Lost my job, found an occupation

Posts Tagged ‘Sudpresse’

Un pavé dans « La Meuse » (ép.16) : journaliste, une illusion perdue ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 23/10/2012 at 07:31

Jusqu’ici, les contours de la profession journalistique sont restés difficiles à observer, il n’en reste qu’en Belgique francophone, le groupe professionnel des journalistes n’a eu de cesse de se modifier ces dernières années, notamment par la féminisation du métier, l’élévation du niveau d’études, mais aussi par des conditions de production dégradées ou par une plus grande diversité des statuts des journalistes en fonction du média, du type de travail ou d’entreprise (EGMI, 2011).

Ces transformations soulèvent une question essentielle pour l’avenir du journalisme, celle de la métamorphose du support d’information comme pourvoyeur de nouvelles, celle aussi de la qualité et de la fiabilité de l’information, de la spécificité des contenus, celle enfin du rôle et de la responsabilité sociale du journaliste.

Ces dernières années, cette évolution s’est d’ailleurs amplifiée avec l’avènement du journalisme sur le web. Le statut des journalistes comme leurs pratiques s’en sont retrouvés bouleversés, si l’on en croit les propos de certains éditeurs de presse comme Bernard Marchant du groupe Rossel : « Le travail du journaliste ne sera plus d’informer, les gens sont déjà surinformés ».

Ces propos datent de février 2012 au moment même où le premier éditeur de presse francophone annonçait des synergies entre Sudpresse et Le Soir, pour la déclinaison des informations locales et régionales dans plusieurs journaux du groupe, sans contrepartie financière pour les journalistes employés et indépendants.

À partir de cet exemple récent, on mesure aisément les défis et les enjeux auxquels sont confrontés les journalistes en Belgique francophone, à la fois acteurs et otages des changements au sein d’un champ en pleine mutation, tant au niveau de la transformation de leur identité, de leur fonction sociale que du point de vue de leurs trajectoires professionnelles.

La fin du professionnel de l’information ?

D’abord, on assiste à la remise en cause de l’un des rôles premiers (si ce n’est le premier rôle ?) des journalistes, à savoir celui d’ « informer », c’est-à-dire « ce qui apprend quelque chose au destinataire du message et le rend plus riche en connaissances » (EGMI, 2011 : 171). En contestant cette fonction sociale, en admettant que le public est déjà « surinformé », on peut se demander quels sont les rôles actuels du journaliste. S’il n’est plus un professionnel de l’information, que lui reste-t-il alors comme rôle social ? Aujourd’hui, avec la révolution technologique, on constate un renversement du statut du journaliste, à savoir que ses interventions sont de plus en plus limitées, en lien notamment avec la refonte des modes d’accès classiques à l’information.

En Belgique comme ailleurs, avec les développements du journalisme sur Internet, les contextes de production, de diffusion et de réception de l’information ont été totalement bouleversés, très souvent au profit du « développement de la dictature du culte de l’immédiateté » (EGMI, 2011 : 167). Désormais, informer le public consiste la plupart du temps en une course à l’instantanéité, dans un contexte de concurrence accrue, de « marchandisation » croissante de l’information (Jespers, 2006), où le rôle de fournisseur d’information du journaliste se réduit à n’être qu’un simple relais, sa seule compétence étant celle d’instiller des articles le plus rapidement possible, souvent au détriment de la fiabilité et de la vérification des informations (EGMI, 2011 : 165).

D’où des informations de plus en plus factuelles, souvent événementielles, quand elles ne sont pas uniformisées ou formatées. Un phénomène qui dénature le modèle journalistique, qui altère la sélection des informations, leur hiérarchisation et qui réduit la mission d’explication et d’interprétation du journaliste à peau de chagrin puisque « la quantité et la qualité du contenu informatif des médias dépendent moins aujourd’hui de facteurs idéologiques que de facteurs socio-économiques » (Jespers, 2006).

Le risque de la « malinformation »

Ce phénomène, c’est ce qu’on a appelé la « malinformation » (Heinderyckx, 2003) ou la « surabondance informative » (Grevisse, 2010). Cela s’apparente à une menace pour l’activité journalistique, parce que la profession est d’abord et surtout exposée aux mutations technologiques et organisationnelles.

Car pour les opérateurs médiatiques, il s’agit de disposer d’un personnel polyvalent capable de décliner sur plusieurs supports le même contenu, d’en faire davantage, en moins de temps, sans recul parfois par rapport à l’événement. En cela, la fonction majeure du journaliste se résume à n’être plus qu’un « médiateur », un relais « officiel » entre les contenus et le public puisqu’avec Internet, il connaît désormais les intérêts effectifs des lecteurs et va donc chercher à capter un plus grand nombre (Degand, 2012).

La logique commerciale l’emporterait ainsi sur une logique culturelle du journalisme, celle du décryptage, de l’analyse et plus globalement celle de contre-pouvoir, pour pousser au contraire à une « mercantilisation de l’information » (Woodrow, 1992), une « spectacularisation » (Libois, 1994) au détriment de l’intérêt public dans une confusion constante entre information et consommation :

« Les médias recherchent le plus haut niveau de consommation possible et, pour attirer davantage de lecteurs et d’auditeurs ou de téléspectateurs, ils choisissent des options consensuelles, finissant par tous se ressembler »(Jespers, 2006).

L’édifice journalistique ébranlé

Par ailleurs, à côté de l’organisation des contenus et des modifications de consommation de l’information, il y a une autre réalité, économique celle-là, qui touche directement aux conditions de production, dans un secteur en pleine mutation, atteint à sa base, par l’éclatement du lien entre le média et le support. D’où la nécessité de l’adaptation d’un journalisme qui doit passer « par la mise au jour d’un nouveau modèle d’adéquation de ces multiples contenus à des temps recomposés de consommation » (Grevisse, 2010).

Une réalité économique qui, certes n’est pas neuve, ni strictement limitée à un marché comme la Belgique mais qui s’intensifie selon les médias, notamment par des baisses d’effectifs, des restructurations, plans sociaux ou synergies, quand ce ne sont pas des manques de moyens, tout simplement pour développer de nouvelles stratégies rédactionnelles.

En presse écrite quotidienne, par exemple, l’effectif moyen a diminué de près de 200 unités en dix ans entre 2000 et 2009. (EGMI, 2011 : 29) Tandis que sur Internet, les journalistes, exposés à l’immédiateté, sont exclus des tâches valorisantes du journalisme, et voient ce pôle novateur sous-financé par les éditeurs. (Degand, 2012) Avec un sentiment pour les journalistes, en tant que groupe professionnel, celui d’une « précarisation du métier », notamment auprès des plus jeunes, avec un nombre de journalistes pigistes qui a augmenté de manière significative1 tandis que le nombre de journalistes employés diminuait:

« Cette précarisation de la profession se traduit également par l’augmentation du recours aux pigistes. Extérieurs à l’entreprise, ils sont plus facilement corvéables et n’ont pas leur mot à dire sur le contenu, le choix et l’angle des papiers qui leur sont commandés » (Broissia, 2007).

À côté de cela, et compte tenu des difficultés financières rencontrées par de nombreux quotidiens, il faut souligner des conditions de travail dégradées pour les journalistes, « premières victimes de la crise de la presse », « privés de terrain par le manque de moyen, contraints de se limiter au desk  » (EGMI, 2011 : 133).

Un phénomène d’autant plus accru qu’avec la révolution numérique, les opérateurs médiatiques préfèrent investir davantage dans la distribution que dans le rédactionnel où la plupart des entreprises d’information persistent notamment à offrir en ligne, gratuitement des contenus, vendus sur des supports traditionnels dont les bénéfices diminuent d’année en d’année. Difficile dès lors d’investir sur le « terrain » du journalisme, spécialement au niveau de l’offre des contenus éditoriaux (enquête, reportage…) ou du développement de nouvelles approches rédactionnelles (Grevisse, 2010).

Tout cela ébranle l’édifice journalistique, et avec lui, la constitution d’un espace public démocratiquement adapté à notre époque où les journalistes assumeraient totalement leur rôle de contre-pouvoir. Car «  […] parallèlement à la dégradation de leurs conditions matérielles de travail, nombre de journalistes dénoncent la multiplication des atteintes portées à leur indépendance »(Broissia, 2007 ).

Et l’on peut se demander, à la lueur de ce constat, si la logique commerciale ne risque pas de l’emporter sur la logique culturelle du journalisme, en favorisant un journalisme de la demande, et plus de l’offre, en faisant peser de plus en plus aussi les contraintes économiques sur la fabrication de l’information et la recherche de la vérité ?

Car c’est à partir de ce double statut paradoxal, de cette ambiguïté intrinsèque entre la liberté d’expression et la liberté d’entreprise que le journalisme n’a cessé de définir et de réinventer ses identités professionnelles et ses enjeux éthiques. C’est donc ce fragile équilibre entre les valeurs d’usage et les valeurs d’échange qu’il s’agit d’interroger pour analyser les mutations des identités professionnelles et des conditions de travail des journalistes en Belgique francophone.

« Tout est plus flou » : une complexification des statuts du journaliste

Par ailleurs, cette accélération de la fabrication de l’information a conduit à une évolution des statuts du journaliste qui se sont multipliés et complexifiés. En ce sens, le journalisme sur Internet a secoué les habitudes des médias et les pratiques journalistiques, il a bouleversé les circuits de production, de diffusion et de réception de l’information, et ce, auprès d’un public de plus en plus difficile à cerner. Il a fait peser davantage sur les journalistes les contraintes de production, faute d’un modèle rédactionnel et économique adéquat, tout en réduisant les marges d’autonomie de ceux-ci face aux méthodes et aux techniques de la communication politique, économique ou culturelle (Grevisse, 2010).

Car aujourd’hui, comme les contraintes et les doutes sont multiples, on assiste donc au sein de la profession à « un inconfort identitaire en constante reconfiguration », et on constate enfin, au sujet des fonctions sociales du journalisme auprès du public, (et parfois auprès des journalistes eux-mêmes), « des représentations fortes et stéréotypées » (Grevisse, 2010).

D’où l’impression actuelle d’une crise des valeurs auprès des journalistes qui voient leurs fonctions sociales remises en question, leur métier se transformer avec les évolutions technologiques, socio-économiques ou même juridiques du statut de la profession : « […] tout est plus flou : activités journalistiques et non-journalistiques, variété des supports, des fonctions, des modèles éditoriaux » (EGMI, 2011 : 133).

Bibliographie

Antoine, F., & Heinderyckx, F., État des lieux des médias d’information en Belgique francophone, Parlement de la Communauté française de Belgique Wallonie-Bruxelles, Bruxelles, 2011.

de Broissia, L., Rapport d’information fait au nom de la commission des Affaires culturelles sur la crise de la presse, N°13, 2007.

Degand, A., Le journalisme face au web : Reconfiguration des pratiques et des représentations dans les rédactions belges francophones, Thèse de doctorat, Louvain-la-Neuve, 2012. Récupéré le 10 septembre 2012 sur http://uclouvain.academia.edu/AmandineDegand/

Grevisse, B., Déontologie du journalisme : Enjeux éthiques et identités professionnelles, De Boeck, Bruxelles, 2010.

Heinderyckx, F., La malinformation : Plaidoyer pour une refondation de l’information, Labor, Bruxelles, 2003.

Jespers, J.-J., La déontologie face au marketing rédactionnel ou une arbalète contre les vaisseaux de l’Empire, ULB, Bruxelles, 2006. Récupéré le 10 septembre 2012 sur http://www.mlouest.be/documents/Marchandisation.pdf

Le Cam, F., « Histoires et filiations du terme ‘weblog’ (1992-2003). Perspectives pour penser l’histoire de certaines pratiques sociales sur le web », in Les Enjeux de l’information et de la communication, vol. 1, 2010. Récupéré le 12 septembre 2012 sur http://www.cairn.info/publications-de-%20Le%20%20Cam-Florence—67397.htm.

Libois, B., Éthique de l’information. Essai sur la déontologie journalistique, Éditions de l’Université de Bruxelles, Bruxelles, 1994.

Nies, G. & Pedersini, R., Les journalistes free-lances dans l’industrie médiatique européenne, FIJ, 2003.

Rieffel, R, Sociologie des médias, Ellipse, Paris, 2001.

Ringoot, R., & Utard, J. (Dir.), Le Journalisme En Invention: Nouvelles Pratiques, Nouveaux Acteurs, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2005.

Ruellan, D., Le professionnalisme du flou, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 1993.

Woodrow, A. (1992), « Retours aux sources », in La Revue Nouvelle, Bruxelles, 1992, 62-64.

1 « Le nombre de journalistes free-lance augmente constamment depuis quelques années, généralement à un rythme plus rapide que les journalistes salariés dans leur ensemble. » (Nies & Pedersini, 2003 : 7)

Un pavé dans « La Meuse » (ép. 9) : du journalisme « palliatif »

In Un pavé dans la "Meuse" on 18/06/2012 at 21:26

Ce lundi, j’étais l’invité d’un débat sur la chaîne locale namuroise Canal C. Avec au programme : quel avenir pour les jeunes journalistes ? Du salaire des pigistes au traitement de l’information, tout y passe (en 26 minutes !).

index.php?option=com_content&view=article&id=100001847&Itemid=

A lire aussi le parcours et les réflexions de Benjamin Moriamé, journaliste indépendant : http://www.facebook.com/notes/benjamin-moriam%C3%A9/d%C3%A9clin-de-la-presse-%C3%A9crite-aux-premi%C3%A8res-loges-%C3%A0-namur/10150889160016733

Un pavé dans « La Meuse » (ép.5) : et si je m’étais trompé ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 08/04/2012 at 13:04

Et si au fond je m’étais trompé et que je n’avais rien compris à mon expérience chez Sudpresse ? Car on me dit que les journalistes sont « fainéants », « peu innovants » voire « pas malins », et qu’au fond, ces synergies, c’est d’abord leur faute, celle des journalistes, pas celle des éditeurs qui sont forcément « malins » et « innovants« , prêts à tout pour sauver l’emploi des journalistes. Et si au fond je m’étais trompé ? Car on me dit que les journalistes vont sur les terrains et qu’il existe encore un « journalisme de terrain et de proximité »… que c’est le talent qui manque le plus dans une rédaction, et pas les journalistes qui sont nombreux à accepter d’être payés 4€ de l’heure et à travailler jusqu’à l’épuisement pour boucler les fins de mois.

Et si je me suis trompé, pourquoi continuer à écrire ces chroniques ? Tout simplement parce que je crois qu’en Communauté française, le monde de la presse est en déclin, il manque de projets innovants et créateurs et que, pour sauver une presse en crise, la seule solution a été l’apport de subsides, mais rien de plus, et malgré cela, on se retrouve à devoir réduire l’offre d’information et la création d’emploi.

Vous voulez savoir ce que ces synergies vont apporter ? Imaginons qu’un homme politique  veuille faire un coup médiatique sur un sujet au choix (prix du gaz, politique de l’immigration, réforme des pensions…)Voilà ce que cela donnera : l’analyse politique sera réservée au Soir, l’aspect « vie quotidienne » à Sudpresse, et le reste aux suppléments car s’il a un chien, il pourra toujours faire la une de « Mon chien magazine ». Bref, les journalistes ne feront plus de l’information, mais de la communication, un « service après-vente » de l’actualité, en somme. Outre les emplois, c’est bien la ligne éditoriale qui est en jeu et, tôt ou tard, cette « fainéantise journalistique » se paiera… Aujourd’hui, on promet de ne reprendre que 15 % des articles d’un quotidien à l’autre ; demain, ce sera 30 %, et ensuite…

C’est le système qui veut cela, et n’importe quel talent n’y pourrait rien, le journalisme est précaire et risque de s’appauvrir encore et toujours, et les journalistes, parce qu’ils ont des idées et des sujets qui ne pourraient pas être traités s’ils étaient dans une rédaction, font appel à juste titre aux subsides, ceux du Fonds du journalisme, qui est aux journalistes ce que la voiture de société est aux chefs d’édition et aux rédacteurs en chef, un moyen de faire leur métier.

Car avec cette politique éditoriale menée en Communauté française par les différents titres de la presse écrite, les journalistes sont réduits à l’état d’employés comme les autres, métro, boulot, dodo, et puis un jour, on le dira comme aux autres, ceux de Carsid, Renault ou Arcelor : « Apprenez à faire le deuil de l’emploi que vous aviez. Vous ne pourrez pas influencer la situation, il vaut mieux lâcher prise. Si vous résistez, vous risquez la dépression. Les jours où ça ne va vraiment pas, prenez votre voiture, faites un tour et allez crier dans un champ. »

Quant au terrain, tous les journalistes y vont, c’est certain. On passe une, deux, trois heures sur les lieux de l’événement, on recueille des témoignages, on passe un, deux, dix jours pour faire une enquête, on interroge des experts, des élus, des gens, c’est vrai, les journalistes sont sur le terrain. Mais, comme au cinéma,  tout est arrangé à l’avance, « dans ces trucs-là ». Même si les sujets sont différents, l’expérience journalistique du terrain est devenue « standardisée » : on commence par un témoignage poignant, puis on explique la problématique, on fait appel à des spécialistes, souvent des visages connus (élus, magistrats, associations, universitaires…) qui peuvent nous donner des réponses, on revient sur le témoin, et on termine par « conclut-il » à la fin du papier. Qu’importe le sujet, on écrit la même chose, et l’on fait de l’info « test-achat », on fait du terrain du « journalisme de proximité », et les journalistes sont sur le terrain comme un car de touristes devant la Tour Eiffel. Et cette réalité est « immédiate », le réel un « format » et les journalistes des « envoyés spéciaux » devant la vie ordinaire, celle-là même qui n’intéresse pas vraiment les médias, car l’ordinaire, justement, ne rapporte rien.

Car si la presse est très bien faite pour rendre compte du spectaculaire et de l’événement, pour être « en direct » et faire le buzz, la presse ne s’en sort pas devant le réel, pour dire et écrire la vraie vie, celle des gens, d’où cette méfiance permanente, cette distance constante entre les citoyens et les médias, mais bon, ce sera pour une autre chronique… Mais écrire le « réel » justement, c’est du « terrorisme » comme l’écrit Charles Dantzig, et si l’auteur français critique cette tendance en littérature, il faut au contraire cultiver cette tendance dans la presse : passer par le réel, c’est justement renverser les certitudes, dépasser les convenances, et pas les affirmer ; écrire sur le réel, c’est s’affranchir des formats et des cadres établis, c’est oser regarder un arrière, la tâche est peut-être vaine, incertaine même…

Depuis quelques semaines, je prépare un numéro sur le journalisme narratif pour la revue Indications. Grâce à cela, je rencontre tous les trois jours (ou presque) des journalistes qui ont décidé de passer au livre, d’inventer des nouvelles formes d’écriture, et depuis quelques semaines, je suis convaincu que c’est une réponse à la crise, à cette presse moribonde, tout comme les réseaux sociaux le sont à un autre niveau. « Résister, c’est créer. »

William T. Vollmann

William T. Vollmann

Depuis quelques semaines, j’essaie un autre journalisme, une autre posture, celle que je n’ai pas su trouver ou exploiter quand j’étais dans une rédaction, un journalisme sans contraintes, ni matérielles, ni financières. Place à ceux qu’on ne voit pas, ceux qu’on n’entend pas, partir à la quête d’un « grand partout », comme l’écrit le journaliste américain William T. Volmann… un journalisme où il y a de la place pour la création, pour les mots, le hasard, les rencontres, pour faire partager aux lecteurs les contradictions de la recherche de l’information, la recherche d’une écriture, tout cela prend six mois, un an, une vie, peut-être, tout cela ne s’achète pas, ne se calcule pas… au fond, il s’agit de faire un journal intime de l’existence, un journal « impossible« , en somme…

Un pavé dans « La Meuse » (2) : journalistes, dans la jungle ou dans le zoo ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 23/03/2012 at 11:17

« Trahison », voilà comme se terminait le message, reçu par sms de mon ancien chef d’édition suite à mon premier billet sur la déontologie des journalistes après le drame de Sierre. C’était vendredi dernier, il était 17h07. Je m’étonnai de sa réaction, surtout de la part de quelqu’un qui souhaite mettre continuellement et à juste titre les pieds dans le plat, déstabiliser les convenances et redonner au journalisme son rôle premier, celui d’informer l’opinion publique. Comme Luther, je venais d’être excommunié de la communauté des journalistes, je n’en étais plus digne puisque son message se terminait par « tes ex-collègues ». Bref, c’était comme si on me disait : « circulez Monsieur Jassogne, il n’y a rien à dire, rien à voir, vous n’êtes plus des nôtres! » 

Troublé par ce  message, je me demandais même s’il était encore possible de « critiquer » le monde des médias et les méthodes des journalistes sans viser aucune rédaction, ni aucun journaliste en particulier. Ce billet, ce n’est qu’un avis parmi d’autres sur les médias. Vu de l’extérieur, en somme. « Car hélas, je connais tout de l’intérieur », comme le chante Serge Gainsbourg. Car on doit s’étonner et même regretter que la seule profession sur laquelle on n’ait jamais enquêté soit justement celle des journalistes. On connaît tout ou presque de la journée d’une prostituée, d’un djihadiste ou d’un pharmacien, mais que sait-on des conditions de travail d’un journaliste?

Là où la presse couvre, et c’est son devoir, les restructurations des multinationales, les faillites des entreprises, la mise au chômage, contrainte et forcée, des ouvriers et les patrons qui gagnent trop. Jamais la presse n’évoque ses propres restructurations, les journalistes au chômage, les indépendants sous pression, les employés qu’on vire parce qu’ils sont trop vieux, et trop cher. C’est le silence absolu, et à ce jeu-là, c’est du chacun pour soi. Car nous ne sommes pas différents des autres, comme l’ouvrier d’Arcelor ou la caissière du GB, le journaliste a peur de perdre son emploi, et il est prêt à tout pour le garder, quitte à renoncer à des acquis essentiels.

Quand on vous parle de synergies, et c’est le cas pour le groupe Rossel en ce moment entre Le Soir et Sudpresse pour les pages régionales, on prétend que c’est pour sauver l’emploi…salarié. Mais que fait-on des indépendants qui seront les premiers à payer l’addition et qui bossent comme à l’usine ? Quand on parle de synergies entre Le Soir et Sudpresse, c’est pour rationaliser les coûts de production, remplir autant de pages avec moins de journalistes, reprendre des articles sans se soucier du lectorat de ces deux titres, sans que l’entreprise ne paie un centime de plus pour le travail des journalistes. Tout se vaut, et tout s’achète même le silence d’un journaliste qui doit comme tout le monde boucler ses fins de mois. La presse est et reste une entreprise comme les autres, avec les mêmes méthodes que chez ceux que l’on critique ailleurs.

Sans compter que lors de ces synergies ou de ces restructurations, c’est le flou le plus total, tant pour les salariés que pour les indépendants. C’est sur la RTBF que j’ai entendu pour la première fois parler de cela, et même pas dans ma propre entreprise! Puis, ces synergies, cela veut dire que des journalistes seront mis sur le carreau, remerciés sans fleur, ni couronne, parfois après plusieurs années passées douze heures par jour dans une rédaction pour un salaire de misère.

Ces synergies, cela signifie qu’à terme on pourra aussi, après les pages régionales, se passer des pages culturelles, économiques ou internationales, tout simplement parce que cela coûte trop cher. Comment voulez-vous avec cette ligne éditoriale réduite à des mesures d’échelle et de personnel que la presse attire encore les lecteurs quand ils sont contraints de lire la même information, le même traitement, avec les mêmes journalistes dans plusieurs journaux à la fois ? Pourquoi encore payer alors, autant lire le Métro, non ? A terme, on risque donc de se retrouver avec une presse uniformisée, et ce, au détriment des lecteurs et des journalistes qui la font chaque jour au prix de sacrifices considérables et toujours plus importants.

La presse est menacée, personne ne le conteste. Mais est-ce seulement la faute des lecteurs qui ne sont plus prêts à payer 1€ pour lire leur journal ? N’est-ce pas aussi la faute de ces mesures économiques qui décident désormais de la ligne éditoriale et qui font qu’à chaque mesure de l’audience de la presse écrite, on décide de changer tout à coup, comme par magie de rédacteur en chef, de maquette ou de ligne éditoriale ? Quelle a été la réponse des médias face au boom de l’Internet et des réseaux sociaux ? Hormis de se copier l’un l’autre et de faire  en fin de compte de l’information un grand bavardage, je ne vois pas, et vous ? De l’info sans valeur, véritable passe-partout, sans fond ni forme. Est-ce que le ver finalement n’est pas à l’intérieur ?

Certains diront peut-être que je suis « aigri », mais je ne le pense pas. Je dirais comme Roland Barthes à l’ouverture de ses Fragments d’un discours amoureux : « Ici, c’est un amoureux qui parle et qui dit ».

 

Pas convaincu ? La preuve en images

Le journalisme à l'épreuve de la toile

Un blogue-notes sur le journalisme et le blogging

canalordinaire.wordpress.com/

CANAL ORDINAIRE. Journalistes associés. Bruxelles.

Horizons médiatiques - Edition Europe

Le journalisme dans tous ses Etats

Mediablog

Un regard critique sur les médias

Je veux être journaliste

Toi aussi, deviens un journaliste winner !

Les infos des Incorrigibles

Blog du collectif de journalistes pigistes Les Incorrigibles

Le blog de François De Smet

"La vérité est purement et simplement une question de style" (Oscar Wilde)

Le blog de Philochar

Une réflexion sur le monde, la Belgique, la Wallonie, la société et les médias

Le Blog documentaire

L'actualité du (web)documentaire

Coupe/Coupe

Vide-poche de l'actu médiatique, culturelle et des internets

Yanis Varoufakis

THOUGHTS FOR THE POST-2008 WORLD

%d blogueurs aiment cette page :