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Un pavé dans « La Meuse » (ép.16) : journaliste, une illusion perdue ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 23/10/2012 at 07:31

Jusqu’ici, les contours de la profession journalistique sont restés difficiles à observer, il n’en reste qu’en Belgique francophone, le groupe professionnel des journalistes n’a eu de cesse de se modifier ces dernières années, notamment par la féminisation du métier, l’élévation du niveau d’études, mais aussi par des conditions de production dégradées ou par une plus grande diversité des statuts des journalistes en fonction du média, du type de travail ou d’entreprise (EGMI, 2011).

Ces transformations soulèvent une question essentielle pour l’avenir du journalisme, celle de la métamorphose du support d’information comme pourvoyeur de nouvelles, celle aussi de la qualité et de la fiabilité de l’information, de la spécificité des contenus, celle enfin du rôle et de la responsabilité sociale du journaliste.

Ces dernières années, cette évolution s’est d’ailleurs amplifiée avec l’avènement du journalisme sur le web. Le statut des journalistes comme leurs pratiques s’en sont retrouvés bouleversés, si l’on en croit les propos de certains éditeurs de presse comme Bernard Marchant du groupe Rossel : « Le travail du journaliste ne sera plus d’informer, les gens sont déjà surinformés ».

Ces propos datent de février 2012 au moment même où le premier éditeur de presse francophone annonçait des synergies entre Sudpresse et Le Soir, pour la déclinaison des informations locales et régionales dans plusieurs journaux du groupe, sans contrepartie financière pour les journalistes employés et indépendants.

À partir de cet exemple récent, on mesure aisément les défis et les enjeux auxquels sont confrontés les journalistes en Belgique francophone, à la fois acteurs et otages des changements au sein d’un champ en pleine mutation, tant au niveau de la transformation de leur identité, de leur fonction sociale que du point de vue de leurs trajectoires professionnelles.

La fin du professionnel de l’information ?

D’abord, on assiste à la remise en cause de l’un des rôles premiers (si ce n’est le premier rôle ?) des journalistes, à savoir celui d’ « informer », c’est-à-dire « ce qui apprend quelque chose au destinataire du message et le rend plus riche en connaissances » (EGMI, 2011 : 171). En contestant cette fonction sociale, en admettant que le public est déjà « surinformé », on peut se demander quels sont les rôles actuels du journaliste. S’il n’est plus un professionnel de l’information, que lui reste-t-il alors comme rôle social ? Aujourd’hui, avec la révolution technologique, on constate un renversement du statut du journaliste, à savoir que ses interventions sont de plus en plus limitées, en lien notamment avec la refonte des modes d’accès classiques à l’information.

En Belgique comme ailleurs, avec les développements du journalisme sur Internet, les contextes de production, de diffusion et de réception de l’information ont été totalement bouleversés, très souvent au profit du « développement de la dictature du culte de l’immédiateté » (EGMI, 2011 : 167). Désormais, informer le public consiste la plupart du temps en une course à l’instantanéité, dans un contexte de concurrence accrue, de « marchandisation » croissante de l’information (Jespers, 2006), où le rôle de fournisseur d’information du journaliste se réduit à n’être qu’un simple relais, sa seule compétence étant celle d’instiller des articles le plus rapidement possible, souvent au détriment de la fiabilité et de la vérification des informations (EGMI, 2011 : 165).

D’où des informations de plus en plus factuelles, souvent événementielles, quand elles ne sont pas uniformisées ou formatées. Un phénomène qui dénature le modèle journalistique, qui altère la sélection des informations, leur hiérarchisation et qui réduit la mission d’explication et d’interprétation du journaliste à peau de chagrin puisque « la quantité et la qualité du contenu informatif des médias dépendent moins aujourd’hui de facteurs idéologiques que de facteurs socio-économiques » (Jespers, 2006).

Le risque de la « malinformation »

Ce phénomène, c’est ce qu’on a appelé la « malinformation » (Heinderyckx, 2003) ou la « surabondance informative » (Grevisse, 2010). Cela s’apparente à une menace pour l’activité journalistique, parce que la profession est d’abord et surtout exposée aux mutations technologiques et organisationnelles.

Car pour les opérateurs médiatiques, il s’agit de disposer d’un personnel polyvalent capable de décliner sur plusieurs supports le même contenu, d’en faire davantage, en moins de temps, sans recul parfois par rapport à l’événement. En cela, la fonction majeure du journaliste se résume à n’être plus qu’un « médiateur », un relais « officiel » entre les contenus et le public puisqu’avec Internet, il connaît désormais les intérêts effectifs des lecteurs et va donc chercher à capter un plus grand nombre (Degand, 2012).

La logique commerciale l’emporterait ainsi sur une logique culturelle du journalisme, celle du décryptage, de l’analyse et plus globalement celle de contre-pouvoir, pour pousser au contraire à une « mercantilisation de l’information » (Woodrow, 1992), une « spectacularisation » (Libois, 1994) au détriment de l’intérêt public dans une confusion constante entre information et consommation :

« Les médias recherchent le plus haut niveau de consommation possible et, pour attirer davantage de lecteurs et d’auditeurs ou de téléspectateurs, ils choisissent des options consensuelles, finissant par tous se ressembler »(Jespers, 2006).

L’édifice journalistique ébranlé

Par ailleurs, à côté de l’organisation des contenus et des modifications de consommation de l’information, il y a une autre réalité, économique celle-là, qui touche directement aux conditions de production, dans un secteur en pleine mutation, atteint à sa base, par l’éclatement du lien entre le média et le support. D’où la nécessité de l’adaptation d’un journalisme qui doit passer « par la mise au jour d’un nouveau modèle d’adéquation de ces multiples contenus à des temps recomposés de consommation » (Grevisse, 2010).

Une réalité économique qui, certes n’est pas neuve, ni strictement limitée à un marché comme la Belgique mais qui s’intensifie selon les médias, notamment par des baisses d’effectifs, des restructurations, plans sociaux ou synergies, quand ce ne sont pas des manques de moyens, tout simplement pour développer de nouvelles stratégies rédactionnelles.

En presse écrite quotidienne, par exemple, l’effectif moyen a diminué de près de 200 unités en dix ans entre 2000 et 2009. (EGMI, 2011 : 29) Tandis que sur Internet, les journalistes, exposés à l’immédiateté, sont exclus des tâches valorisantes du journalisme, et voient ce pôle novateur sous-financé par les éditeurs. (Degand, 2012) Avec un sentiment pour les journalistes, en tant que groupe professionnel, celui d’une « précarisation du métier », notamment auprès des plus jeunes, avec un nombre de journalistes pigistes qui a augmenté de manière significative1 tandis que le nombre de journalistes employés diminuait:

« Cette précarisation de la profession se traduit également par l’augmentation du recours aux pigistes. Extérieurs à l’entreprise, ils sont plus facilement corvéables et n’ont pas leur mot à dire sur le contenu, le choix et l’angle des papiers qui leur sont commandés » (Broissia, 2007).

À côté de cela, et compte tenu des difficultés financières rencontrées par de nombreux quotidiens, il faut souligner des conditions de travail dégradées pour les journalistes, « premières victimes de la crise de la presse », « privés de terrain par le manque de moyen, contraints de se limiter au desk  » (EGMI, 2011 : 133).

Un phénomène d’autant plus accru qu’avec la révolution numérique, les opérateurs médiatiques préfèrent investir davantage dans la distribution que dans le rédactionnel où la plupart des entreprises d’information persistent notamment à offrir en ligne, gratuitement des contenus, vendus sur des supports traditionnels dont les bénéfices diminuent d’année en d’année. Difficile dès lors d’investir sur le « terrain » du journalisme, spécialement au niveau de l’offre des contenus éditoriaux (enquête, reportage…) ou du développement de nouvelles approches rédactionnelles (Grevisse, 2010).

Tout cela ébranle l’édifice journalistique, et avec lui, la constitution d’un espace public démocratiquement adapté à notre époque où les journalistes assumeraient totalement leur rôle de contre-pouvoir. Car «  […] parallèlement à la dégradation de leurs conditions matérielles de travail, nombre de journalistes dénoncent la multiplication des atteintes portées à leur indépendance »(Broissia, 2007 ).

Et l’on peut se demander, à la lueur de ce constat, si la logique commerciale ne risque pas de l’emporter sur la logique culturelle du journalisme, en favorisant un journalisme de la demande, et plus de l’offre, en faisant peser de plus en plus aussi les contraintes économiques sur la fabrication de l’information et la recherche de la vérité ?

Car c’est à partir de ce double statut paradoxal, de cette ambiguïté intrinsèque entre la liberté d’expression et la liberté d’entreprise que le journalisme n’a cessé de définir et de réinventer ses identités professionnelles et ses enjeux éthiques. C’est donc ce fragile équilibre entre les valeurs d’usage et les valeurs d’échange qu’il s’agit d’interroger pour analyser les mutations des identités professionnelles et des conditions de travail des journalistes en Belgique francophone.

« Tout est plus flou » : une complexification des statuts du journaliste

Par ailleurs, cette accélération de la fabrication de l’information a conduit à une évolution des statuts du journaliste qui se sont multipliés et complexifiés. En ce sens, le journalisme sur Internet a secoué les habitudes des médias et les pratiques journalistiques, il a bouleversé les circuits de production, de diffusion et de réception de l’information, et ce, auprès d’un public de plus en plus difficile à cerner. Il a fait peser davantage sur les journalistes les contraintes de production, faute d’un modèle rédactionnel et économique adéquat, tout en réduisant les marges d’autonomie de ceux-ci face aux méthodes et aux techniques de la communication politique, économique ou culturelle (Grevisse, 2010).

Car aujourd’hui, comme les contraintes et les doutes sont multiples, on assiste donc au sein de la profession à « un inconfort identitaire en constante reconfiguration », et on constate enfin, au sujet des fonctions sociales du journalisme auprès du public, (et parfois auprès des journalistes eux-mêmes), « des représentations fortes et stéréotypées » (Grevisse, 2010).

D’où l’impression actuelle d’une crise des valeurs auprès des journalistes qui voient leurs fonctions sociales remises en question, leur métier se transformer avec les évolutions technologiques, socio-économiques ou même juridiques du statut de la profession : « […] tout est plus flou : activités journalistiques et non-journalistiques, variété des supports, des fonctions, des modèles éditoriaux » (EGMI, 2011 : 133).

Bibliographie

Antoine, F., & Heinderyckx, F., État des lieux des médias d’information en Belgique francophone, Parlement de la Communauté française de Belgique Wallonie-Bruxelles, Bruxelles, 2011.

de Broissia, L., Rapport d’information fait au nom de la commission des Affaires culturelles sur la crise de la presse, N°13, 2007.

Degand, A., Le journalisme face au web : Reconfiguration des pratiques et des représentations dans les rédactions belges francophones, Thèse de doctorat, Louvain-la-Neuve, 2012. Récupéré le 10 septembre 2012 sur http://uclouvain.academia.edu/AmandineDegand/

Grevisse, B., Déontologie du journalisme : Enjeux éthiques et identités professionnelles, De Boeck, Bruxelles, 2010.

Heinderyckx, F., La malinformation : Plaidoyer pour une refondation de l’information, Labor, Bruxelles, 2003.

Jespers, J.-J., La déontologie face au marketing rédactionnel ou une arbalète contre les vaisseaux de l’Empire, ULB, Bruxelles, 2006. Récupéré le 10 septembre 2012 sur http://www.mlouest.be/documents/Marchandisation.pdf

Le Cam, F., « Histoires et filiations du terme ‘weblog’ (1992-2003). Perspectives pour penser l’histoire de certaines pratiques sociales sur le web », in Les Enjeux de l’information et de la communication, vol. 1, 2010. Récupéré le 12 septembre 2012 sur http://www.cairn.info/publications-de-%20Le%20%20Cam-Florence—67397.htm.

Libois, B., Éthique de l’information. Essai sur la déontologie journalistique, Éditions de l’Université de Bruxelles, Bruxelles, 1994.

Nies, G. & Pedersini, R., Les journalistes free-lances dans l’industrie médiatique européenne, FIJ, 2003.

Rieffel, R, Sociologie des médias, Ellipse, Paris, 2001.

Ringoot, R., & Utard, J. (Dir.), Le Journalisme En Invention: Nouvelles Pratiques, Nouveaux Acteurs, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2005.

Ruellan, D., Le professionnalisme du flou, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 1993.

Woodrow, A. (1992), « Retours aux sources », in La Revue Nouvelle, Bruxelles, 1992, 62-64.

1 « Le nombre de journalistes free-lance augmente constamment depuis quelques années, généralement à un rythme plus rapide que les journalistes salariés dans leur ensemble. » (Nies & Pedersini, 2003 : 7)

Un pavé dans « La Meuse » (ép.13) : RTL, c’est VOO – les journalistes peuvent-ils tout dire sur leurs annonceurs ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 02/08/2012 at 18:05

ImageLes journalistes peuvent-ils enquêter ou critiquer un de leurs annonceurs comme Tecteo ? C’est la question qui s’est posée à RTL, le 14 avril dernier. En cause, un reportage sur des perquisitions chez le bourgmestre de Grâce-Hollogne, Maurice Mottard qui fournissait des conseils à l’intercommunale wallonne Tecteo, dirigée par Stéphane Moreau. Un reportage d’à peine trente secondes qui a déplu à la direction de l’information et qui a suscité la polémique au sein de la rédaction de la chaîne privée. Car l’intercommunale wallonne, outre de s’occuper de gaz, d’électricité ou de télé-distribution, est aussi le deuxième annonceur dans les médias francophones (télé, radio, presse…) avec près de 20 millions d’euros investis en 2010 en publicité. (A lire en intégralité sur Apache.be)

Il aura fallu seulement trente secondes d’images et de commentaires dans le journal de RTL pour qu’un débat éclate au sein de la rédaction de la première chaîne belge francophone, entre direction et rédaction. En cause, un « off » (commentaire d’images) sur des perquisitions dans le cadre du dossier VOO-Tecteo chez le bourgmestre socialiste de Grâce-Hollogne. L’enquête avait démarré en juillet 2008, à la suite d’une lettre de dénonciation, selon laquelle Stéphane Moreau, directeur général de Tecteo, pratiquerait une confusion d’intérêts au bénéfice de proches ou de membres du PS.

« Un reportage inopportun »

Pour la rédaction de la chaîne privée, dans la mesure où il s’agissait d’un suivi de dossier, que d’autres sujets avaient déjà été diffusés par le passé sur RTL, un « off » est rédigé pour le journal de la chaîne, sur base d’images d’archives, mentionnant les informations confirmées par le parquet de Liège. Un reportage qui sera pourtant jugé « inopportun » par le directeur de la rédaction de RTL, Laurent Haulotte, mécontent du traitement de ce sujet. Un conflit qui a conduit la Société des journalistes (SDJ) a publié un communiqué en interne «  avec, au cœur des craintes, une question : les liens existant entre Tecteo/ Voo/ Stéphane Moreau et RTL entravent-ils le traitement de l’info par notre rédaction ? », souligne le communiqué.

Toujours dans ce communiqué de la SDJ, on apprend qu’ « il y a eu un problème de compréhension autour de cet événement au sein de la rédaction. Stéphane Rosenblatt et Laurent Haulotte assurent qu’il s’agissait simplement d’un problème éditorial, sur une information précise : ce sujet méritait-il véritablement un OFF, alors qu’il ne s’agissait que d’une étape de plus dans l’enquête, sans réel intérêt éditorial ? Un devoir d’enquête anodin ? » Ce ne serait donc pas un problème de partenariat ou d’enjeux commerciaux, mais bien une question de pertinence éditoriale, conclut la SDJ.

« Redoubler de vigilance »

Pour Laurent Haulotte, directeur de la rédaction à RTL, il n’y a eu en aucun cas de « polémique », ni de « pression », mais seulement un « débat au sein de la rédaction, une réflexion éditoriale sur le traitement d’un sujet en particulier. » Plus étonnant, sur le site de RTL.be, on ne retrouve aucune mention des autres perquisitions qui ont eu lieu le 26 mai dernier, cette fois, chez un proche de Stéphane Moreau, Jean-Marie Valkeners, conseiller communal d’Ans, commune dirigée par le patron de Tecteo. D’autant plus étrange que sur d’autres sites d’info (rtbf.be, sudpresse.be ou dhnet.be), on trouve des articles à ce sujet.

Pourquoi donc ce silence ? Le directeur de la rédaction de la chaîne privée se justifie : « au sujet de Tecteo, on couvre tous les sujets, et ce fut le cas, ces dernières semaines, quand il y a eu des grèves du personnel, nous étions là. Ce sera le cas, s’il y a des rebondissements dans l’affaire Tecteo. Il n’y aucune pression à ce sujet-là. Mais à propos du sujet sur les perquisitions, on s’est demandé dans n’importe quelle affaire, en aurait-t-on parlé ? C’était un vague devoir d’enquête à propos duquel on n’a rien appris de neuf. C’est pour cela que la question de la diffusion de cette information s’est posée. Je crois qu’il faut redoubler de vigilance sur des sujets délicats comme ceux-là, et il faut veiller à nos responsabilités quand on donne des informations. Il nous faut être irréprochable, être prudent quand on donne une information. C’est dans l’intérêt du public, et c’est comme cela que l’on préserve notre indépendance. »

 Laurent Haulotte (RTL) : « c’était un vague devoir d’enquête à propos duquel on n’a rien appris de neuf. C’est pour cela que la question de la diffusion de cette information s’est posée. Je crois qu’il faut redoubler de vigilance sur des sujets délicats comme ceux-là, et il faut veiller à nos responsabilités quand on donne des informations. »

Reste que cette polémique pose la question de l’indépendance des journalistes face aux annonceurs comme Tecteo qui était en 2010 le deuxième annonceur dans les médias francophones avec près de 20 millions d’euros investis dans la publicité. Peut-on vraiment tout dire, tout écrire sur ceux qui vous financent, et continuer à croire que la publicité n’a aucune incidence sur le fonctionnement d’une chaîne de télévision, de radio ou d’un quotidien. Peut-on vraiment croire à l’indépendance des journalistes quand chaque matin, les patrons de chaîne scrutent en premier lieu les chiffres de l’audimat ?

« Une barrière nette entre la rédaction et les annonceurs »

Pour Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’information à la RTBF, c’est simple, « la rédaction n’accepte aucune pression. Il y a une barrière nette entre notre ligne éditoriale et les annonceurs. » D’ailleurs, au sujet des perquisitions du 25 mai dernier dans le cadre du dossier Tecteo, il y a eu des sujets dans les journaux de la RTBF. « Cela n’empêche pas pour d’autres sujets, notamment quand on fait dde l’investigation, que les annonceurs ne nous permettent pas d’avoir accès à certaines informations. Cela arrive pour des émissions comme Questions à la une ou On n’est pas des pigeons où l’on traite de sujets de consommation.»

Mais qu’en pense la régie publicitaire de la RTBF, la RMB ? Et comment gère-t-elle les réactions des annonceurs face à certains sujets ? « Des annonceurs mécontents, cela arrive très souvent, explique Pierre Vanderbeck, directeur de la stratégie. Tout simplement, parce qu’ils sont très sensibles à leur image dans les médias. Quand il y a des problèmes, on répercute le problème, pas au journaliste, mais à la direction de la chaîne. On peut suggérer d’écouter la version de l’annonceur, voire de prendre contact avec la direction. En aucun cas, en tant que régie, cela ne va jamais nous arriver de faire de la censure sur les contenus. Il y a à la RTBF, une autonomie nette entre la régie et la chaîne, ce qui n’est pas le cas, par exemple à RTL. »

« On peut entendre parfois beaucoup de bêtises »

Malgré cela, et même s’il n’y a pas de censure, Pierre Vanderbeck reconnaît qu’il y a certaines émissions, certains reportages qui ne facilitent pas le travail de la RMB. « Quand un annonceur se fait incendier dans une émission d’information, cela ne nous arrange pas. Mais ce qui est gênant aussi, c’est que par faute de temps, les journalistes présentes des informations déformées sur un annonceur ou un produit, sans les avoir recoupées. C’est assez irritant quand un journaliste confond des chiffres ou quand il aborde un aspect technique sans s’y connaître. On peut entendre parfois beaucoup de bêtises », avoue lui-même le directeur de la stratégie de la RMB.

Pierre Vanderbeck (RMB) : « Des annonceurs mécontents, cela arrive très souvent. Tout simplement, parce qu’ils sont très sensibles à leur image dans les médias.»

« Pas de pression directe, mais de l’autocensure »

Des rédactions totalement indépendantes, pas de censure de la part des régies publicitaires, pas de pression de la part des annonceurs. Serions-nous dans le meilleur des mondes ? Pour François Heinderickx, professeur à l’ULB et spécialiste des médias, il faut relativiser ce tableau présenté par les médias. « Les pressions ont toujours existé, et l’indépendance des journalistes est périodiquement malmenée face au jeu d’influence où les intérêts politiques et économiques sont significatifs comme cela peut être le cas avec Tecteo, explique-t-il. Les cas de pression directe des annonceurs sont assez rares. Il y a eu dans les années 90, un cas à RTL avec L’Oréal qui, suite à un reportage, avait supprimé une campagne de pub. On peut parler de cas isolé. Par contre, ce qui est plus courant, c’est l’autocensure, même si aucune rédaction ne l’avouera pour préserver leur indépendance. De temps en temps,les journalistes se font taper sur les doigts, on leur dit sur telle affaire, allez-y mollo, soyez prudents, faites attention. C’est comme cela que sur certains dossiers, ils hésitent à aller plus loin. »

 « Une réelle porosité »

Du côté de l’AJP (association des journalistes professionnels), Jean-François Dumont, son secrétaire-général adjoint, n’a pas le souvenir de plaintes de journalistes se plaignant d’une pression d’un annonceur. « Par contre, au conseil de déontologie (CDJ), on traite régulièrement de cas où les journalistes sont amenés volontairement ou pas à faire de la publicité, insiste Jean-François Dumont. Le discours qui est de dire que les rédactions sont totalement indépendantes des annonceurs ne correspond pas à la réalité. Il y a une réelle porosité entre les deux mondes. »

En 26 ans de métier, comme journaliste à La Libre Belgique et au Vif L’Express, Jean-François Dumont a été confronté déjà à quelques cas de pression, jamais directe, mais plus insidieuse. « On peut avoir des messages du département commercial qui nous signale que tel contrat publicitaire est en négociation avec un annonceur, et on nous dit d’être prudent ce que l’on pourrait écrire sur celui-ci car il y a un enjeu financier à la clé. Il y aussi les cas de ces suppléments thématiques sur tel ou tel produit, tel ou tel phénomène qui ne répond à aucune logique rédactionnelle, mais à une logique purement publicitaire. Avec l’effet pervers que certains journaux le présentent comme un supplément de la rédaction alors qu’il s’agit d’une pompe à annonces. »

On l’aura compris, et même s’il n’y a pas de cas de pression directe des annonceurs, il est parfois difficile de parler, d’enquêter ou de critiquer réellement un de ses annonceurs, surtout quand il représente des enjeux politiques, économiques ou médiatiques. Le cas de Tecteo est symptomatique. Sans remettre en cause l’indépendance d’une rédaction, on jouera plutôt la prudence, on évitera surtout d’aller plus loin sur des sujets parfois délicats pour les journalistes qui mêlent tant d’enjeux.

Un pavé dans « La Meuse » (ép. 9) : du journalisme « palliatif »

In Un pavé dans la "Meuse" on 18/06/2012 at 21:26

Ce lundi, j’étais l’invité d’un débat sur la chaîne locale namuroise Canal C. Avec au programme : quel avenir pour les jeunes journalistes ? Du salaire des pigistes au traitement de l’information, tout y passe (en 26 minutes !).

index.php?option=com_content&view=article&id=100001847&Itemid=

A lire aussi le parcours et les réflexions de Benjamin Moriamé, journaliste indépendant : http://www.facebook.com/notes/benjamin-moriam%C3%A9/d%C3%A9clin-de-la-presse-%C3%A9crite-aux-premi%C3%A8res-loges-%C3%A0-namur/10150889160016733

Un pavé dans « La Meuse » (2) : journalistes, dans la jungle ou dans le zoo ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 23/03/2012 at 11:17

« Trahison », voilà comme se terminait le message, reçu par sms de mon ancien chef d’édition suite à mon premier billet sur la déontologie des journalistes après le drame de Sierre. C’était vendredi dernier, il était 17h07. Je m’étonnai de sa réaction, surtout de la part de quelqu’un qui souhaite mettre continuellement et à juste titre les pieds dans le plat, déstabiliser les convenances et redonner au journalisme son rôle premier, celui d’informer l’opinion publique. Comme Luther, je venais d’être excommunié de la communauté des journalistes, je n’en étais plus digne puisque son message se terminait par « tes ex-collègues ». Bref, c’était comme si on me disait : « circulez Monsieur Jassogne, il n’y a rien à dire, rien à voir, vous n’êtes plus des nôtres! » 

Troublé par ce  message, je me demandais même s’il était encore possible de « critiquer » le monde des médias et les méthodes des journalistes sans viser aucune rédaction, ni aucun journaliste en particulier. Ce billet, ce n’est qu’un avis parmi d’autres sur les médias. Vu de l’extérieur, en somme. « Car hélas, je connais tout de l’intérieur », comme le chante Serge Gainsbourg. Car on doit s’étonner et même regretter que la seule profession sur laquelle on n’ait jamais enquêté soit justement celle des journalistes. On connaît tout ou presque de la journée d’une prostituée, d’un djihadiste ou d’un pharmacien, mais que sait-on des conditions de travail d’un journaliste?

Là où la presse couvre, et c’est son devoir, les restructurations des multinationales, les faillites des entreprises, la mise au chômage, contrainte et forcée, des ouvriers et les patrons qui gagnent trop. Jamais la presse n’évoque ses propres restructurations, les journalistes au chômage, les indépendants sous pression, les employés qu’on vire parce qu’ils sont trop vieux, et trop cher. C’est le silence absolu, et à ce jeu-là, c’est du chacun pour soi. Car nous ne sommes pas différents des autres, comme l’ouvrier d’Arcelor ou la caissière du GB, le journaliste a peur de perdre son emploi, et il est prêt à tout pour le garder, quitte à renoncer à des acquis essentiels.

Quand on vous parle de synergies, et c’est le cas pour le groupe Rossel en ce moment entre Le Soir et Sudpresse pour les pages régionales, on prétend que c’est pour sauver l’emploi…salarié. Mais que fait-on des indépendants qui seront les premiers à payer l’addition et qui bossent comme à l’usine ? Quand on parle de synergies entre Le Soir et Sudpresse, c’est pour rationaliser les coûts de production, remplir autant de pages avec moins de journalistes, reprendre des articles sans se soucier du lectorat de ces deux titres, sans que l’entreprise ne paie un centime de plus pour le travail des journalistes. Tout se vaut, et tout s’achète même le silence d’un journaliste qui doit comme tout le monde boucler ses fins de mois. La presse est et reste une entreprise comme les autres, avec les mêmes méthodes que chez ceux que l’on critique ailleurs.

Sans compter que lors de ces synergies ou de ces restructurations, c’est le flou le plus total, tant pour les salariés que pour les indépendants. C’est sur la RTBF que j’ai entendu pour la première fois parler de cela, et même pas dans ma propre entreprise! Puis, ces synergies, cela veut dire que des journalistes seront mis sur le carreau, remerciés sans fleur, ni couronne, parfois après plusieurs années passées douze heures par jour dans une rédaction pour un salaire de misère.

Ces synergies, cela signifie qu’à terme on pourra aussi, après les pages régionales, se passer des pages culturelles, économiques ou internationales, tout simplement parce que cela coûte trop cher. Comment voulez-vous avec cette ligne éditoriale réduite à des mesures d’échelle et de personnel que la presse attire encore les lecteurs quand ils sont contraints de lire la même information, le même traitement, avec les mêmes journalistes dans plusieurs journaux à la fois ? Pourquoi encore payer alors, autant lire le Métro, non ? A terme, on risque donc de se retrouver avec une presse uniformisée, et ce, au détriment des lecteurs et des journalistes qui la font chaque jour au prix de sacrifices considérables et toujours plus importants.

La presse est menacée, personne ne le conteste. Mais est-ce seulement la faute des lecteurs qui ne sont plus prêts à payer 1€ pour lire leur journal ? N’est-ce pas aussi la faute de ces mesures économiques qui décident désormais de la ligne éditoriale et qui font qu’à chaque mesure de l’audience de la presse écrite, on décide de changer tout à coup, comme par magie de rédacteur en chef, de maquette ou de ligne éditoriale ? Quelle a été la réponse des médias face au boom de l’Internet et des réseaux sociaux ? Hormis de se copier l’un l’autre et de faire  en fin de compte de l’information un grand bavardage, je ne vois pas, et vous ? De l’info sans valeur, véritable passe-partout, sans fond ni forme. Est-ce que le ver finalement n’est pas à l’intérieur ?

Certains diront peut-être que je suis « aigri », mais je ne le pense pas. Je dirais comme Roland Barthes à l’ouverture de ses Fragments d’un discours amoureux : « Ici, c’est un amoureux qui parle et qui dit ».

 

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