Lost my job, found an occupation

La France vue d’en haut (ép.6) : un dimanche à Hénin-Beaumont

In La France vue d'en haut on 07/05/2012 at 18:29

A Hénin-Beaumont, toutes les rues portent un nom d’écrivain. Rue Victor Hugo, rue Jean-Jacques Rousseau, rue Lamartine, rue Voltaire, presque un hommage à Nicolas Sarkozy.

A Hénin-Beaumont, des gosses traînent devant la gare SNCF, fermée le dimanche, et sur un parking à moitié vide. Ils tournent sans but avec leur vélo, ils crient, ils s’amusent à jeter des pierres, à casser des bouteilles entre les voies. Un vieux scooter Peugeot est attaché devant un panneau publicitaire tout défraîchi.

A Hénin-Beaumont, il y a des terrils, il y a L’Estaminet où l’on peut louer une chambre pour 32 € la nuit. Il y a des maisons à vendre, des maisons vides, des vitres cassées, peu de passage dans les rues.

A Hénin-Beaumont, on peut laver sa voiture pour 30 €, « la totale » annonce l’affiche orange fluo.

A Hénin-Beaumont, il y a Marine Le Pen, la candidate est arrivée au premier tour des élections présidentielles avec 35,48% dans son fief électoral. Alors, entre Hollande et Sarkozy, on vote surtout parce qu’il le faut bien, et ce n’est pas un hasard si dans cette ville du Pas-de-Calais de 22.000 habitants, où la présidente du FN est inscrite, le nombre de votes blancs et nuls a été multiplié par six au deuxième tour.

10h56 – Au bureau électoral n°12 de l’école Jean-Jacques Rousseau

Le cerisier de l’école est en fleur. On se dit bonjour, on se salue, chacun a hâte de rentrer chez lui préparer son repas. On parle cuisine, des courses que l’on a faites hier, des enfants et du ciel toujours aussi gris. Dans la cour de l’école, des photographes attendent. Dans la cantine transformée en bureau de vote, des journalistes préparent leur direct sur I-télé et BFM. « On attend Marine Le Pen qui viendra voter ici à Hénin-Beaumont, dans son fief électoral… »

La présidente du FN est attendue vers 12h30, et j’entends une vieille dame rouspéter et s’énerver dans son coin. Je la suis à la sortie du bureau électoral. Elle est en colère, elle voit que je la regarde, elle s’appelle Maryse, elle a 62 ans. Elle vient de voter « pour le candidat du changement », me lance-t-elle alors avec sa voix criarde. « Marine Le Pen, c’est une parachutée. Elle ne vit pas à Hénin-Beaumont, mais elle ramasse les voix de la misère parce qu’il y a trop de chômage, trop d’entreprises qui ont fermé. C’est triste de voir sa ville associée au nom de Le Pen », poursuit Maryse. « J’ai toujours vécu ici, et Hénin-Beaumont est une belle ville, on y trouve de tout, les gens sont très ouverts et il y a énormément d’écoles. C’est cela l’essentiel, il faut rassembler les gens autour de l’école, c’est cela la République ! »

Je laisse Maryse, et je continue d’interroger les gens à la sortie du bureau de vote. Avec sa petite fille sous le bras, Angélique me dit qu’elle a été trop roulée, qu’elle ne croit plus aux promesses. Pascal vient de partir à la retraite. Il a 63 ans. Ce dimanche, il est venu voter, mais sans enthousiasme. « Hollande ou Sarkozy, ce sont deux blaireaux. J’ai voté pour le moins pire. » Deux vieilles dames, Émilienne et Denise, me disent qu’à leur âge, elles ont 83 ans, on n’y comprend plus rien. Derrière leur tailleur rose et vert, elles sont tristes pourtant qu’Hénin-Beaumont soit devenue la ville de Marine Le Pen. « Ce n’est pas une ville pour elle! Mais ça commence à devenir dangereux. »

Beaucoup d’Héninois ont honte que leur ville soit devenu le symbole de la montée du FN et de Marine Le Pen en France. « C’est triste, c’était très vivant avant, il y a 20 ans, mais aujourd’hui, il n’y a plus rien, ni logement, ni emploi, c’est la misère, me confie Yvette, 62 ans. Marine Le Pen, elle manipule les gens à Hénin, c’est tout ce qu’elle sait faire, et ça me fait mal. »

Cette tristesse, je la trouverai encore sur les visages, dans les mots des personnes que je rencontre. « La vie à Hénin-Beaumont ? C’est du n’importe quoi…on n’est pas extrémiste, mais que ce soit la gauche ou la droite, on ne voit rien qui change. Alors Marine Le Pen, ce n’est pas un vote de conviction, mais de contestation à l’Europe, au chômage… », avoue Micheline, 59 ans. Sa fille Marie a 21 ans, elle partage l’avis de sa mère. « J’espère qu’elle sera élue aux législatives, elle le mérite. Aujourd’hui, j’ai voté blanc. Nicolas Sarkozy a donné aux riches, François Hollande aux assistés, à ceux qui profitent du système, et nous, on attend, on espère. Ici, à Hénin-Beaumont, il n’y a rien, même pas aux alentours, c’est une ville morte… »

12h32 – Marine Le Pen est là.

Dans la cantine, il y a des caméras dans tous les coins. Dans la cour de l’école, les photographes attendent en train de mordre sur leur cigarette, ils s’échangent des souvenirs de campagne, le programme de la journée « jusqu’à ce soir à la Bastille ». Un journaliste dit : « je fais le vote de Marine Le Pen en direct ».

Dans le couloir, il y a une journaliste de l’AFP, elle s’appelle Delphine. Je lui demande si je peux lui poser quelques questions sur Hénin-Beaumont. Elle me dit que ce serait avec plaisir, mais c’est la première fois qu’elle vient dans le coin. D’habitude, elle travaille à Lille, et puis, elle revient de congé. Comme moi, elle interroge les électeurs de cette ville du Pas-de-Calais, elle veut recueillir les impressions des électeurs dans cette « terre socialiste sinistrée où Marine Le Pen a été plébiscitée», écrira-t-elle plus tard dans sa dépêche.

Une journaliste de France Bleue vient d’arriver. C’est Claire Mesureur. Elle suit l’actualité à Hénin-Beaumont depuis quelques années déjà. Comme les autres journalistes, elle est venue faire un papier sur le vote de Marine Le Pen pour le journal, un « papier pour rien ». « Tu vas voir, elle vient de Paris dans sa grosse voiture avec ses gardes du corps, et tout le monde l’attend à Hénin parce que c’est ici qu’elle a été élue et elle le sera sans doute aux législatives, élue dans un fief de gauche où elle fait son plus gros score alors que l’UMP n’a jamais réussi à s’implanter ici, même du temps du RPR. »

Dans quelques minutes, Marine Le Pen arrivera. Dans la cantine, il y a soudain plus de journalistes que d’électeurs. Nous sommes peut-être 20, 30 pour voir la présidente du FN à Hénin-Beaumont déposer un bulletin de vote nul. Chacun se prépare. Un journaliste de BFM en costume, « un Parisien » me glisse Claire, répète l’arrivée de Marine Le Pen avec son cameraman. Soudain, des photographes crient : « elle est là! »

Elle entre dans le bureau de vote, entourée par les caméras et des gardes du corps, j’aperçois son visage, celui que j’ai vu mille fois à la télévision. À ses côtés, il y a Steeve Briois, conseiller municipal FN d’Hénin-Beaumont. La scène dure quelques minutes à peine, les gens regardent, certains habitués, d’autres étonnés comme Séverine, 35 ans. Elle semble perdue, elle me demande pourquoi il y a toutes ces caméras, je lui explique. Elle s’en va, Marine Le Pen aussi. Elle vient de quitter le bureau de vote, la troupe de journalistes la suit dans la cour, puis dans la rue Jean-Jacques Rousseau où se trouve la permanence du FN et où serait domiciliée Marine Le Pen.

12h46 – « A Hénin-Beaumont, on est plus fâchés que fachos »

Les journalistes sont partis, certains sont repartis à Lille, d’autres à Paris. Ils se demandent ce qu’ils vont pouvoir manger car la journée sera longue. Je les regarde partir, Marie-Françoise aussi du haut de ses petites lunettes rouges. Elle a voté Mélenchon au premier tour, et « le changement » au second.

« Quand il y a des journalistes à Hénin, on sait que Marine Le Pen est là. Chaque fois qu’elle éternue, ils sont là pour lui tendre un mouchoir.» Quand je lui dis que je suis belge, Marie-Françoise me dit qu’elle vend des frites dans le centre-ville en face de l’église. « Chez Gonzalez, me dit-elle. Je suis d’origine espagnole, et ce qu’on voit avec la montée du FN à Hénin-Beaumont, c’est dramatique. Le chômage augmente, rien ne redémarre, puis il y a la précarité et la corruption… »
Marie-Françoise m’explique que l’ancien maire socialiste, Gérard Dalongeville, a été mis en examen en 2009 pour faux en écritures et usage de faux, détournement de fonds publics. « Le FN y a vu la brèche et en a profité pour s’étendre à Hénin-Beaumont, poursuit Marie-Françoise. C’est très dur car les gens osent s’afficher aujourd’hui en ville comme adhérents du Front national. Beaucoup sont plus fâchés que fachos. »

Depuis que Marine Le Pen s’est installée à Hénin-Beaumont, c’était en 2007, et à chaque jour d’élection quand la présidente du FN vient voter, Marie-Françoise déserte sa ville. Sa friterie est fermée, un peu comme un geste de protestation. « On est présenté partout dans les journaux, à la télé, à l’étranger comme la ville qui vote FN, et le pire, c’est que le phénomène s’étend. Même au lycée de mon fils, en classe, on fait des réflexions racistes. »

Un vieux couple sort de l’isoloir. Ils se tiennent par la main pour s’aider. Ils avancent lentement vers la petite cour de l’école. Je vais les rejoindre pour leur demander mon chemin. C’est Michel, 80 ans et Jeannette, 76 ans. « Tout fout le camp, sauf l’église à Hénin-Beaumont. C’est ce qui nous raccroche », me dit Jeannette. Ils se sont rencontrés à une « surprise-party », me dit Michel. Il était boucher et a toujours vécu à Hénin-Beaumont. « A l’époque, il y avait trois ou quatre ; aujourd’hui, il n’y a plus rien. Pour faire ses courses, il faut aller ailleurs. C’est triste à voir, la ville se vide petit à petit, tout le monde s’en va, il y a beaucoup de maisons à vendre, il y a le chômage qui augmente et les magasins qui ferment les uns après les autres. C’est devenu une ville triste qui a perdu son âme, une ville qui n’attire plus », me dit-il avec aigreur, résignation.

Michel et Jeannette ont voté Marine Le Pen au premier tour, Nicolas Sarkozy au second. « C’est un devoir d’aller voter, mais c’est dommage que ce ne soit pas Le Pen face à Hollande. Car elle sait parler aux gens, elle aurait dû être maire« , ajoute Jeannette. Je leur demande si Hénin-Beaumont est une ville sûre. Michel me dit sans hésitation : « ici, ils vous tuent facilement. » Je ne lui demande pas qui sont ces « ils ». « On ne se sent pas en sécurité, tous les jours, tout est fermé chez à sept heures. » Il m’explique qu’il y a huit jours, un de leurs voisins a vu ses vitres cassées.

13h24 – « C’est pour la viande halal ? »

On se laisse. Je poursuis ma route dans les rues d’Hénin-Beaumont. Au bout de la rue Jean-Jacques Rousseau, j’arrive devant la permanence du FN, je sonne, il n’y a personne. Plus loin, un cinéma, et la place Carnot avec l’église. Quelques cafés, des kebabs aussi où l’on vend de la viande halal. Je rentre au « Kebab Istanbul ». Je rencontre Mehmet, le patron du restaurant. Il me dit qu’il habite à côté de chez Marie Le Pen, mais qu’il ne l’a jamais vue, qu’elle ne vient jamais à Hénin-Beaumont. Il me dit aussi que je ne suis pas le premier journaliste qui vient l’interroger. Il sait pourquoi je suis là. « C’est pour la viande halal ? » On discute.

Il me dit qu’à Hénin-Beaumont, la vie n’est pas facile, il me dit que les gens ne vous parlent pas trop quand vous êtes « étranger ». Cela fait deux ans qu’il vit dans cette petite ville de 22.000 habitants. Il me dit qu’il ne se sent pas à l’aise et qu’on le considère comme un « assisté » alors qu’il travaille « 50 heures par semaine » et qu’à la fin de mois, « tu te retrouves quand même avec rien du tout! ». « Pourtant, sans les étrangers comme moi, il n’y aurait plus rien d’ouvert à Hénin-Beaumont. » Il me parle de sa fille. « Je fais tout pour qu’elle parle bien le français, car c’est très important pour trouver un travail. » Des clients viennent d’arriver, des habitués. « Comme d’habitude, Mehmet! » 

13h56 – « Vous jouez aux courses ? »

Je poursuis mon chemin, je me dirige vers l’hôtel de ville où juste à côté, il y a un bar PMU, « Le Bellevue ». Ici, les seuls résultats qui comptent, ce sont ceux des courses. Les têtes sont tournées vers l’écran de télé, la chaîne Equidia retransmet une course à Agen, d’autres prennent l’apéro en famille. Au bar, au milieu des exemplaires de « Paris Turf », il y a « La Voix du Nord » avec ce titre : « Elysée : élisons ». Je commande un café crème. Personne ne parle des élections, personne n’ira voter ce dimanche.

Derrière le bar, il y a le patron. C’est Momo. Pendant dix ans, il a été taxi à Paris, et depuis un an, il a repris ce bar car à Hénin-Beaumont, « c’est tranquille, même si le business ne suit pas. » Momo a quitté Paris pour le Nord. « Je voulais être éloigné du rythme parisien. Avant de venir ici, je ne connaissais même pas Hénin-Beaumont de nom. Je suis arrivé ici par hasard. »

Quand je lui parle des élections, il me répond : « comment voulez-vous que je vous réponde! Je ne suis pas d’ici, et même si mon café est en face de la mairie, je n’ai jamais vu personne. Ni le maire, ni Marine Le Pen, personne ! » La course va bientôt commencer, tout le monde se tait, je regarde les gens serrer leur billet. « Vous ne jouez pas aux courses ?« , me demande Momo. Je lui dis que non. « Vous avez raison car une fois qu’on a commencé, on ne sait plus s’en passer, c’est comme les femmes. » Plus d’un million d’euros à la clé. Momo a parié sur le six. La course a commencé, les yeux sont braqués sur l’écran, les visages serrés. C’est fini. Le six est arrivé deuxième. « Comme Sarkozy », glisse un client.

On remet la musique, c’est Django Reinhardt et sa guitare. « Sur la politique, je ne dis rien, j’aime mieux rester neutre, continue Momo. Mais c’est vrai, Hénin-Beaumont, c’est une ville triste… » Je règle mon café, une nouvelle course doit commencer. Cette fois, Momo a décidé  de laisser parler la machine, ce sera le numéro 13.

14h28 – Les convoyeurs attendent.

Je passe devant la mairie. En face, c’est la salle des fêtes, transformée ce dimanche, en bureau de vote. Des gens arrivent, on vient en famille, mais les mines sont graves, désabusées, un peu tristes aussi. Un peu plus loin, le club de colombophilie d’Hénin-Beaumont, j’entends des rires, je rentre. Le lieu est délicieusement désuet. Une vieille carte de France, des photos en noir et blanc, la moyenne d’âge est de 50 ans, au moins.

On me regarde étonnés de voir un jeune en ce lieu. Je me présente, on me demande si je fais un article sur la colombophilie. Je dis que non. On me présente Julien, le plus vieux membre du club. Il a 86 ans. A ses côtés, l’équipe de Julien. Il y a Paul, Patrick et Jacques. Ils boivent du Suze, du rosé dans des verres Duralex. J’ai l’impression d’être dans « Les Vieux de la vieille ».

On parle de colombophilie. « C’est de père en fils, on est un jeune colombophile à partir de 50 ans, me dit Patrick avec sa voix d’ogre. On n’a pas été voté, on n’a pas le temps. Les pigeons nous piqueront quand même moins d’argent que les politiciens. » Tout le monde abonde, on se ressert un verre, on me propose aussi un verre de vin. « Le pays est triste, mais pas nous. Ici, c’est le rendez-vous de l’amitié, on se retrouve tous les dimanches depuis des années. On a le moral, et puis la vie est belle puisqu’on vit. »

On parle de politique. « En 2014, Marine Le Pen sera maire d’Hénin-Beaumont, quoi qu’il arrive, explique Patrick. Le FN va y arriver, par la force des choses. Il y a eu trop d’affaires dans la région, trop de corruption : responsables, mais pas coupables. La droite et la gauche ont réussi à nous museler au fil du temps, ces gens-là jouent avec nos voix et la France coule, et nous avec. »

On se ressert un verre. « Quand on rentre ici, on n’est pas prêt de sortir », me lance Julien avec un sourire en coin. On fait des pronostics. « Si c’est Hollande qui gagne, je veux trop voir la gueule de Morano, Copé et Kosciusko-Morizet sur les plateaux télé », ajoute avec un gros rire et la cigarette au coin, Jacques. A Hénin-Beaumont, on appelle François Hollande, « mimolette » parce que c’est « rouge et tendre ». Patrick critique la gestion socialiste à Hénin-Beaumont : « ici, pour une maison qu’on loue 600 €, on paie 1.000 € d’impôts locaux. C’est énorme! »

Il poursuit avec grogne : « je gagne deux fois le SMIC, je suis la vache-à-lait. Je paie à la fois pour les chômeurs et les patrons. » On achève nos verres, il est temps de se quitter. Avant de partir, Jacques me montre des photos avec l’ancien maire socialiste d’Hénin-Beaumont, mis en examen pour détournement de fonds.

16h13 – « On ne vous voit que quand Marine Le Pen est là »

Je poursuis ma route dans les rues d’Hénin-Beaumont. Partout, on voit sur les panneaux des affiches dénonçant le fascisme ou la montée du FN. Partout, dans ce fief où elle ne vient que pour les élections, Marine Le Pen apparaît comme un fantôme. Je repasse devant la permanence du FN, je sonne à la porte, toujours personne.

Un peu plus loin, rue Victor Hugo, la permanence du PS d’Hénin-Beaumont. Le bâtiment est recouvert d’affiches à l’effigie de François Hollande. Des militants attendent et préparent la soirée. Quand je dis que je suis belge, on me demande si je n’ai pas des premiers résultats. Je leur donne les tendances qui donnent François Hollande vainqueur, ils sont tout heureux, prêts à crier victoire.

Ils me disent qu’ils en ont marre de voir des journalistes à Hénin-Beaumont. « On ne vous voit que quand Marine Le Pen est là », se plaint Geoffroy Gorillot. « On récuse vraiment le fait qu’Hénin-Beaumont soit le fief de Marine Le Pen car si elle a été élue conseillère municipale en 2009, elle ne l’est plus aujourd’hui pour cause de cumul de mandats. Elle a laissé tomber les Héninois, le seul mandat où elle n’était pas rémunérée. On déplore surtout que dans la presse, dans les médias, on la qualifie toujours d’élue d’Hénin-Beaumont alors qu’elle n’a plus rien à y faire. »

A quelques heures de la fin du scrutin, Geoffroy n’a qu’une seule idée en tête : la victoire de la gauche et de son candidat. « Concrètement, c’est de l’espoir pour Hénin-Beaumont avec une région qui connaît plus de 20% de chômage, l’un des taux les plus importants de France. Avec François Hollande, on a l’espoir de voir notre région enfin se réindustrialiser. »

16h47 – « Je veux vivre mes rêves, ça ne sert à rien de rêver la bouche ouverte »

Je laisse Geoffroy à ses espoirs, le train pour Lille part dans quelques minutes. Direction la gare d’Hénin-Beaumont où, depuis ce matin, des gosses jouent sur le parking à moitié vide, balancent des pierres sur les voies, cassent des bouteilles en verre. Ils s’amusent, ils rigolent sur leur terrain de jeux improvisé. Je m’approche d’eux. Ce sont des ados à la recherche d’un chien prénommé « NJ ».

Il y a Sarah, elle a 15 ans, elle me demande si je n’ai pas une cigarette. Comme je n’en ai pas, elle retourne à ses occupations, elle trace à la pierre « son nom de scène » : Tchiki Beby. Sarah me dit qu’elle écrit des chansons, qu’elle en a écrit 52, et qu’elle voudrait être un jour chanteuse. Pour le moment, c’est dans sa chambre qu’elle vit sa passion. « Je veux vivre mes rêves, ça ne sert à rien de rêver la bouche ouverte. » Elle me demande si je suis en vacances à Hénin-Beaumont, je lui dis que non. « Dommage, on vous aurait montré les endroits chics. » Je lui demande pourquoi elle aime traîner à la gare. « On voit tout le temps des nouvelles têtes, et puis, à la gare, pas moyen de trouver les embrouilles car à Hénin-Beaumont, il y a beaucoup de jeunes qui les cherchent. » Puis, des agents de sécurité de la SNCF arrivent, ils sont quatre, ils nous interrompent. Ils nous demandent nos billets, je sors le mien, Sarah n’en a pas. Je lui dis au revoir, elle s’en va rejoindre ses potes, un peu plus loin.

17h09- « La montée des extrêmes en Europe »

Les agents partis, les gosses reviennent « squatter » la gare. Sarah revient vers moi, elle veut me chanter une chanson. « C’est du R&B, tu comprends ? » Je l’écoute, et dans une phrase, ce mot inventé par hasard : « politicier ». Elle me demande comment c’est en Belgique. Le train arrive, on se dit au revoir, ses amis la rejoignent, on vient de retrouver le chien « NJ ». Et en montant dans le train, -est-ce un hasard ?-, un passager lit un article dans un numéro d’ Alternatives économiques au titre évocateur : « la montée des extrêmes en Europe » Je me dis en partant d’Hénin-Beaumont qu’il n’y a pas de journalisme sans implication, sans « entretien amoureux ».

A lire aussi une autre version de mon article sur le site Apache.be : « A Hénin-Beaumont, il n’y a pas que Marine Le Pen. Même un dimanche de présidentielles. »

« Op zoek naar Marine Le Pen in Hénin-Beaumont. »

A lire aussi sur Libé.fr : «Mélenchon-Le Pen ? C’est bien pour la région, ça fait venir les journalistes»

  1. Belle démonstration du journalisme de terrain! Cela donne un aperçu intéressant d’une des réalités.

  2. D’une réalité parmi tant d’autres, je vis non loin d’Hénin, et si vous le souhaitez je vous ferais une visite guidé des endroits où la population souffre le plus.

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