Lost my job, found an occupation

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« Se reposer ou être libre »

In Un an en..., Un pavé dans la "Meuse" on 28/12/2012 at 16:03

97f0f9b01ae711e2bf34123138105ced_7Tout a commencé en mars comme un coup de tonnerre. J’ai quitté mon poste de journaliste à La Meuse, sans trop savoir où j’allais. « Comme jeune journaliste, j’ai dû bien vite faire le deuil de ce que j’avais appris à l’école, le deuil de la déontologie, et celui de mes propres valeurs, sans aucune retenue. Dès qu’il y avait un fait divers, chacun de mes articles donnaient lieu à un déballage sur la vie des gens, sans jamais m’interroger sur les conséquences qui pouvaient être très souvent dramatiques pour ces gens “ordinaires”. »

Alors, il a fallu repartir de zéro, relancer la machine, panser ses illusions de journaliste. Puis, il y eut ce blog avec ces « pavés dans La Meuse », un écho sur ma courte expérience chez Sudpresse, puis surtout un terrain à exploiter pour aller à la rencontre du réel, pour repenser modestement le journalisme, loin des rédactions moribondes. Vint enfin une nouvelle aventure, celle d’Apache.be avec la possibilité de développer un pure player belge, bilingue et indépendant avec d’autres journalistes comme Sylvain Malcorps, Damien Spleeters, Tom Cochez, Peter Casteels ou Bram Souffreau.

D’Hénin-Beaumont à Athènes

IMGP3268En mai, ce furent les élections présidentielles françaises. A Hénin-Beaumont aussi où Marine Le Pen est arrivée au premier tour avec 35,48% dans son fief électoral. Alors, entre François Hollande et Nicolas Sarkozy, on votait surtout parce qu’il le fallait bien, et ce n’est pas un hasard si dans cette ville du Pas-de-Calais de 22.000 habitants, où la présidente du FN est inscrite, le nombre de votes blancs et nuls a été multiplié par six au deuxième tour.

En juin, la Grèce retournait aux urnes. Un scrutin aux allures de référendum : pour ou contre l’euro. Un résultat attendu avec anxiété dans toute l’Europe et ailleurs, car les résultats pourraient déstabiliser la zone euro. Pourtant, loin de cette tension, loin des enjeux financiers ou politiques, au cœur même de la capitale européenne, de nombreux Grecs arrivent chez nous chaque jour à Bruxelles pour trouver un emploi et commencer une nouvelle vie. Tous ont décidé de quitter leur pays, faute d’avenir. Ils s’appellent Janis, Constantina ou Pénélope. Ils ont entre 20 et 50 ans. Ce sont les visages « invisibles » de cette crise grecque qui se vit de Bruxelles à Athène.

IMGP3727Athènes justement où avec un taux de chômage historique, les jeunes sont les premières victimes de la crise. Un jeune sur deux n’a pas d’emploi. Cette explosion du chômage a commencé en 2010 avec la crise de la dette et les mesures d’austérité imposées au pays. Depuis, la situation n’a cessé de s’aggraver en raison de la récession qui frappe actuellement la Grèce. Le pays est à bout de souffle, et la jeunesse sans espoir. De plus en plus, beaucoup de jeunes Grecs entre 20 et 35 ans, décident de quitter le pays pour trouver un emploi à l’étranger. C’est le cas de Michail, Kostas ou Maria.

Autre reflet de cette crise, mais cette fois, c’est en Belgique : le suicide chez les agriculteurs. Un sujet tabou. Tellement tabou qu’il n’y aucun chiffre, aucune statistique pour évaluer ce phénomène préoccupant. Car si on ignore combien d’agriculteurs se suicident chaque année, il est établi que c’est une population à risque. Le suicide, c’est sans conteste le symptôme d’une profession en mal d’avenir.

La tentation de l’impossible

Autre profession en mal d’avenir, celle de journaliste. Il y a quelques semaines déjà, on apprenait que la direction du groupe Rossel prévoyait un plan d’économies de 3 millions d’euros pour 2013, dont la moitié s’appliquant à la masse salariale.

Ces transformations soulèvent effectivement une question essentielle pour l’avenir du journalisme. On mesure aisément les défis et les enjeux auxquels sont confrontés les journalistes en Belgique francophone, à la fois acteurs et otages des changements au sein d’un champ en pleine mutation, tant au niveau de la transformation de leur identité, de leur fonction sociale que du point de vue de leurs trajectoires professionnelles. Alors que faire ?

imgp2631.jpgDevenir porte-parole ? « C’est vrai que la profession de journaliste est une profession très lourde en terme de disponibilité et financièrement peu rentable. En Belgique, avec la crise que rencontre la presse écrite notamment, on sait bien que les salaires ne sont pas très élevés », explique Marc Lits, professeur à l’UCL.

« Ce que je constate, c’est qu’il y a une grande difficulté d’être journaliste aujourd’hui. De plus en plus, les rédactions sont des rédactions « low cost ». Je suis surpris de la paupérisation et de la grande précarité du métier où les journalistes sont amenés à faire, pour des raisons alimentaires, le petit buzz, le petit coup médiatique, le petit truc amusant qui tue totalement l’information et le journalisme », ajoute Frédéric Cauderlier, ancien journaliste de RTL, devenu porte-parole du MR.

Mais il y a aussi d’autres voies possibles comme le passage par le récit et la narration. « Les textes diminuent parce qu’on a décrété que les gens n’aimaient pas lire, et puis surtout, on a coupé les budgets, ce qui fait qu’on n’est plus capable de faire de longs articles, c’est vraiment le reflet de la crise du journalisme, c’est moins cher de faire de l’opinion et de la chronique. Pourtant, il y a un vrai besoin d’aller sur le terrain », souligne la journaliste française Florence Aubenas.

Michel Butel(c) France Culture

Michel Butel
(c) France Culture

« Vous savez, lancer un journal aujourd’hui, cela ne doit plus consister à donner des nouvelles comme c’est le cas dans la presse traditionnelle. Il faut aller vers la divagation car je suis convaincu que le journalisme doit explorer le monde intime. Ce qui me déçoit, dans tous les articles qu’on peut trouver, c’est qu’il n’y a jamais aucun lien avec la vie personnelle. Pour le moment, l’actualité ne nous parle pas, c’est ce qui explique que les journaux sont en voie de disparition parce qu’il n’y a plus d’histoire. En cela, il faut une presse politique dans le sens plein du terme comme au temps de l’âge d’or du journalisme, celui des Hugo et des Vallès. C’est la seule façon pour retrouver cet esprit civique, celui d’une presse citoyenne. Aujourd’hui, c’est de moins en moins imaginable de trouver un journal qui remplit ce rôle, et cela va demander du temps pour redonner du sens au journalisme », poursuit Michel Butel, le rédacteur en chef de L’Impossible.

België Bart

En Belgique, jamais aura-t-on autant sans doute parlé de Bart De Wever qu’en 2012. Le président de la N-VA est devenu aujourd’hui incontournable. S’il n’est pas le premier politique flamand à remettre en question l’avenir de la Belgique, rarement l’un d’eux aura autant bénéficié d’une telle image négative en Belgique francophone, mêlant peur, incompréhension et total rejet. « On assiste du côté francophone à un repli communautaire avec un Bart De Wever représenté comme un leader d’extrême-droite, un peu à la Le Pen. Et puis il y a cet autre aspect qu’est la victimisation des francophones, victimes de l’ogre De Wever », expliquait Nicolas Baygert à Apache.be au lendemain des élections communales d’octobre 2012.

phpThumb_generated_thumbnailjpgAu moment où Bart De Wever appelait les francophones à discuter du confédéralisme, l’idée du plan B refaisait elle aussi surface. « Au sujet du Plan B, on lit tout et son contraire. Selon les moments, on nous dit que tout cela est très discret et qu’effectivement, il y a une série de rencontres, que les francophones se préparent. Et à d’autres moments, on nous fait comprendre qu’on n’est pas très loin dans la mise en place d’un plan B. Ce n’est de toute façon, à ce stade, qu’une position de repli côté francophone, pas une volonté politique », admettait Vincent de Coorebyter, directeur du Crisp.

Car depuis 2010, et les dernières élections législatives qui ont conduit le pays à la crise politique la plus longue de son histoire (540 jours sans gouvernement !), la N-VA est le premier parti en Belgique, et l’avenir du pays semble chaque jour plus contrarié, mal assuré, à tel point qu’il fait dire aux « belgo-sceptiques » qu’il est impossible désormais de faire maison commune. Du coup, et même si le spectacle n’est pas nouveau, on s’interroge sur la réalité d’une Belgique unitaire et démocratique: « faut-il donc se demander quand la Belgique cessera d’exister ou plutôt comprendre à quoi est due cette longévité remarquable ? »

Alors, comme l’a écrit Thucydide, il faut choisir :  « se reposer ou être libre. »

Michel Butel, la tentation de « L’Impossible »

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 12/11/2012 at 06:56

Michel Butel
(c) France Culture

Vingt ans après L’Autre journal, un rédacteur en chef « timide et audacieux », Michel Butel, se lance dans un pari fou, une courte utopie face à la crise, celle de L’Impossible. Un journal improbable devenu possible, un mensuel qui ne ressemble à aucun autre, à contre-courant de toute la presse actuelle et trop souvent moribonde. Ici, ce sont 128 pages engagées dans l’agitation des idées, dans ce goût de la marge loin du conformisme de l’arène médiatique. Ici, l’information doit passer par l’émotion, l’imagination, le désir, en faisant participer les écrivains, les penseurs, les artistes. Rencontre avec cet écrivain et poète de 71 ans, porteur d’une insatiable envie d’un journalisme différent, d’un « journal sans journalistes » bien loin au fond de l’ « universel reportage ». (à lire en intégralité sur Indications.be)

Alors que la presse écrite en France comme en Belgique est chaque jour davantage menacée, vous avez « inventé » au printemps dernier un autre journal, L’Impossible. Comment est né ce projet improbable?

Depuis toujours, j’ai l’espoir d’un journal comme L’Impossible. La difficulté, c’était de trouver les moyens pour faire naître ce projet. D’ailleurs, les responsables des autres journaux nous ont pris pour des fous, des irresponsables, comme des adultes face à des enfants en train de rêver. Cela montre à quel point il n’y a pas de place pour la divagation. Mais outre cela, j’ai toujours été passionné par ce que je crois que pourrait être un journal, pas ceux qu’on trouve partout dans les kiosques, mais ceux qui provoquent l’attente et le désir chez les lecteurs. J’ai toujours pensé qu’un journal pouvait être beau, et j’ai toujours eu cette passion, cette folie à propos du journal, en souhaitant un mensuel singulier, atypique, à contre-courant des experts, un journal qui soit curieux et difficile comme pourra l’être L’Impossible, en accueillant sans œillères et pêle-mêle comme je l’ai écrit d’ailleurs dans le numéro deux du journal, les voix d’un peuple inattendu qu’on n’entend plus ailleurs, c’est-à-dire des pensées que personne, ou rien, ne laissait présager.

L’Autre journal. 1984-1992, une anthologie
(paru aux éditions Les Arènes)

Justement au moment où parait L’Impossible, les éditions Les Arènes publient une anthologie de L’Autre journal. Vingt après la fin de cette aventure, tout le monde parle de ce journal, même ceux qui ne l’ont pas connu…

C’est très curieux de voir comment en deux décennies L’Autre journal est devenu un objet mythique et culte. Jamais je n’aurais pu l’imaginer. D’ailleurs, pour cette anthologie, et depuis vingt ans, je n’avais lu aucun exemplaire. Mais cela confirme une tendance auprès des lecteurs, celle qu’un journal comme L’Autre journal hier et comme L’Impossible aujourd’hui remplissent un rôle que ne joue pas les autres journaux, à savoir qu’on a donné et qu’on donne une place aux lecteurs, à ses attentes, ses désirs. La presse reste imperturbable à considérer comme une anomalie tout ce qui est proche de la création, de la vie intime. La presse papier, ce n’est pas Internet qui la tue, c’est la faillite de son propre système, la faillite de toutes les idéologies, de tous les discours pour laisser uniquement dans ses pages la parole aux experts.

La presse, quelle presse ? C’était le titre d’une de vos interviews avec Edwy Plenel, ancien directeur du Monde et actuel rédacteur en chef de Mediapart. Vous disiez à propos de ce site d’information qu’il était le « laboratoire d’une presse citoyenne ». On pourrait dire la même chose au sujet de votre journal, L’Impossible

Vous savez, lancer un journal aujourd’hui, cela ne doit plus consister à donner des nouvelles comme c’est le cas dans la presse traditionnelle. Il faut aller vers la divagation car je suis convaincu que le journalisme doit explorer le monde intime. Ce qui me déçoit, dans tous les articles qu’on peut trouver, c’est qu’il n’y a jamais aucun lien avec la vie personnelle. Pour le moment, l’actualité ne nous parle pas, c’est ce qui explique que les journaux sont en voie de disparition parce qu’il n’y a plus d’histoire. En cela, il faut une presse politique dans le sens plein du terme comme au temps de l’âge d’or du journalisme, celui des Hugo et des Vallès. C’est la seule façon pour retrouver cet esprit civique, celui d’une presse citoyenne. Aujourd’hui, c’est de moins en moins imaginable de trouver un journal qui remplit ce rôle, et cela va demander du temps pour redonner du sens au journalisme.

Et cette quête de sens dans le journalisme, elle passe nécessairement par les mots, le texte, le récit ?

Je le crois. Cela ne veut pas dire que tous les textes doivent être longs. Cela peut être juste un fragment, mais il faut qu’on retrouve cette attente, ce désir, cette émotion, c’est le seul moyen pour faire vivre un journal, pour l’inventer, c’est poser une voix singulière, pour le faire vivre, il faut laisser un espace de liberté à travers les mots et les idées. Je suis convaincu qu’un journal doit être un événement dans la vie de chacun. Il doit faire surgir des voix, celles qui racontent la vie avec d’autres mots, ceux que l’on ne lit plus dans les journaux. Aujourd’hui, le temps est ravagé par l’instant, la nécessité, c’est qui fait que l’information est morte, illisible, inaudible alors qu’il faut du temps pour imaginer un journal qui émeut, trouble, inquiète ses lecteurs.

L’Impossible, l’autre journal

Au fond, L’Impossible, c’est un journal intime de l’existence…

Je conçois véritablement le journal comme une œuvre d’art, comme un work in progress. Prenez l’exemple d’un fait divers, c’est un crime qui impressionne l’ensemble de la société parce qu’il touche la plupart du temps un élément de notre vie personnelle. Pourtant, la presse traite ces faits divers de la façon la plus vulgaire possible, c’est cela l’idée qu’on se fait du monde ? Ce que je veux dire, c’est qu’il faut transcender cette vulgarité, il faut que le journal laisse la place à la création car elle peut toucher nos vies, elle peut faire circuler la vie intime du monde dans les pages du journal, et au fond, en faire une œuvre immortelle alors que l’information meurt aussi vite qu’elle a été écrite. C’est cela L’Impossible : changer le monde, mais aussi la façon dont on le perçoit! Comme un autre journal, on peut partir d’un fait divers, mais la raison d’être, de vivre sera totalement différente, celle de la quête de la beauté et de l’intelligence dans cette atteinte à l’humanité.

Le site de L’Impossible

La France vue d’en haut (ép.7) : Laurent Binet, un écrivain « embarqué »

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 10/09/2012 at 08:30

Au cœur de la campagne du candidat socialiste, l’écrivain en vogue livre un récit-journal particulièrement décevant. (Un article à lire en intégralité sur non-fiction.fr)

Avec Rien ne se passe comme prévu, Laurent Binet a inventé une nouvelle figure dans la littérature, celle de l’écrivain « embarqué » dans « une machine de guerre », comme il l’écrit lui-même, celle de la campagne de François Hollande, campagne politique et médiatique où tout est prévu, justement, jusqu’au moindre détail. Car si l’auteur s’est imposé un thème, celui de suivre jour après jour la campagne du candidat socialiste, autant dire que le livre est pris irrémédiablement dans les mailles de la communication politique.

Laurent Binet a beau suivre chaque jour les déplacements de François Hollande et de son équipe, il n’arrive pas à se dépêtrer de l’image d’un candidat en train de se présidentialiser. L’auteur est intimidé, reste à distance de l’animal politique qu’il avait pourtant envie de disséquer. Peu à peu, Laurent Binet devient malgré lui ce qu’il nomme « l’électeur-témoin ». Cela fait qu’au final, le candidat Hollande est terriblement absent de ce livre, il n’apparaît qu’en creux, dans la bouche des autres, dans les petites phrases, les sondages ou encore à la télévision car l’écrivain donne la parole essentiellement à ses proches, Valérie Trierweiler, à ses plus importants conseillers Pierre Moscovici ou Manuel Valls ou encore aux nombreux journalistes qui suivent la campagne.

Un livre terriblement prévisible en somme, qui viendra compléter la liste déjà longue des essais et documents sur François Hollande. Sans doute la cause d’une restitution trop fidèle de ce que Laurent Binet a entendu et vu pendant cette campagne. Car là où l’on voudrait vraiment entrer dans les coulisses d’une campagne présidentielle, là où l’on attendait Laurent Binet pour nous présenter cette campagne de façon décalée, l’auteur se voit rattraper par le storytelling d’une campagne, tel que l’on peut le retrouver dans tous les journaux. D’où l’impression également d’un livre qui ne retient que les petites phrases, les anecdotes, un texte qui se limite à une compilation de offs et de blagues entre politiques et journalistes, un texte qui apparaît aussi comme une espèce de défouloir à l’image des nombreux tweets qui ont marqué cette campagne.

C’est un livre qui reflète un constat, celui de l’information continue où tous les candidats s’adaptent au “temps réel” des chaînes d’info, d’Internet et de Twitter qui relaient leurs faits et gestes. En cela, Laurent Binet participe, sans le vouloir, à cette « peopolisation » de la politique, mais surtout à cette nouvelle façon de fabriquer et consommer l’information, où l’on retrouve les mêmes phrases partout.

Laurent Binet

Laurent Binet

Avec Rien ne se passe comme prévu, on est loin du journalisme gonzo à la Hunter S. Thompson dont Laurent Binet se réclame pourtant : à l’ultra-subjectivité fait place dans ce livre une naïveté candide, pleine de bons sentiments, parfois comique aussi, sur le monde politique ou sur François Hollande lui-même, et là où Thompson remettait en cause par ses méthodes la fabrique de l’information dans Dernier Tango à Las Vegas (Tristram, 2010), Laurent Binet ne fait que rendre compte des rapports entre politiques et journalistes, sans proposer de réelle alternative. Même s’il n’hésite dans son livre pas à dénoncer ce système qui conduit, selon lui, à une « uniformisation de l’information » :

« les journalistes échangent entre eux pour être bien sûrs qu’ils n’ont pas commis d’erreurs dans leurs prises de notes, pour les compléter éventuellement si quelque chose leur a échappé ou pour éclaircir ce qu’ils n’ont pas compris. C’est un moment clé, à mon avis, dans la fabrique de l’opinion car les journalistes se livrent en toute bonne foi, sous couvert de vérification, à une véritable séance d’harmonisation de leurs discours, où se dégagent les grandes lignes de ce qui va être retenu – et donc diffusé – par tous, à la fois en termes de citations, de problématisations et d’interprétations « 

Hélas, dans son livre, parce qu’il n’arrive pas à décaler son regard de l’emballement médiatique et politique de cette campagne, Laurent Binet finit en quelque sorte le travail des journalistes, et cela ne fait pas un livre. Au contraire, il nous avait bluffé précédemment avec HhhH, par cette lutte à laquelle il se livrait avec le chef de la Gestapo, Reinhard Heydrich, entre le savoir documentaire, la vérité historique et l’invention fictionnelle, pour nous rendre plus prégnante encore la complexité du réel. Avec Rien ne se passe comme prévu, il faut croire que le réel est devenu singulièrement normal et formaté par cette campagne présidentielle.

Vidéo : Laurent Binet au sujet de son livre, Rien ne se passe comme prévu

Un pavé dans La Meuse (ép.10) : Raphaëlle Bacqué et la tragédie du pouvoir

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 10/07/2012 at 13:42

ImageJournaliste au Monde depuis 1999, Raphaëlle Bacqué est l’auteure de plusieurs enquêtes et reportages sur la vie politique française. Passant de Ségolène Royal en pleine campagne présidentielle avec La Femme fatale à L’Enfer de Matignon où la journaliste revient avec les locataires du poste de premier ministre sur « cette magnifique machine à broyer » qu’est la politique. Elle aborde avec Le dernier mort de Mitterrand le suicide de François de Grossouvre, l’un des plus fidèles compagnon de route de François Mitterrand, mais aussi un homme amer, un ami déçu du président de la République. Elle revient aujourd’hui avec Ariane Chemin sur l’affaire DSK, avec les Strauss-Kahn où la journaliste du Monde sait mieux que personne mettre en scène les coulisses de la vie politique. Surtout quand l’amour, la mort, le sexe et l’argent y jouent les premiers rôles.

« A cette époque, j’ignorais encore la fragilité du cœur des hommes. J’avais bien appris la science politique, mais je n’avais jamais côtoyé le pouvoir. » Ces lignes ouvrent le récit du Dernier mort de Mitterrand, l’un des derniers livres de Raphaëlle Bacqué. Mais elles auraient très bien pu ouvrir ses autres livres. Car c’est sans conteste la constante des enquêtes et des reportages de la journaliste sur la vie politique française, celle de « redonner sens à une vie qui s’est perdue dans les querelles de palais et la vanité du pouvoir. » Que ce soit sur Dominique Strauss-Kahn, François de Grossouvre, Ségolène Royal ou sur l’exercice du pouvoir des premiers ministres de la Ve République, les livres de Raphaëlle Bacqué sont à chaque fois un formidable observatoire de la nature humaine, à chaque instant une réflexion sur le pouvoir qui aimante tant les hommes, les femmes, avant de les broyer. Et le journalisme un formidable exercice d’autopsie et de taxidermie.

L’ambition « littéraire » du journalisme

« Dans ces essais, ces enquêtes, il y a clairement une ambition plus littéraire que dans un article, à savoir la possibilité d’aller plus loin, de mettre en perspective, de raconter l’histoire dans sa complexité. Ce fut le cas avec le Dernier mort de Mitterrand, on ne se retrouve pas dans une enquête avec un enjeu politique, il y a quelque chose de plus profond : s’approcher d’une part de l’âme car le pouvoir, c’est avant tout un précipité des passions. Le livre permet d’aller et d’exploiter tous les ressorts de la machine politique, la mise en récit d’un épisode de la vie politique permet aussi de se mettre à distance de ce qui fait l’excitation de l’instant pour en faire un roman d’une amitié amoureuse, contrariée, amère et déçue entre deux hommes. »

Décrire la tragédie du pouvoir

« Je ne me vois pas passer par la fiction, je n’ai pas assez d’imagination et je ne me prends pas pour un écrivain. Il n’y a rien de romanesque, mais à partir d’un fait politique, une fois dégagé de l’excitation de l’instant, une fois mis à distance, on peut décrire la tragédie du pouvoir, la tragédie d’hommes et de femmes qui mettent complètement leur vie au service de la politique ou qui sont emportés dans l’histoire d’un autre. Car c’est là que les hommes se révèlent pleinement, c’est dans ces instants que l’on peut comprend pourquoi l’échec d’une élection, le suicide d’un homme ou les jeux de pouvoir. Je reste une journaliste, et la matière première de mes livres reste le rapport à l’actualité la récolte d’informations que j’ai pu recueillir auprès de témoins comme n’importe quel travail d’enquête avant l’écriture d’un article ou d’un livre. Tout se base sur la véracité et la recherche de témoignages. »

Le journalisme selon Stendhal

« Aujourd’hui, ces jeux de pouvoir sont plus difficiles à saisir, à appréhender. Tout simplement, parce que le pouvoir a perdu beaucoup de sa puissance et a vu ses marges de manœuvre s’affaiblir. Pourtant, ce qui est passionnant, c’est cette confrontation des hommes à l’histoire, et pour les journalistes, de raconter comment la vie d’individus peut être transformée par les événements, et c’est ce qu’il y a de plus difficile, décrire cette réalité et en faire quelque chose qui parle à tous. C’est ce que font des livres comme La Chartreuse de Parme, Docteur Jivago, rien n’a vieilli, ces textes restent universels dans la façon de décrire comment les personnages tentent de prendre le pouvoir, dans cette spirale constante des passions. Pour un journaliste, ce dialogue entre la politique et la littérature, cette permanence aussi, continue de nous apprendre énormément. »

A lire de Raphaëlle Bacqué :

A lire aussi sur : indications.be

Un pavé dans « La Meuse » (ép. 8) : alors, que faire ?

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 14/06/2012 at 21:55

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Depuis quelques semaines, je suis parti à la rencontre de journalistes pour évoquer l’avenir du métier, ses pratiques, mais aussi ses méthodes d’écriture comme avec le journalisme narratif. Première rencontre avec Florence Aubenas au sujet de son livre Le quai de Ouistreham qui vient de reparaître en format poche dans la collection « Points ».

Journaliste et grand reporter d’abord à Libération, au Nouvel Observateur et aujourd’hui au Monde, Florence Aubenas est passée de l’affaire d’Outreau à l’Irak, avec la même ferveur, le même engagement. En 2010, elle fait paraître Le quai de Ouistreham, une « quête » journalistique qui a duré six mois à la recherche d’un CDI, mais aussi à la rencontre des visages de la crise.

« Je suis journaliste : j’ai eu l’impression de me retrouver face à une réalité dont je ne pouvais pas rendre compte parce que je n’arrivais plus à la saisir. Les mots mêmes m’échappaient.» (Le quai de Ouistreham)

Passer par le livre ? Un regard critique sur le journalisme.

« C’est une nécessité pour faire du reportage face au sacré problème que rencontre la presse écrite depuis des années. Aujourd’hui, la nouvelle formule des journaux, c’est de réduire la longueur des articles. Pour prendre un exemple, le portrait qui figure à la dernière page de Libé. Quand j’ai commencé, il faisait 9.000 signes, quand j’ai quitté Libé, c’était 7.000 signes, et aujourd’hui, c’est à peine 6.000.

Pour le quai de Ouistreham, le Nouvel obs me proposait dix feuillets, c’est énorme, et en même temps, ce n’était pas assez. Les textes diminuent parce qu’on a décrété que les gens n’aimaient pas lire, et puis surtout, on a coupé les budgets, ce qui fait qu’on n’est plus capable de faire de longs articles, c’est vraiment le reflet de la crise du journalisme, c’est moins cher de faire de l’opinion et de la chronique. Pourtant, il y a un vrai besoin d’aller sur le terrain.

Les journalistes se tournent alors aujourd’hui vers les éditeurs pour faire leur reportage, leur travail d’enquête, et on voit, dès qu’un livre de journaliste sort en librairie, les bonnes pages dans tous les journaux, mais ce n’est plus actuellement dans la presse qu’on sort des révélations. »

Écrire le quotidien ? Un terrain à réinvestir.

« Ce que je constate, et cela m’a beaucoup frappé durant l’écriture du quai de Ouistreham, c’est que la presse est très bien outillée pour écrire le spectaculaire. Par contre, face au quotidien, les journalistes n’ont pas les bons outils, ils sont dépourvus pour écrire le banal, le réel.

Pour raconter la vie de femmes de ménage, on doit se déguiser, passer par l’immersion, pour décrire et redécouvrir ce qu’on a sous les yeux, il faut passer par une machinerie très lourde alors que c’est ce qu’il y a sous nos yeux. La pire claque que j’ai reçue, c’est quand je suis retournée à Caen pour dire aux personnes que j’avais rencontrées durant mon enquête que j’avais écrit un livre sur eux. On m’a dit : « première nouvelle, on s’intéresse à nous! ».

Ce n’est pas imaginable de voir à quel point les deux mondes ne sont pas en contact, l’un et l’autre, entre journalistes et citoyens. C’est pour cela que les journalistes doivent réinvestir le quotidien, c’est un engagement politique et social, au sens noble du terme. Les journaux meurent parce qu’ils ne cessent de se regarder le nombril, en restant dans le cercle des journalistes. On en oublie l’essentiel, au final ! »

Le passage au récit ? Une chance face au formatage.

« Quand on passe à l’écriture, et ce fut le cas pour le quai de Ouistreham, il y a un travail de floutage, des choses qu’on arrange parce que je ne voulais pas trahir les gens que j’avais rencontrés. Mais en faisant cela, je me posais vraiment plein de questions, c’est un des gros problèmes pendant l’écriture, c’est cette trahison du récit, ce floutage d’une réalité intime mais niée. C’est comme quand on photographie quelqu’un, la personne se retrouve devant sa représentation, et c’est toujours très compliqué de décrire quelqu’un, sa réalité, raconter sa vie en quelques lignes, quelques pages.

Mais contrairement au journal, il n’y a plus ce formatage, et c’est là, la chance du bouquin, on doit battre sa propre monnaie parce qu’on n’est plus dans la communication, mais face à des gens qui n’ont jamais eu affaire à la presse, à ses codes ou aux journalistes. C’est grâce à ce passage au livre qu’un journaliste peut décentrer le regard, trouver d’autres modes d’écriture pour décrire l’ordinaire. »

Le journalisme narratif ? Une réponse à la crise, une porte vers le renouveau.

« Je me sens écrivain parce que j’ai écrit un livre, mais je reste désespérément journaliste, et je vois que ce passage par le livre, par la narration, cela tire vers le haut le métier de journaliste. C’est sans conteste une réponse à la crise de la presse. Emmanuel Carrère, Nicolas Bouvier, Lieve Joris ou Günter Wallraff, c’est une porte vers le renouveau, ça secoue la presse, c’est une chance pour un journaliste de réfléchir à ses codes, ses démarches, ses modes d’écriture. Aujourd’hui, nous sommes submergés par le commentaire et l’émotion, sans jamais pouvoir réfléchir dessus. »

La France vue d’en haut (ép.6) : un dimanche à Hénin-Beaumont

In La France vue d'en haut on 07/05/2012 at 18:29

A Hénin-Beaumont, toutes les rues portent un nom d’écrivain. Rue Victor Hugo, rue Jean-Jacques Rousseau, rue Lamartine, rue Voltaire, presque un hommage à Nicolas Sarkozy.

A Hénin-Beaumont, des gosses traînent devant la gare SNCF, fermée le dimanche, et sur un parking à moitié vide. Ils tournent sans but avec leur vélo, ils crient, ils s’amusent à jeter des pierres, à casser des bouteilles entre les voies. Un vieux scooter Peugeot est attaché devant un panneau publicitaire tout défraîchi.

A Hénin-Beaumont, il y a des terrils, il y a L’Estaminet où l’on peut louer une chambre pour 32 € la nuit. Il y a des maisons à vendre, des maisons vides, des vitres cassées, peu de passage dans les rues.

A Hénin-Beaumont, on peut laver sa voiture pour 30 €, « la totale » annonce l’affiche orange fluo.

A Hénin-Beaumont, il y a Marine Le Pen, la candidate est arrivée au premier tour des élections présidentielles avec 35,48% dans son fief électoral. Alors, entre Hollande et Sarkozy, on vote surtout parce qu’il le faut bien, et ce n’est pas un hasard si dans cette ville du Pas-de-Calais de 22.000 habitants, où la présidente du FN est inscrite, le nombre de votes blancs et nuls a été multiplié par six au deuxième tour.

10h56 – Au bureau électoral n°12 de l’école Jean-Jacques Rousseau

Le cerisier de l’école est en fleur. On se dit bonjour, on se salue, chacun a hâte de rentrer chez lui préparer son repas. On parle cuisine, des courses que l’on a faites hier, des enfants et du ciel toujours aussi gris. Dans la cour de l’école, des photographes attendent. Dans la cantine transformée en bureau de vote, des journalistes préparent leur direct sur I-télé et BFM. « On attend Marine Le Pen qui viendra voter ici à Hénin-Beaumont, dans son fief électoral… »

La présidente du FN est attendue vers 12h30, et j’entends une vieille dame rouspéter et s’énerver dans son coin. Je la suis à la sortie du bureau électoral. Elle est en colère, elle voit que je la regarde, elle s’appelle Maryse, elle a 62 ans. Elle vient de voter « pour le candidat du changement », me lance-t-elle alors avec sa voix criarde. « Marine Le Pen, c’est une parachutée. Elle ne vit pas à Hénin-Beaumont, mais elle ramasse les voix de la misère parce qu’il y a trop de chômage, trop d’entreprises qui ont fermé. C’est triste de voir sa ville associée au nom de Le Pen », poursuit Maryse. « J’ai toujours vécu ici, et Hénin-Beaumont est une belle ville, on y trouve de tout, les gens sont très ouverts et il y a énormément d’écoles. C’est cela l’essentiel, il faut rassembler les gens autour de l’école, c’est cela la République ! »

Je laisse Maryse, et je continue d’interroger les gens à la sortie du bureau de vote. Avec sa petite fille sous le bras, Angélique me dit qu’elle a été trop roulée, qu’elle ne croit plus aux promesses. Pascal vient de partir à la retraite. Il a 63 ans. Ce dimanche, il est venu voter, mais sans enthousiasme. « Hollande ou Sarkozy, ce sont deux blaireaux. J’ai voté pour le moins pire. » Deux vieilles dames, Émilienne et Denise, me disent qu’à leur âge, elles ont 83 ans, on n’y comprend plus rien. Derrière leur tailleur rose et vert, elles sont tristes pourtant qu’Hénin-Beaumont soit devenue la ville de Marine Le Pen. « Ce n’est pas une ville pour elle! Mais ça commence à devenir dangereux. »

Beaucoup d’Héninois ont honte que leur ville soit devenu le symbole de la montée du FN et de Marine Le Pen en France. « C’est triste, c’était très vivant avant, il y a 20 ans, mais aujourd’hui, il n’y a plus rien, ni logement, ni emploi, c’est la misère, me confie Yvette, 62 ans. Marine Le Pen, elle manipule les gens à Hénin, c’est tout ce qu’elle sait faire, et ça me fait mal. »

Cette tristesse, je la trouverai encore sur les visages, dans les mots des personnes que je rencontre. « La vie à Hénin-Beaumont ? C’est du n’importe quoi…on n’est pas extrémiste, mais que ce soit la gauche ou la droite, on ne voit rien qui change. Alors Marine Le Pen, ce n’est pas un vote de conviction, mais de contestation à l’Europe, au chômage… », avoue Micheline, 59 ans. Sa fille Marie a 21 ans, elle partage l’avis de sa mère. « J’espère qu’elle sera élue aux législatives, elle le mérite. Aujourd’hui, j’ai voté blanc. Nicolas Sarkozy a donné aux riches, François Hollande aux assistés, à ceux qui profitent du système, et nous, on attend, on espère. Ici, à Hénin-Beaumont, il n’y a rien, même pas aux alentours, c’est une ville morte… »

12h32 – Marine Le Pen est là.

Dans la cantine, il y a des caméras dans tous les coins. Dans la cour de l’école, les photographes attendent en train de mordre sur leur cigarette, ils s’échangent des souvenirs de campagne, le programme de la journée « jusqu’à ce soir à la Bastille ». Un journaliste dit : « je fais le vote de Marine Le Pen en direct ».

Dans le couloir, il y a une journaliste de l’AFP, elle s’appelle Delphine. Je lui demande si je peux lui poser quelques questions sur Hénin-Beaumont. Elle me dit que ce serait avec plaisir, mais c’est la première fois qu’elle vient dans le coin. D’habitude, elle travaille à Lille, et puis, elle revient de congé. Comme moi, elle interroge les électeurs de cette ville du Pas-de-Calais, elle veut recueillir les impressions des électeurs dans cette « terre socialiste sinistrée où Marine Le Pen a été plébiscitée», écrira-t-elle plus tard dans sa dépêche.

Une journaliste de France Bleue vient d’arriver. C’est Claire Mesureur. Elle suit l’actualité à Hénin-Beaumont depuis quelques années déjà. Comme les autres journalistes, elle est venue faire un papier sur le vote de Marine Le Pen pour le journal, un « papier pour rien ». « Tu vas voir, elle vient de Paris dans sa grosse voiture avec ses gardes du corps, et tout le monde l’attend à Hénin parce que c’est ici qu’elle a été élue et elle le sera sans doute aux législatives, élue dans un fief de gauche où elle fait son plus gros score alors que l’UMP n’a jamais réussi à s’implanter ici, même du temps du RPR. »

Dans quelques minutes, Marine Le Pen arrivera. Dans la cantine, il y a soudain plus de journalistes que d’électeurs. Nous sommes peut-être 20, 30 pour voir la présidente du FN à Hénin-Beaumont déposer un bulletin de vote nul. Chacun se prépare. Un journaliste de BFM en costume, « un Parisien » me glisse Claire, répète l’arrivée de Marine Le Pen avec son cameraman. Soudain, des photographes crient : « elle est là! »

Elle entre dans le bureau de vote, entourée par les caméras et des gardes du corps, j’aperçois son visage, celui que j’ai vu mille fois à la télévision. À ses côtés, il y a Steeve Briois, conseiller municipal FN d’Hénin-Beaumont. La scène dure quelques minutes à peine, les gens regardent, certains habitués, d’autres étonnés comme Séverine, 35 ans. Elle semble perdue, elle me demande pourquoi il y a toutes ces caméras, je lui explique. Elle s’en va, Marine Le Pen aussi. Elle vient de quitter le bureau de vote, la troupe de journalistes la suit dans la cour, puis dans la rue Jean-Jacques Rousseau où se trouve la permanence du FN et où serait domiciliée Marine Le Pen.

12h46 – « A Hénin-Beaumont, on est plus fâchés que fachos »

Les journalistes sont partis, certains sont repartis à Lille, d’autres à Paris. Ils se demandent ce qu’ils vont pouvoir manger car la journée sera longue. Je les regarde partir, Marie-Françoise aussi du haut de ses petites lunettes rouges. Elle a voté Mélenchon au premier tour, et « le changement » au second.

« Quand il y a des journalistes à Hénin, on sait que Marine Le Pen est là. Chaque fois qu’elle éternue, ils sont là pour lui tendre un mouchoir.» Quand je lui dis que je suis belge, Marie-Françoise me dit qu’elle vend des frites dans le centre-ville en face de l’église. « Chez Gonzalez, me dit-elle. Je suis d’origine espagnole, et ce qu’on voit avec la montée du FN à Hénin-Beaumont, c’est dramatique. Le chômage augmente, rien ne redémarre, puis il y a la précarité et la corruption… »
Marie-Françoise m’explique que l’ancien maire socialiste, Gérard Dalongeville, a été mis en examen en 2009 pour faux en écritures et usage de faux, détournement de fonds publics. « Le FN y a vu la brèche et en a profité pour s’étendre à Hénin-Beaumont, poursuit Marie-Françoise. C’est très dur car les gens osent s’afficher aujourd’hui en ville comme adhérents du Front national. Beaucoup sont plus fâchés que fachos. »

Depuis que Marine Le Pen s’est installée à Hénin-Beaumont, c’était en 2007, et à chaque jour d’élection quand la présidente du FN vient voter, Marie-Françoise déserte sa ville. Sa friterie est fermée, un peu comme un geste de protestation. « On est présenté partout dans les journaux, à la télé, à l’étranger comme la ville qui vote FN, et le pire, c’est que le phénomène s’étend. Même au lycée de mon fils, en classe, on fait des réflexions racistes. »

Un vieux couple sort de l’isoloir. Ils se tiennent par la main pour s’aider. Ils avancent lentement vers la petite cour de l’école. Je vais les rejoindre pour leur demander mon chemin. C’est Michel, 80 ans et Jeannette, 76 ans. « Tout fout le camp, sauf l’église à Hénin-Beaumont. C’est ce qui nous raccroche », me dit Jeannette. Ils se sont rencontrés à une « surprise-party », me dit Michel. Il était boucher et a toujours vécu à Hénin-Beaumont. « A l’époque, il y avait trois ou quatre ; aujourd’hui, il n’y a plus rien. Pour faire ses courses, il faut aller ailleurs. C’est triste à voir, la ville se vide petit à petit, tout le monde s’en va, il y a beaucoup de maisons à vendre, il y a le chômage qui augmente et les magasins qui ferment les uns après les autres. C’est devenu une ville triste qui a perdu son âme, une ville qui n’attire plus », me dit-il avec aigreur, résignation.

Michel et Jeannette ont voté Marine Le Pen au premier tour, Nicolas Sarkozy au second. « C’est un devoir d’aller voter, mais c’est dommage que ce ne soit pas Le Pen face à Hollande. Car elle sait parler aux gens, elle aurait dû être maire« , ajoute Jeannette. Je leur demande si Hénin-Beaumont est une ville sûre. Michel me dit sans hésitation : « ici, ils vous tuent facilement. » Je ne lui demande pas qui sont ces « ils ». « On ne se sent pas en sécurité, tous les jours, tout est fermé chez à sept heures. » Il m’explique qu’il y a huit jours, un de leurs voisins a vu ses vitres cassées.

13h24 – « C’est pour la viande halal ? »

On se laisse. Je poursuis ma route dans les rues d’Hénin-Beaumont. Au bout de la rue Jean-Jacques Rousseau, j’arrive devant la permanence du FN, je sonne, il n’y a personne. Plus loin, un cinéma, et la place Carnot avec l’église. Quelques cafés, des kebabs aussi où l’on vend de la viande halal. Je rentre au « Kebab Istanbul ». Je rencontre Mehmet, le patron du restaurant. Il me dit qu’il habite à côté de chez Marie Le Pen, mais qu’il ne l’a jamais vue, qu’elle ne vient jamais à Hénin-Beaumont. Il me dit aussi que je ne suis pas le premier journaliste qui vient l’interroger. Il sait pourquoi je suis là. « C’est pour la viande halal ? » On discute.

Il me dit qu’à Hénin-Beaumont, la vie n’est pas facile, il me dit que les gens ne vous parlent pas trop quand vous êtes « étranger ». Cela fait deux ans qu’il vit dans cette petite ville de 22.000 habitants. Il me dit qu’il ne se sent pas à l’aise et qu’on le considère comme un « assisté » alors qu’il travaille « 50 heures par semaine » et qu’à la fin de mois, « tu te retrouves quand même avec rien du tout! ». « Pourtant, sans les étrangers comme moi, il n’y aurait plus rien d’ouvert à Hénin-Beaumont. » Il me parle de sa fille. « Je fais tout pour qu’elle parle bien le français, car c’est très important pour trouver un travail. » Des clients viennent d’arriver, des habitués. « Comme d’habitude, Mehmet! » 

13h56 – « Vous jouez aux courses ? »

Je poursuis mon chemin, je me dirige vers l’hôtel de ville où juste à côté, il y a un bar PMU, « Le Bellevue ». Ici, les seuls résultats qui comptent, ce sont ceux des courses. Les têtes sont tournées vers l’écran de télé, la chaîne Equidia retransmet une course à Agen, d’autres prennent l’apéro en famille. Au bar, au milieu des exemplaires de « Paris Turf », il y a « La Voix du Nord » avec ce titre : « Elysée : élisons ». Je commande un café crème. Personne ne parle des élections, personne n’ira voter ce dimanche.

Derrière le bar, il y a le patron. C’est Momo. Pendant dix ans, il a été taxi à Paris, et depuis un an, il a repris ce bar car à Hénin-Beaumont, « c’est tranquille, même si le business ne suit pas. » Momo a quitté Paris pour le Nord. « Je voulais être éloigné du rythme parisien. Avant de venir ici, je ne connaissais même pas Hénin-Beaumont de nom. Je suis arrivé ici par hasard. »

Quand je lui parle des élections, il me répond : « comment voulez-vous que je vous réponde! Je ne suis pas d’ici, et même si mon café est en face de la mairie, je n’ai jamais vu personne. Ni le maire, ni Marine Le Pen, personne ! » La course va bientôt commencer, tout le monde se tait, je regarde les gens serrer leur billet. « Vous ne jouez pas aux courses ?« , me demande Momo. Je lui dis que non. « Vous avez raison car une fois qu’on a commencé, on ne sait plus s’en passer, c’est comme les femmes. » Plus d’un million d’euros à la clé. Momo a parié sur le six. La course a commencé, les yeux sont braqués sur l’écran, les visages serrés. C’est fini. Le six est arrivé deuxième. « Comme Sarkozy », glisse un client.

On remet la musique, c’est Django Reinhardt et sa guitare. « Sur la politique, je ne dis rien, j’aime mieux rester neutre, continue Momo. Mais c’est vrai, Hénin-Beaumont, c’est une ville triste… » Je règle mon café, une nouvelle course doit commencer. Cette fois, Momo a décidé  de laisser parler la machine, ce sera le numéro 13.

14h28 – Les convoyeurs attendent.

Je passe devant la mairie. En face, c’est la salle des fêtes, transformée ce dimanche, en bureau de vote. Des gens arrivent, on vient en famille, mais les mines sont graves, désabusées, un peu tristes aussi. Un peu plus loin, le club de colombophilie d’Hénin-Beaumont, j’entends des rires, je rentre. Le lieu est délicieusement désuet. Une vieille carte de France, des photos en noir et blanc, la moyenne d’âge est de 50 ans, au moins.

On me regarde étonnés de voir un jeune en ce lieu. Je me présente, on me demande si je fais un article sur la colombophilie. Je dis que non. On me présente Julien, le plus vieux membre du club. Il a 86 ans. A ses côtés, l’équipe de Julien. Il y a Paul, Patrick et Jacques. Ils boivent du Suze, du rosé dans des verres Duralex. J’ai l’impression d’être dans « Les Vieux de la vieille ».

On parle de colombophilie. « C’est de père en fils, on est un jeune colombophile à partir de 50 ans, me dit Patrick avec sa voix d’ogre. On n’a pas été voté, on n’a pas le temps. Les pigeons nous piqueront quand même moins d’argent que les politiciens. » Tout le monde abonde, on se ressert un verre, on me propose aussi un verre de vin. « Le pays est triste, mais pas nous. Ici, c’est le rendez-vous de l’amitié, on se retrouve tous les dimanches depuis des années. On a le moral, et puis la vie est belle puisqu’on vit. »

On parle de politique. « En 2014, Marine Le Pen sera maire d’Hénin-Beaumont, quoi qu’il arrive, explique Patrick. Le FN va y arriver, par la force des choses. Il y a eu trop d’affaires dans la région, trop de corruption : responsables, mais pas coupables. La droite et la gauche ont réussi à nous museler au fil du temps, ces gens-là jouent avec nos voix et la France coule, et nous avec. »

On se ressert un verre. « Quand on rentre ici, on n’est pas prêt de sortir », me lance Julien avec un sourire en coin. On fait des pronostics. « Si c’est Hollande qui gagne, je veux trop voir la gueule de Morano, Copé et Kosciusko-Morizet sur les plateaux télé », ajoute avec un gros rire et la cigarette au coin, Jacques. A Hénin-Beaumont, on appelle François Hollande, « mimolette » parce que c’est « rouge et tendre ». Patrick critique la gestion socialiste à Hénin-Beaumont : « ici, pour une maison qu’on loue 600 €, on paie 1.000 € d’impôts locaux. C’est énorme! »

Il poursuit avec grogne : « je gagne deux fois le SMIC, je suis la vache-à-lait. Je paie à la fois pour les chômeurs et les patrons. » On achève nos verres, il est temps de se quitter. Avant de partir, Jacques me montre des photos avec l’ancien maire socialiste d’Hénin-Beaumont, mis en examen pour détournement de fonds.

16h13 – « On ne vous voit que quand Marine Le Pen est là »

Je poursuis ma route dans les rues d’Hénin-Beaumont. Partout, on voit sur les panneaux des affiches dénonçant le fascisme ou la montée du FN. Partout, dans ce fief où elle ne vient que pour les élections, Marine Le Pen apparaît comme un fantôme. Je repasse devant la permanence du FN, je sonne à la porte, toujours personne.

Un peu plus loin, rue Victor Hugo, la permanence du PS d’Hénin-Beaumont. Le bâtiment est recouvert d’affiches à l’effigie de François Hollande. Des militants attendent et préparent la soirée. Quand je dis que je suis belge, on me demande si je n’ai pas des premiers résultats. Je leur donne les tendances qui donnent François Hollande vainqueur, ils sont tout heureux, prêts à crier victoire.

Ils me disent qu’ils en ont marre de voir des journalistes à Hénin-Beaumont. « On ne vous voit que quand Marine Le Pen est là », se plaint Geoffroy Gorillot. « On récuse vraiment le fait qu’Hénin-Beaumont soit le fief de Marine Le Pen car si elle a été élue conseillère municipale en 2009, elle ne l’est plus aujourd’hui pour cause de cumul de mandats. Elle a laissé tomber les Héninois, le seul mandat où elle n’était pas rémunérée. On déplore surtout que dans la presse, dans les médias, on la qualifie toujours d’élue d’Hénin-Beaumont alors qu’elle n’a plus rien à y faire. »

A quelques heures de la fin du scrutin, Geoffroy n’a qu’une seule idée en tête : la victoire de la gauche et de son candidat. « Concrètement, c’est de l’espoir pour Hénin-Beaumont avec une région qui connaît plus de 20% de chômage, l’un des taux les plus importants de France. Avec François Hollande, on a l’espoir de voir notre région enfin se réindustrialiser. »

16h47 – « Je veux vivre mes rêves, ça ne sert à rien de rêver la bouche ouverte »

Je laisse Geoffroy à ses espoirs, le train pour Lille part dans quelques minutes. Direction la gare d’Hénin-Beaumont où, depuis ce matin, des gosses jouent sur le parking à moitié vide, balancent des pierres sur les voies, cassent des bouteilles en verre. Ils s’amusent, ils rigolent sur leur terrain de jeux improvisé. Je m’approche d’eux. Ce sont des ados à la recherche d’un chien prénommé « NJ ».

Il y a Sarah, elle a 15 ans, elle me demande si je n’ai pas une cigarette. Comme je n’en ai pas, elle retourne à ses occupations, elle trace à la pierre « son nom de scène » : Tchiki Beby. Sarah me dit qu’elle écrit des chansons, qu’elle en a écrit 52, et qu’elle voudrait être un jour chanteuse. Pour le moment, c’est dans sa chambre qu’elle vit sa passion. « Je veux vivre mes rêves, ça ne sert à rien de rêver la bouche ouverte. » Elle me demande si je suis en vacances à Hénin-Beaumont, je lui dis que non. « Dommage, on vous aurait montré les endroits chics. » Je lui demande pourquoi elle aime traîner à la gare. « On voit tout le temps des nouvelles têtes, et puis, à la gare, pas moyen de trouver les embrouilles car à Hénin-Beaumont, il y a beaucoup de jeunes qui les cherchent. » Puis, des agents de sécurité de la SNCF arrivent, ils sont quatre, ils nous interrompent. Ils nous demandent nos billets, je sors le mien, Sarah n’en a pas. Je lui dis au revoir, elle s’en va rejoindre ses potes, un peu plus loin.

17h09- « La montée des extrêmes en Europe »

Les agents partis, les gosses reviennent « squatter » la gare. Sarah revient vers moi, elle veut me chanter une chanson. « C’est du R&B, tu comprends ? » Je l’écoute, et dans une phrase, ce mot inventé par hasard : « politicier ». Elle me demande comment c’est en Belgique. Le train arrive, on se dit au revoir, ses amis la rejoignent, on vient de retrouver le chien « NJ ». Et en montant dans le train, -est-ce un hasard ?-, un passager lit un article dans un numéro d’ Alternatives économiques au titre évocateur : « la montée des extrêmes en Europe » Je me dis en partant d’Hénin-Beaumont qu’il n’y a pas de journalisme sans implication, sans « entretien amoureux ».

A lire aussi une autre version de mon article sur le site Apache.be : « A Hénin-Beaumont, il n’y a pas que Marine Le Pen. Même un dimanche de présidentielles. »

« Op zoek naar Marine Le Pen in Hénin-Beaumont. »

A lire aussi sur Libé.fr : «Mélenchon-Le Pen ? C’est bien pour la région, ça fait venir les journalistes»

La France vue d’en haut (ép.5) : le FN n’est pas un parti « respectable »

In La France vue d'en haut on 28/04/2012 at 18:01

Rencontre avec Claire Checcaglini à propos de son livre Bienvenue au Front – Journal d’une infiltrée. La journaliste revient pour nous sur son infiltration au cœur du FN pendant huit mois d’enquête parmi des militants et des cadres du parti de Marine Le Pen.

– Pourquoi avez-vous décidé d’infiltrer le Front national ? C’était le seul moyen pour un journaliste de montrer le vrai visage du parti de Marine Le Pen ?

Pour parler du FN de Marine Le Pen, il fallait se mettre dans la peau d’une militante. J’étais convaincue que la dédiabolisation du FN n’était qu’une façade. L’immersion au sein du parti était donc le meilleur moyen : d’abord pour travailler sur le long terme, ensuite pour aller au-delà de la caricature qu’on peut avoir des militants du FN. Je voulais une parole sincère, non filtrée, sans qu’elle soit l’objet d’un formatage. On le sait, surtout en période électorale, et plus qu’ailleurs encore au Front national, on fait très attention à ce qu’on dit, à ce qu’on porte dans les médias. Il était donc nécessaire pour moi de recueillir une parole qui est celle qu’on entend auprès des militants et des cadres au cœur du FN. Sans ces huit mois d’immersion dans la peau d’une militante frontiste, jamais je n’aurais eu accès à des propos islamophobes ou révisionnistes.

D’ailleurs, parmi les militants que vous avez rencontrés,  il y a notamment ce médecin fasciné par les thèses révisionnistes ou cet ingénieur, secrétaire départemental, prêt à déclencher une guerre « pour se débarrasser des musulmans »…

– Oui, et contrairement à ce que prétend Marine Le Pen, il y a plusieurs personnes qui soutiennent ces thèses. On sait qu’on n’entendra jamais un militant ou un cadre du FN tenir de tels propos devant un micro, mais c’est très important de le rappeler. Dire que le FN est un parti respectable, c’est faux, absolument faux. Il y a au sein des militants et des cadres une islamophobie très prégnante qui revient dans chaque conversation, on est très loin du message de Marine Le Pen et de sa « priorité nationale », peu importe la religion ou la couleur de peau.

– Pourtant, les militants frontistes que vous fréquentez, vous les présentez comme des gens « sympathiques »…

– C’est vrai, et c’est cela qui est vraiment redoutable, Sylvain, le secrétaire départemental du FN des Hauts-de-Seine que j’accompagne pendant ces huit mois, quand vous le rencontrez, il n’est pas du tout effrayant, c’est quelqu’un de sympa, chaleureux, qui fait une très bonne impression. Pourtant, il veut la guerre civile. C’est pour cela qu’il fallait passer par l’infiltration, même si c’est une méthode contestée par certains journalistes, elle a été efficace au sujet du FN. Cela ne doit pas devenir systématique, mais c’est nécessaire quand on a des partis qui avancent masqués comme le FN, où il y a un vrai danger pour la démocratie.

Pendant huit mois, vous avez vous-même gravi les échelons jusqu’à ce qu’on vous propose de vous présenter aux élections législatives…

– C’est cela que je voulais voir : quand on est au FN, on peut très bien s’y sentir, on est très bien accueilli, on a des responsabilités très vite, c’est même très rassurant d’être au FN. On devient quelqu’un très rapidement dans ce parti. Quand on est une bonne militante, on reçoit très vite des responsabilités, aucun autre parti ne ferait cela. Alors pour tous les gens qui sont frustrés, en mal de reconnaissance, le parti de Marine Le Pen offre à ces gens-là, ce que la société n’a pas su leur offrir. Mon travail, ce n’était pas seulement pour recueillir des paroles racistes, mais aussi pour comprendre pourquoi on est prêt à défendre l’extrême-droite. Cela pose un vrai problème pour toute la société, et je trouve qu’on a une vraie responsabilité dans la montée du FN, c’est pour cela que j’ai voulu écrire ce livre. C’est très important, surtout que Marine Le Pen a fait un score historique et très élevé au premier tour des présidentielles. Ce qui m’étonne surtout c’est que de plus en plus de jeunes sont favorables à Marine Le Pen, c’est vraiment le fait d’un manque d’information de cette génération-là qui ne se souvient pas que Jean-Marie Le Pen a dit des choses ignobles, c’est une génération qui n’a pas cette mémoire-là…

– Aujourd’hui, le FN est le troisième parti en France et a atteint un score historique avec 6,4 millions d’électeurs. Vous pensez que Marine Le Pen pourra prendre le pouvoir, notamment aux prochaines législatives ?

– C’est clairement son ambition : elle sait qu’elle pèse dans la vie politique française, et elle veut le pouvoir, peu importe si elle dévie de la ligne qu’elle a présentée dans son programme. Pendant mon enquête, quand Marine Le Pen était proche des 20% dans les sondages, les cadres du parti souhaitaient la crise de la droite et faire éclater l’UMP, en accueillant au FN les plus radicaux de la droite populaire.  Par ailleurs, pour les législatives, le FN a gelé un tiers des circonscriptions en cas notamment de ralliement de mandataires UMP. En fait, c’est plus d’une centaine de circonscriptions qui pourraient avoir un frontiste au second tour et voir accueillir quelques députés à l’assemblée nationale, alors qu’il n’y a plus de scrutin proportionnel en France!

"Quand on est au FN, on peut très bien s'y sentir, on est très bien accueilli, on a des responsabilités très vite, c'est même très rassurant d'être au FN. On devient quelqu'un très rapidement dans ce parti. "
Claire Checcaglini

 

 – Le FN a engagé une procédure en justice contre vous. Vous vous y attendiez ?

 – On s’y attendait avec mon éditeur, et on avait fait relire le livre par un avocat pour éviter d’être attaqué. Il faut savoir que le parti de Marine Le Pen est extrêmement procédurier, pas seulement avec moi. Ici, le FN m’attaque pour escroquerie, pour avoir pris une fausse identité, celle de ma grand-mère. Par contre, il ne m’attaque pas en diffamation alors que le parti l’avait annoncé. Le FN ne conteste aucun des faits que j’avance, ni aucun propos repris dans mon livre. D’une certaine manière, en m’attaquant uniquement sur la forme, on considère que mon travail est sérieux, le FN ne conteste pas le fond à savoir que ce parti d’extrême-droite n’a en rien changé, même avec Marine Le Pen!

 

Le livre de Claire Checcaglini, Bienvenue au Front – Journal d’une infiltrée est paru aux éditions Jacob-Duvernet

A lire aussi : derrière le masque de Marine Le Pen

La France vue d’en haut (ép.4) : derrière le masque de Marine Le Pen

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 28/04/2012 at 16:10

Dimanche, peu après 20 heures, « une nouvelle droite est née », celle de Marine Le Pen, c’est ce qu’indiquait Gilbert Collard, l’avocat sulfureux sur les plateaux de télévision. Plus tard, dans la soirée, Marine Le Pen se présentait comme la future chef de l’opposition et faisait du FN le parti du rassemblement d’un peuple en colère, celui d’une France bleue marine, un Front prêt à résister au système, à l’immigration ou à l’Europe.

Dimanche, près de 6,4 millions de Français ont mis un bulletin de vote au nom de Marine Le Pen. Avec un score historique pour ce qui est (toujours) l’extrême-droite, un score plus élevé que ce « coup de tonnerre » que fut le 21 avril 2002 et l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle.

On se souvient du choc, on se rappelle de cette émotion, de ces Français qui étaient descendus dans la rue pour lutter contre l’extrême-droite. Est-ce parce que Marine Le Pen n’est pas au second tour, mais depuis dimanche, personne n’est dans la rue pour s’inquiéter de la montée de l’extrême-droite, et même, on voit un « candidat sortant » tenter de récupérer les voix du Front, des « idées compatibles » désormais avec la République, alors qu’il y a dix ans encore, elles ne l’étaient pas…

« Le goût et l’odeur » : bienvenue au Front

Est-ce à cause de cette « dédiabolisation » dont on nous parle tant depuis des mois, des semaines au sujet de Marine Le Pen et d’un Front national « plus propre » ? Reste que jamais encore l’extrême-droite n’avait été aussi forte en France avec comme but ultime désormais, la conquête du pouvoir lors des prochaines législatives et devenir ainsi le premier parti à droite, c’est l’objectif affiché de Marine Le Pen qui souhaite d’ailleurs « tout casser » à l’assemblée nationale.

Depuis dimanche, on se demande qui sont ces 6,4 millions d’électeurs du Front national, on cherche à comprendre, à savoir. Puis, on donne des explications : conviction, adhésion ou déception, crise et colère? Enfin, on se demande si le FN est un « parti comme les autres ». Car si voter pour le FN, ce n’est pas anodin, adhérer à ce parti, ça l’est encore moins. C’est justement dans ce contexte, et pour montrer que les motivations des électeurs frontistes sont bien différentes de celles de militants, que la journaliste Claire Checcaglini a décidé d’infiltrer pendant huit mois le Front national pour en comprendre les rouages dans son livre « Bienvenue au Front – Journal d’une infiltrée » paru aux éditions Jacob-Duvernet.

A compter de mon adhésion, je vivrai donc chaque réunion du FN dans la hantise d’être démasquée […] au-delà des militants de base je souhaite rencontrer des cadres du parti, et donc gravir quelques échelons, pour approcher le plus possible le fonctionnement quotidien du FN. Les colleurs d’affiches et autres volontaires pour distribuer des tracts sur les marchés partagent-ils les mêmes préoccupations que les responsables du FN ? Poursuivent-ils le même but ? […] A quel point les militants sont-ils conscients de la nature du parti auquel ils adhèrent ?

Pour répondre à cette question, Claire Checcaglini a donc décidé d’avancer masquée « puisque le Front avance masqué ». En prenant l’identité de sa grand-mère, Gabrielle Picard, la journaliste va devenir une militante frontiste comme les autres, une militante qui a décidé de rejoindre le Front après l’accession de Marine Le Pen à la présidence du parti « parce que la nouvelle présidente du Front national est jeune, dynamique, elle représente une nouvelle génération en politique, mais surtout ne commet pas les impairs de Jean-Marie. »

Une parole « non filtrée »

Du printemps 2011 jusqu’à l’hiver 2012, la journaliste va assister aux réunions de la fédération des Hauts-de-Seine, aux assemblées, aux actions de propagande. Peu à peu, elle gagne la confiance des autres militants, puis des cadres, elle participe activement à la vie du Front national, ce qui lui permet de prendre rapidement des responsabilités au sein du parti de Marine Le Pen, et même d’organiser des réunions et des formations pour les autres militants.

Placée au cœur de la machine politique frontiste, on proposera même à la journaliste de porter les couleurs du FN aux élections législatives, tout en étant pendant ces huit mois, le témoin d’une parole « non filtrée » de la part des militants, ces gens ordinaires, ces « petites mains » comme Sylvain, Gisèle ou Thierry, ces adhérents frontistes qui vivent « le Front » cachés et à l’abri des regards.

Militer à l’extrême-droite implique tout un ensemble de non-dits, voire d’interdits […] Le discours qui est habituellement servi aux journalistes fait l’objet d’un tel formatage, qu’il m’apparaît nécessaire de lever cette barrière […] Je veux supprimer cette distance entre la journaliste que je suis et eux, non pour les blesser, mais pour savoir qui sont véritablement ces militants, pour aller au plus près de leur réalité, leur vérité, au-delà de la caricature.

Et cette réalité, cette vérité, et c’est là la force du livre, c’est ce « relent de haine », ce « racisme ordinaire » qui réside justement dans ces multiples portraits de militants qui ne sont pas « racistes et xénophobes, seulement anti-musulmans », comme cet ingénieur « prêt au combat armé et à la guerre pour la purification ethnique de la France » ou encore, les plus nombreux surtout, ces citoyens « paumés », « à la vie dure où règne beaucoup de solitude », comme Gisèle qui n’arrive pas à boucler ses fins de mois avec sa retraite de 1.000 euros. Car comme le dit un militant au cours d’une formation sur l’immigration : « autrefois, le FN rassemblait les personnes qui étaient contre les Arabes, les juifs et les pédés. Maintenant Marine ratisse beaucoup plus large, elle s’adresse à tous ceux qui aiment la France. »

La stratégie de dédiabolisation : une « façade »

Pour Claire Checcaglini, la conclusion est simple, mais terrible : la stratégie de dédiabolisation est une façade, le FN n’a pas changé et reste plus que jamais d’extrême-droite, avec ses vieux démons et sa dangerosité pour la démocratie.  A chaque réunion, chaque assemblée suivie pendant ces huit mois d’infiltration, la journaliste est à chaque le témoin de propos teintés d’islamophobie, de révisionnisme et de racisme tout simplement :

« Vous savez qu’au Front national nous ne sommes pas racistes, ce n’est pas un problème de race, mais de nation […] De toute façon, nous avons un problème de surpopulation. Ce qui est terrible, c’est qu’on ne fait rien, on se laisser envahir par des gens qui n’ont pas la même culture que nous… Plus qu’une invasion, c’est une colonisation. Ils nous imposent leur façon de vivre et on les encourage […] C’est la raison pour laquelle la guerre civile, on y va droit […] »

Depuis la sortie de ce livre, Marine Le Pen a décidé d’engager une procédure contre la journaliste, non pas pour mettre en cause les propos tenus, mais bien pour dénoncer « les méprisables méthodes » de Claire Cecchaglini. Des méthodes qui sont, selon le FN, « en violation des règles premières de la déontologie des journalistes. »

Claire Checcaglini, Bienvenue au Front -Journal d’une infiltrée, Éditions Jacob-Duvernet

A lire aussi : l’interview de Claire Checcaglini

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Un pavé dans « La Meuse » (ép.7) : demain sur Internet

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 21/04/2012 at 18:51

Demain sur Internet, vous découvrirez à peu près à la même heure les résultats du premier tour des élections présidentielles. Une évidence, mais pas pour tout le monde. Dans les milieux politiques et journalistiques, on discute, on s’interroge, on attend de voir, on essaie aussi de trouver des subterfuges pour éviter la diffusion de cette information capitale.

Seul candidat déclaré demain dimanche, le journal Libération a osé franchir le pas, quitte à payer une amende de 75.000€. Chez nous et ailleurs dans le reste du monde, les premiers résultats de ces élections présidentielles seront communiqués, diffusés et commentés par les principaux médias sur leur site Internet, comme n’importe quelle information, tout simplement parce qu’elle relève de l’intérêt public. Pendant quelques heures, on revivra un peu le coup de Radio Londres et de son célèbre « Les Français parlent aux Français »…

Pourtant, et comme l’a dit Erwann Gaucher, journaliste spécialiste des médias numériques au journal Le Soir, « le législateur doit s’adapter aux médias numériques ». Il ajoute qu’il s’agit aussi d’une « démocratisation d’un privilège » :

« Aujourd’hui, les gens reçoivent l’information où qu’ils soient via leur smartphone, il y a 28 millions de comptes Facebook en France et 5 millions sur Twitter […] On se retrouve à essayer tant bien que mal de surveiller vingt ou trente millions d’internautes plutôt que de demander à neufs instituts de sondage de ne rien communique avant 20 h. Ce à quoi l’on assiste n’est rien d’autre que la démocratisation d’un privilège. Depuis toujours, des centaines de journalistes parisiens recevaient ces chiffres. Aujourd’hui, forcément, cela fuite. »

Demain sur Internet, c’est déjà aujourd’hui. A côté de ce cas d’école, à savoir la diffusion des résultats des présidentielles françaises, on découvre, une nouvelle fois, que le « quotidien de référence » des citoyens, c’est Internet. Ce n’est pas moi qui le dis, mais Marcus Brauchli, directeur de la rédaction du Washington Post, alors même que ce journal de référence connaît son énième plan de réduction d’effectifs.

« La presse ne parvient pas à maîtriser le rythme d’Internet »

Actuellement, toutes les rédactions se préparent à cette « révolution » numérique, et chaque jour, nous sommes des milliers à cliquer sur les sites d’information et à partager différents articles sur les réseaux sociaux. Pourtant, et comme l’évoque Jean-Marie Charon, « la presse ne parvient pas à maîtriser le rythme d’Internet ». La cause ? C’est que le journalisme sur Internet se limite la plupart du temps à alimenter ce fameux « fil d’actualité », le plus rapidement possible, même quand il n’y a rien à dire.

La majorité des rédactions Internet ne sont là que pour faire paraître soit des dépêches, reprises sur l’ensemble des sites, sans plus-value, sans mise en valeur de l’information, soit pour reprendre des sujets repris tels quels de l’édition papier, en pensant naïvement que les lecteurs des sites iront se plonger dans les journaux. Bref, l’information sur le Net se limite à du « copier-coller », à la consommation d’articles sur les réseaux sociaux, on fait de l’audience, du clic, mais pas toujours de l’argent, tant pour les patrons de presse que pour les journalistes qui sont payés une misère (4€ net de l’heure chez Rossel), et parfois même les journalistes travaillent gratuitement pour la beauté du geste comme au Huffington Post par exemple. Tout cela pour alimenter ce fil d’actualité et assouvir notre besoin de buzz, de bavardage, mais aussi d‘ »opinion instantanée » à l’image de Twitter ou Facebook. C’est ce que constate le sociologue Jean-Louis Missika, notamment au sujet de la couverture médiatique de la campagne présidentielle, une couverture qui est celle du « tout info » :

Twitter génère un climat d’opinion instantanée. Il anticipe les sondages et offre un aperçu des réussites et des échecs des candidats dans leurs initiatives de campagne. Les réseaux sociaux accentuent cette impression de temps réel, de vitesse et d’oubli que l’on ressent avec les chaînes info.

« Sur Internet, tout ou presque se vaut »

En cela, le journalisme sur Internet n’a rien inventé ou presque puisque le journalisme se basait déjà à ses débuts sur le commentaire, la polémique, la reprise d’articles, la publicité, à savoir la diffusion des comptes-rendus des débats politiques du jour. C’est justement contre cette tendance qu’est née la presse moderne, en développant des modes nouveaux d’écriture et de diffusion de l’information, comme le roman-feuilleton, le reportage, puis l’enquête.

Cette tendance du journalisme sur le Net fait aussi que « tout ou presque se vaut », la toile est un vaste « ring » où l’on commente et discute de quasiment tout, c’est la base arrière des journalistes qui trouvent des « bobards », des « sujets de conversation », quand ce ne sont pas des « témoins » pour un sujet de société, des « images » d’un fait divers ou d’une révolution à l’autre bout du monde.

Le risque avec ce journalisme du « commentaire », c’est que les rédactions traditionnelles n’arrivent pas à transformer l’essai, et à développer justement un journalisme d’enquête, d’investigation ou de reportage, avec tout le potentiel qu’offre Internet en termes de nouveaux outils et de nouveaux modes de diffusion, de recherche et d’écriture de l’information, et ce, surtout que les journalistes n’en sont plus les seuls détenteurs et qu’il y a justement, comme le dit Erwann Gaucher, cette « démocratisation » grâce aux réseaux sociaux pour diffuser jusqu’ici ce qui était encore un « privilège » réservé à quelques centaines de personnes.

Aujourd’hui, si le développement d’un journalisme innovant sur le Net reste l’apanage de quelques sites « marginaux » pour ne pas dire « résistants », l’apanage de véritables laboratoires journalistiques comme Vice, Apache ou Owni, les rédactions traditionnelles peinent à développer cette nouvelle voie du journalisme, et ce, tout simplement parce qu’elles doivent chaque jour pallier les pertes du « papier » et donnent ainsi l’illusion sur leur site d’une information totalement « gratuite » pour tenter de conserver leurs lecteurs et d’en attirer d’autres, justement en noyant le « poisson » dans une masse d’information. Le problème, c’est qu’à terme, ce n’est pas simplement le « papier » que l’on devra regretter, mais aussi à proprement parler le « journalisme », réduit au simple « effet d’annonce » et à la vente du « temps de cerveau disponible pour du Coca-Cola »… Quand on parlait de « démocratisation », ce n’étais donc pas en vain…

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