de marketing rédactionnel » : « ce qui a décidé Le Soir, c’est que le nom de Pierre Piccinin n’était pas totalement inconnu du public. Il a fait parler de lui dans les médias, il a défrayé la chronique, notamment au moment de son arrestation en Syrie, et ses différentes prises de position au sujet de ce conflit ont sans doute fait beaucoup pour que le journal s’intéresse au personnage. »

D’ailleurs, quelques jours après l’avoir contacté, Pierre Piccinin est reparti en Syrie, et Le Soir a continué de publier sur son site Internet de nouvelles chroniques de l’historien belge. Chose d’autant plus étonnante car après la mort du journaliste français Gilles Jacquier, un autre journaliste du Soir, Alain Lallemand prétendait, à juste titre, qu’il fallait envoyer plus de journalistes en Syrie…

Voir la vidéo : La mort de Gilles Jacquier, un déclencheur pour les rédactions

Un pavé dans La Meuse (ép.11) : Alain Lallemand à la recherche du « souffle du réel »

In Un pavé dans la "Meuse" on 11/07/2012 at 12:19

Grand reporter au journal Le Soir où il est devenu spécialiste des groupes criminels, des réseaux clandestins et guérillas, Alain Lallemand a retiré de son expérience une méthode spécifique de collecte d’information et de restitution du récit : « un journalisme en action, sous le souffle du réel ». A côté de cela, le journaliste est maître de conférence à l’UCL où il s’occupe tout spécialement du journalisme narratif. C’est à ce titre qu’il a rédigé un manuel précieux et unique en son genre dans le domaine francophone, Journalisme narratif en pratique, paru aux éditions De Boeck.

Il est enfin l’auteur de plusieurs récits sur ses périples en Irak, en Afghanistan ou en Colombie, comme avec N’oubliez pas le guide (éditions Luce Wilquin)un récit sur la relation entre un journaliste et son guide arabe jusqu’à la mort de ce dernier. Nous sommes en Irak, au plus fort de la guerre. Plus qu’un « carnet de la drôle de guerre », ce texte est surtout une réflexion sur le journalisme où le reporter prend la plume pour rendre hommage aux guides et aux interprètes anonymes qui permettent la survie de l’information.

 « Il n’y a pas de journalisme sans entretien amoureux ». De cette maxime, tirée du livre d’Alain Lallemand, N’oubliez pas le guide, paru en 2007 aux éditions Luce Wilquin, on pourrait en faire découler toutes les règles du récit journalistique tel que il l’enseigne à l’UCL : « pour comprendre l’action, le journaliste l’approche, l’expérimente, la digère. La proximité, l’implication personnelle serait la règle du journalisme narratif. »

Redécouvrir l’œuf de Colomb

« Quand j’ai commencé à me saisir de cette matière, j’ai tout de suite constaté qu’on manquait d’outil de définition du journalisme narratif dans le domaine francophone, alors que c’est une évidence aux États-Unis depuis des années. Pour écrire mon manuel, pour élaborer mon cours, cela m’a pris cinq ans parce qu’il ne fallait pas faire un décalque du journalisme narratif américain. Je me suis lancé dans la relecture de grands reporters comme Tolstoï avec ses Récits de Sébastopol ou encore les textes de Joseph Kessel. Mais je me suis aussi basé sur le New Yorker, qui est une référence en la matière, ou tout dernièrement sur la revue XXI. On le voit ces dernières années, il y a clairement un intérêt pour cette démarche narrative dans les rédactions où le texte se conçoit comme un récit avec les critères du reportage ou du portrait. Mais cette redécouverte du récit dans la presse n’est pas neuve : les journalistes ont toujours fait du récit sans le savoir. Ce qui a changé, et c’est le cas avec la revue XXI, c’est cette volonté de retrouver le temps long de l’enquête, cette liberté qui fait que la voix et le ton du récit journalistique sont parfaitement travaillés. On joue sur le fond et la forme dans l’organisation de l’info, et cela marche, on propose une info exclusive avec un traitement inédit. Plus globalement, et même si l’intérêt est là, on voit que la plupart des journalistes ont beaucoup mal à s’emparer du récit et à en faire pour traiter leur sujet. « 

N’oubliez pas le guide : à la rencontre du « souffle du réel »

N'oubliez pas le guide, paru aux éditions Luce Wilquin« Pour ce livre, le choix était simple, c’était celui du journalisme. On est pleinement dans une narration de non-fiction : le récit est extrêmement subjectif, c’est vrai, on est dans l’introspection, celle d’un correspondant de guerre confronté en Irak à la mort de son guide arabe par la rébellion. Ce texte se demande si l’exercice du journalisme vaut une mort de plus, et si la guerre n’est plus couverte, que devient l’honneur de la presse, la survie de l’information ? Pourtant, tout dans ce texte est vrai. Mais ce travail, je le fais aussi pour un article dans les pages internationales, je me mets à la première personne, dans la peau d’un rebelle 60 minutes avant sa mort, et je le fais sur base, non pas de l’imagination, mais des informations sérieuses comme n’importe quel article. L’avantage du journalisme narratif, c’est que l’enquête peut être plus poussée. Par exemple, en 1996, j’ai écrit un livre au cœur de la mafia russe. Sur le fond, les faits sont exacts, et pourtant, quand je le reprends aujourd’hui, il est illisible. Cela ne sert à rien d’être exhaustif si l’on ne sait pas écrire. »

« Et là, je tombe dans un roman de Kipling »

« Pour faire une bonne enquête, il faut savoir raconter, faire vivre les faits avec une voix. Le vrai déclic, ce fut septembre 2001 où je suis parti en Afghanistan, puis au Pakistan, et là, je tombe dans un roman de Kipling, ce fut un moment de grâce pour un journaliste, et le début de ma démarche autour du journalisme narratif, celui d’une implication. Car c’est là la clé pour un journaliste : se placer en situation d’être affecté. Nous voilà en zone de prise de risques, même si ce risque est limité dans le temps ou par la nationalité de notre passeport, comme c’est le cas lors d’un reportage en zone de conflit. Dans le cadre du journalisme narratif, l’implication est très exactement celle du souffle du réel : être assez près de l’explosion pour en entendre la détonation, mais aussi pour en sentir le souffle. Sans se laisser submerger par l’explosion… »

 A lire aussi le blog d’Alain Lallemand : http://alainlallemand.be/

A lire aussi : http://www.ajp.be/multimedia/blog/index.php?journalisme-narratif-et-nouveaux-formats-decriture

Un pavé dans « La Meuse » (ép.5) : et si je m’étais trompé ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 08/04/2012 at 13:04

Et si au fond je m’étais trompé et que je n’avais rien compris à mon expérience chez Sudpresse ? Car on me dit que les journalistes sont « fainéants », « peu innovants » voire « pas malins », et qu’au fond, ces synergies, c’est d’abord leur faute, celle des journalistes, pas celle des éditeurs qui sont forcément « malins » et « innovants« , prêts à tout pour sauver l’emploi des journalistes. Et si au fond je m’étais trompé ? Car on me dit que les journalistes vont sur les terrains et qu’il existe encore un « journalisme de terrain et de proximité »… que c’est le talent qui manque le plus dans une rédaction, et pas les journalistes qui sont nombreux à accepter d’être payés 4€ de l’heure et à travailler jusqu’à l’épuisement pour boucler les fins de mois.

Et si je me suis trompé, pourquoi continuer à écrire ces chroniques ? Tout simplement parce que je crois qu’en Communauté française, le monde de la presse est en déclin, il manque de projets innovants et créateurs et que, pour sauver une presse en crise, la seule solution a été l’apport de subsides, mais rien de plus, et malgré cela, on se retrouve à devoir réduire l’offre d’information et la création d’emploi.

Vous voulez savoir ce que ces synergies vont apporter ? Imaginons qu’un homme politique  veuille faire un coup médiatique sur un sujet au choix (prix du gaz, politique de l’immigration, réforme des pensions…)Voilà ce que cela donnera : l’analyse politique sera réservée au Soir, l’aspect « vie quotidienne » à Sudpresse, et le reste aux suppléments car s’il a un chien, il pourra toujours faire la une de « Mon chien magazine ». Bref, les journalistes ne feront plus de l’information, mais de la communication, un « service après-vente » de l’actualité, en somme. Outre les emplois, c’est bien la ligne éditoriale qui est en jeu et, tôt ou tard, cette « fainéantise journalistique » se paiera… Aujourd’hui, on promet de ne reprendre que 15 % des articles d’un quotidien à l’autre ; demain, ce sera 30 %, et ensuite…

C’est le système qui veut cela, et n’importe quel talent n’y pourrait rien, le journalisme est précaire et risque de s’appauvrir encore et toujours, et les journalistes, parce qu’ils ont des idées et des sujets qui ne pourraient pas être traités s’ils étaient dans une rédaction, font appel à juste titre aux subsides, ceux du Fonds du journalisme, qui est aux journalistes ce que la voiture de société est aux chefs d’édition et aux rédacteurs en chef, un moyen de faire leur métier.

Car avec cette politique éditoriale menée en Communauté française par les différents titres de la presse écrite, les journalistes sont réduits à l’état d’employés comme les autres, métro, boulot, dodo, et puis un jour, on le dira comme aux autres, ceux de Carsid, Renault ou Arcelor : « Apprenez à faire le deuil de l’emploi que vous aviez. Vous ne pourrez pas influencer la situation, il vaut mieux lâcher prise. Si vous résistez, vous risquez la dépression. Les jours où ça ne va vraiment pas, prenez votre voiture, faites un tour et allez crier dans un champ. »

Quant au terrain, tous les journalistes y vont, c’est certain. On passe une, deux, trois heures sur les lieux de l’événement, on recueille des témoignages, on passe un, deux, dix jours pour faire une enquête, on interroge des experts, des élus, des gens, c’est vrai, les journalistes sont sur le terrain. Mais, comme au cinéma,  tout est arrangé à l’avance, « dans ces trucs-là ». Même si les sujets sont différents, l’expérience journalistique du terrain est devenue « standardisée » : on commence par un témoignage poignant, puis on explique la problématique, on fait appel à des spécialistes, souvent des visages connus (élus, magistrats, associations, universitaires…) qui peuvent nous donner des réponses, on revient sur le témoin, et on termine par « conclut-il » à la fin du papier. Qu’importe le sujet, on écrit la même chose, et l’on fait de l’info « test-achat », on fait du terrain du « journalisme de proximité », et les journalistes sont sur le terrain comme un car de touristes devant la Tour Eiffel. Et cette réalité est « immédiate », le réel un « format » et les journalistes des « envoyés spéciaux » devant la vie ordinaire, celle-là même qui n’intéresse pas vraiment les médias, car l’ordinaire, justement, ne rapporte rien.

Car si la presse est très bien faite pour rendre compte du spectaculaire et de l’événement, pour être « en direct » et faire le buzz, la presse ne s’en sort pas devant le réel, pour dire et écrire la vraie vie, celle des gens, d’où cette méfiance permanente, cette distance constante entre les citoyens et les médias, mais bon, ce sera pour une autre chronique… Mais écrire le « réel » justement, c’est du « terrorisme » comme l’écrit Charles Dantzig, et si l’auteur français critique cette tendance en littérature, il faut au contraire cultiver cette tendance dans la presse : passer par le réel, c’est justement renverser les certitudes, dépasser les convenances, et pas les affirmer ; écrire sur le réel, c’est s’affranchir des formats et des cadres établis, c’est oser regarder un arrière, la tâche est peut-être vaine, incertaine même…

Depuis quelques semaines, je prépare un numéro sur le journalisme narratif pour la revue Indications. Grâce à cela, je rencontre tous les trois jours (ou presque) des journalistes qui ont décidé de passer au livre, d’inventer des nouvelles formes d’écriture, et depuis quelques semaines, je suis convaincu que c’est une réponse à la crise, à cette presse moribonde, tout comme les réseaux sociaux le sont à un autre niveau. « Résister, c’est créer. »

William T. Vollmann

William T. Vollmann

Depuis quelques semaines, j’essaie un autre journalisme, une autre posture, celle que je n’ai pas su trouver ou exploiter quand j’étais dans une rédaction, un journalisme sans contraintes, ni matérielles, ni financières. Place à ceux qu’on ne voit pas, ceux qu’on n’entend pas, partir à la quête d’un « grand partout », comme l’écrit le journaliste américain William T. Volmann… un journalisme où il y a de la place pour la création, pour les mots, le hasard, les rencontres, pour faire partager aux lecteurs les contradictions de la recherche de l’information, la recherche d’une écriture, tout cela prend six mois, un an, une vie, peut-être, tout cela ne s’achète pas, ne se calcule pas… au fond, il s’agit de faire un journal intime de l’existence, un journal « impossible« , en somme…

Un pavé dans « La Meuse » (2) : journalistes, dans la jungle ou dans le zoo ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 23/03/2012 at 11:17

« Trahison », voilà comme se terminait le message, reçu par sms de mon ancien chef d’édition suite à mon premier billet sur la déontologie des journalistes après le drame de Sierre. C’était vendredi dernier, il était 17h07. Je m’étonnai de sa réaction, surtout de la part de quelqu’un qui souhaite mettre continuellement et à juste titre les pieds dans le plat, déstabiliser les convenances et redonner au journalisme son rôle premier, celui d’informer l’opinion publique. Comme Luther, je venais d’être excommunié de la communauté des journalistes, je n’en étais plus digne puisque son message se terminait par « tes ex-collègues ». Bref, c’était comme si on me disait : « circulez Monsieur Jassogne, il n’y a rien à dire, rien à voir, vous n’êtes plus des nôtres! » 

Troublé par ce  message, je me demandais même s’il était encore possible de « critiquer » le monde des médias et les méthodes des journalistes sans viser aucune rédaction, ni aucun journaliste en particulier. Ce billet, ce n’est qu’un avis parmi d’autres sur les médias. Vu de l’extérieur, en somme. « Car hélas, je connais tout de l’intérieur », comme le chante Serge Gainsbourg. Car on doit s’étonner et même regretter que la seule profession sur laquelle on n’ait jamais enquêté soit justement celle des journalistes. On connaît tout ou presque de la journée d’une prostituée, d’un djihadiste ou d’un pharmacien, mais que sait-on des conditions de travail d’un journaliste?

Là où la presse couvre, et c’est son devoir, les restructurations des multinationales, les faillites des entreprises, la mise au chômage, contrainte et forcée, des ouvriers et les patrons qui gagnent trop. Jamais la presse n’évoque ses propres restructurations, les journalistes au chômage, les indépendants sous pression, les employés qu’on vire parce qu’ils sont trop vieux, et trop cher. C’est le silence absolu, et à ce jeu-là, c’est du chacun pour soi. Car nous ne sommes pas différents des autres, comme l’ouvrier d’Arcelor ou la caissière du GB, le journaliste a peur de perdre son emploi, et il est prêt à tout pour le garder, quitte à renoncer à des acquis essentiels.

Quand on vous parle de synergies, et c’est le cas pour le groupe Rossel en ce moment entre Le Soir et Sudpresse pour les pages régionales, on prétend que c’est pour sauver l’emploi…salarié. Mais que fait-on des indépendants qui seront les premiers à payer l’addition et qui bossent comme à l’usine ? Quand on parle de synergies entre Le Soir et Sudpresse, c’est pour rationaliser les coûts de production, remplir autant de pages avec moins de journalistes, reprendre des articles sans se soucier du lectorat de ces deux titres, sans que l’entreprise ne paie un centime de plus pour le travail des journalistes. Tout se vaut, et tout s’achète même le silence d’un journaliste qui doit comme tout le monde boucler ses fins de mois. La presse est et reste une entreprise comme les autres, avec les mêmes méthodes que chez ceux que l’on critique ailleurs.

Sans compter que lors de ces synergies ou de ces restructurations, c’est le flou le plus total, tant pour les salariés que pour les indépendants. C’est sur la RTBF que j’ai entendu pour la première fois parler de cela, et même pas dans ma propre entreprise! Puis, ces synergies, cela veut dire que des journalistes seront mis sur le carreau, remerciés sans fleur, ni couronne, parfois après plusieurs années passées douze heures par jour dans une rédaction pour un salaire de misère.

Ces synergies, cela signifie qu’à terme on pourra aussi, après les pages régionales, se passer des pages culturelles, économiques ou internationales, tout simplement parce que cela coûte trop cher. Comment voulez-vous avec cette ligne éditoriale réduite à des mesures d’échelle et de personnel que la presse attire encore les lecteurs quand ils sont contraints de lire la même information, le même traitement, avec les mêmes journalistes dans plusieurs journaux à la fois ? Pourquoi encore payer alors, autant lire le Métro, non ? A terme, on risque donc de se retrouver avec une presse uniformisée, et ce, au détriment des lecteurs et des journalistes qui la font chaque jour au prix de sacrifices considérables et toujours plus importants.

La presse est menacée, personne ne le conteste. Mais est-ce seulement la faute des lecteurs qui ne sont plus prêts à payer 1€ pour lire leur journal ? N’est-ce pas aussi la faute de ces mesures économiques qui décident désormais de la ligne éditoriale et qui font qu’à chaque mesure de l’audience de la presse écrite, on décide de changer tout à coup, comme par magie de rédacteur en chef, de maquette ou de ligne éditoriale ? Quelle a été la réponse des médias face au boom de l’Internet et des réseaux sociaux ? Hormis de se copier l’un l’autre et de faire  en fin de compte de l’information un grand bavardage, je ne vois pas, et vous ? De l’info sans valeur, véritable passe-partout, sans fond ni forme. Est-ce que le ver finalement n’est pas à l’intérieur ?

Certains diront peut-être que je suis « aigri », mais je ne le pense pas. Je dirais comme Roland Barthes à l’ouverture de ses Fragments d’un discours amoureux : « Ici, c’est un amoureux qui parle et qui dit ».

 

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