Lost my job, found an occupation

Grèce : l’exil d’une « génération perdue »

In Un an en... on 05/10/2012 at 18:37

Avec un taux de chômage historique, les jeunes en Grèce sont les premières victimes de la crise. Un jeune sur deux n’a pas d’emploi. Cette explosion du chômage a commencé en 2010 avec la crise de la dette et les mesures d’austérité imposées au pays. Depuis, la situation n’a cessé de s’aggraver en raison de la récession qui frappe actuellement la Grèce. Le pays est à bout de souffle, et la jeunesse sans espoir. De plus en plus, beaucoup de jeunes Grecs, âgés entre 20 et 35 ans, décident de quitter le pays pour trouver un emploi à l’étranger. C’est le cas de Michail, Kostas ou Maria. Nous sommes allés à leur rencontre à Athènes. (Un article à lire en intégralité dans la revue Alter Echos)

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Le quartier de Monastiraki, c’est l’un des endroits les plus fréquentés à Athènes. Sur la place, à la sortie du métro, les jeunes se donnent rendez-vous dans ce quartier très touristique. Si l’on n’y prêtait pas attention d’ailleurs, on ne pourrait pas croire que le pays est touché par la crise. Pourtant, derrière un décor de carte postale, l’austérité est bien là et le chômage touche un jeune sur deux.

C’est le cas de Michail, 24 ans. Il passe son temps avec ses amis sur cette place, le temps de discuter, de fumer une cigarette ou de penser à l’avenir. Comme de nombreux jeunes, Michail est sans emploi et vit toujours chez ses parents. Il gagne un peu d’argent, pas plus de 300 € par mois pour des cours de grec et de latin qu’il donne par-ci, par-là.

« Je ne suis pas certain de pouvoir enseigner un jour vu qu’on n’engage pas d’enseignant en Grèce pour le moment, on s’en débarrasse au contraire ». Face à toutes ces difficultés, Michail économise pour partir à l’étranger trouver un emploi. Destination : l’Angleterre. « Il n’y a plus d’espoir pour nous dans ce pays. On a beau chercher un emploi, il n’y en a plus. Quand on en a un, c’est un travail de saisonnier ou de garçon de café où l’on passe des heures au boulot pour presque rien. Il y a beaucoup d’abus aussi de la part des patrons. Puis, c’est difficile pour mes parents de m’aider comme je suis au chômage. Ils ont eu déjà beaucoup de mal pour me financer mes études, je n’ai pas envie de vivre à leur frais. Donc il faut partir, tout quitter et recommencer une nouvelle vie. Pour moi, l’Angleterre, c’est la seule perspective d’avenir qu’il me reste actuellement ». Michail est loin d’être le seul dans le cas. Depuis 2008, ils sont plus de 50 000 jeunes à avoir quitté le pays.

« La seule solution, c’est de partir »

Dans quelques semaines, Kostas, 29 ans, partira lui aussi à l’étranger. Pour lui, ce sera aux Pays-Bas où il espère évidemment trouver un emploi. Il est ingénieur agronome, et n’a rien trouvé dans son domaine depuis sa sortie de l’université il y a deux ans.

« Je ne crois pas que je trouverai un emploi un jour ici en Grèce. La seule solution, c’est de partir. On ne sait plus rester. Ce n’est pas un choix facile de laisser toute une partie de sa vie de côté, sa famille, ses amis. » Cela fait plusieurs années que Kostas se prépare pour ce départ.

« Depuis quatre ans, je suis saisonnier chaque été. Cela me permet de mettre de l’argent de côté. J’essaie aussi de dépenser le moins possible car tout a augmenté en Grèce. Par exemple, un café coûte 4,5 €, c’est hors de prix pour moi.» Kostas joue aussi dans un groupe de musique. Le soir, il fait des concerts avec des amis pour gagner un peu d’argent en faisant la tournée des cafés et des restaurants dans le quartier d’Exarchia, d’où sont parties les émeutes en décembre 2008, suite au meurtre d’un jeune par un policier.

« On est obligé de se débrouiller pour gagner un peu d’argent, quitte à passer des heures dans la rue pour gagner quelques euros. C’est aussi un moyen pour avoir un peu de nourriture dans les restaurants, sans rien payer. C’est peut-être étonnant mais avec la crise, les Grecs sont devenus plus solidaires entre-eux. »

Maria vit, elle aussi, dans ce quartier. Elle a 25 ans et vient de quitter l’École Polytechnique qui se trouve à Exarchia. Mais comme la plupart des jeunes de son âge, et malgré son diplôme universitaire, elle est sans emploi. « Pour vivre, ce sont mes parents qui m’aident car je ne reçois aucune aide. Ils ont beaucoup de courage car mes parents n’ont pas des salaires élevés. Mais dans chaque famille, c’est la même situation, plusieurs membres sont sans emploi. Il n’y a plus d’espoir, ni d’avenir pour les jeunes. On est une génération perdue. ».

Maria ne veut pas partir à l’étranger pour trouver un emploi. Dans quelques semaines, elle partira travailler dans un village à la campagne dans le nord du pays. Depuis le début de la crise, ils sont près de 1,5 million de personnes qui partent comme Maria à la campagne pour trouver un emploi et travailler la terre.

« J’ai beaucoup d’amis qui sont partis à l’étranger pour trouver un emploi, mais j’aime trop mon pays que pour le quitter. J’ai donc décidé de travailler dans l’agriculture. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour gagner un salaire. Vous savez, on prendrait tout et n’importe quoi pour travailler, même si c’est souvent pas très bien payé. » 

Dans le champ de bataille

Un haut fonctionnaire à Athènes nous explique d’ailleurs que la situation n’est pas prêt de s’améliorer en Grèce. Il dit qu’il est dans son ministère « dans le champ de bataille » car il voit aux premières loges les décisions qui vont être prises, les difficultés qui vont toucher la population dans les prochains mois, et les jeunes en particulier. Face à cela, il se dit « désemparé » parce qu’il doit suivre les ordres qui viennent de Bruxelles.

« On ne veut pas donner aux jeunes Grecs les moyens de s’en sortir. Les salaires diminuent, la consommation diminue, la production aussi. Du coup, les magasins ferment, le chômage augmente. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2011 et 2012, la Grèce a eu une diminution de son PIB de 12 %, et l’année n’est pas encore finie. La seule approche de l’Union européenne a été jusqu’ici celle du budget, on ne fait que du chiffre sans aucune perspective sociale et personne ne voit rien. C’est important de ne pas faire de déficit, évidemment, mais pour le moment, la Grèce est rentrée dans une guerre, sans voir le sang. Les victimes, ce sont les travailleurs, les jeunes, les retraités, on est en train de tous les sacrifier sur l’autel de l’austérité. Même moi, avec mon salaire, je ne m’en sors pas, alors comment font les autres ? » 

Les prochains mois vont amener un nouveau lot de mesures d’austérité en Grèce. Avec des coupes budgétaires qui ne favoriseront pas la reprise. Pour les jeunes Grecs, cette « génération perdue », le chômage fera plus que jamais partie de leur quotidien. Face à l’austérité, ils veulent tous se battre, chacun à leur manière, trouver des solutions pour leur avenir personnel et celui de leur pays, même si cela doit se faire à l’étranger, loin de leur famille et de leurs amis.

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Janis, Constantina, Pénélope et les autres, les visages de la crise grecque en Belgique

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Janis, Constantina, Pénélope et les autres, les visages de la crise grecque en Belgique

In Un an en... on 17/06/2012 at 17:10
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Photo d’Isabelle Marchal

Ce dimanche, la Grèce retourne aux urnes. Un scrutin aux allures de référendum : pour ou contre l’euro. Un résultat attendu avec anxiété dans toute l’Europe et ailleurs, car les résultats pourraient déstabiliser la zone euro. Pourtant, loin de cette tension, loin des enjeux financiers ou politiques, au cœur même de la capitale européenne, de nombreux Grecs arrivent chez nous à Bruxelles pour trouver un emploi et commencer une nouvelle vie. Tous ont décidé de quitter leur pays, faute d’avenir. Pendant plusieurs semaines, je suis allé à leur rencontre. Ils s’appellent Janis, Constantina ou Pénélope. Ils ont entre 20 et 50 ans. Ce sont les visages « invisibles » de cette crise grecque qui se vit d’Athènes à Bruxelles.

Devant les portes du petit café Kosani, on discute autour d’une bière, on fume une cigarette avant le match Grèce-Russie. On a sorti le drapeau qui flotte déjà avec des airs de victoire. Tout le monde est certain que le pays a ses chances face à la Russie. Dans le café, la télé est désespérément branchée sur une émission de variété que personne ne regarde, tout le monde attend le match. Sur les petites tables, on joue aux cartes, on boit un verre. Personne ne parle des élections de dimanche.

Pénélope est au bar. Elle attend son fils Janis, 28 ans. Il vient d’arriver en Belgique depuis quelques semaines. Pénélope, elle, a vécu en Belgique quand ses parents sont venus travailler dans les charbonnages dans les années 60. Puis, elle est retournée en Grèce, dans sa province, la province de Kosani dans le nord du pays, « où il pleut comme en Belgique ». Elle s’est mariée, elle a eu trois enfants, et c’est en 2001, après son divorce, qu’elle est revenue vivre à Bruxelles. « C’était plus simple pour trouver un emploi. Je ne pouvais rien faire là-bas », m’avoue-t-elle entre deux commandes.

Janis (28 ans) : « Impossible pour un jeune de s’en sortir ! »

ImageJanis arrive. « Comme d’habitude, il est en retard », plaisante Pénélope. Est-ce par provocation ou sens de l’humour, mais Janis porte un maillot de foot aux couleurs de l’Allemagne. On s’installe, et puis la discussion commence en anglais. Cela fait quatre ans qu’il est au chômage, qu’il ne trouve pas d’emploi et qu’il ne touche pas d’argent. « Quand on est au chômage, on touche 400 € par mois pendant un an, et puis c’est tout. C’est impossible pour un jeune de s’en sortir ! » En Grèce, Janis vivait avec son père, un ambulancier. Mais depuis la crise, son salaire a diminué de moitié. Impossible pour Janis de vivre plus longtemps à ses crochets. « Il y a deux ans, il gagnait 1.300 €, mais aujourd’hui, c’est à peine 700 €, et même s’il fait des heures supplémentaires. Comment vivre à deux personnes avec cette somme-là quand tout augmente en plus. Même chez Lidl, c’est plus cher en Grèce qu’ici à Bruxelles. »

C’est depuis le mois dernier que Janis a décidé de quitter son père et la Grèce pour venir trouver un emploi en Belgique, près de sa mère Pénélope. « Beaucoup de jeunes sont prêts à partir, à quitter le pays pour trouver du travail en Belgique, aux Pays-Bas ou en Allemagne car il y a encore des emplois et des possibilités, même si c’est la crise. Beaucoup de mes amis aimeraient partir, mais ils n’en ont pas les moyens. Chaque jour, on pense tous à la même chose, on veut vivre une vie comme tout le monde avec un emploi, une maison, des enfants, ici ou ailleurs. Mais quand on se décide à quitter le pays, on se dit aussi que c’est provisoire, cinq, dix ans peut-être pour se faire une situation ici, et puis retourner en Grèce quand tout ira mieux. » 

Quant à son parcours, Janis n’a pas fait d’études et pendant quelques mois, à 19 ans, il a décidé de rejoindre l’armée, avant de devenir peintre. Janis parle un peu l’anglais, pas un mot de français, et jusqu’ici, il accumulé les petits boulots avant de se retrouver définitivement sans emploi. Voilà quatre ans maintenant. « Quand tu as entre 18 et 50 ans, c’est impossible de trouver un travail chez nous, que tu sois diplômé ou pas, tout le monde est dans la même merde. Puis, les banques nous mettent la pression, et la situation dégénère pas seulement en Grèce, mais aussi dans le reste de l’Europe, en Espagne, en Italie. Personne n’est épargné et les États sont impuissants. C’est comme au domino… »

Constantina (24 ans) : « L’espoir ou la mort »

ImageLa situation de Janis est loin d’être unique. A Bruxelles, ils sont des centaines de ressortissants grecs à avoir quitté leur ville, leur province, abandonné leur famille, leurs amis pour trouver un emploi en Belgique. Seul problème, c’est que la majorité des Grecs ne parlent ni français, ni néerlandais, et ont, du coup, pas mal de difficultés pour trouver un emploi chez nous. C’est ainsi qu’au centre hellénique de Bruxelles, des cours de français sont organisés chaque mercredi et vendredi pour les aider dans leur recherche d’un emploi. C’est le cas pour Constantina, Pénélope et Vassilis.

Constantina a 24 ans. Elle est originaire de Rhodes. Elle est arrivée à Bruxelles en décembre 2010. Avant de venir en Belgique, elle travaillait dans un institut de beauté comme esthéticienne. Famille, amis, emploi, elle a tout abandonné pour trouver « une meilleure situation ». « J’avais de quoi vivre, mais pas suffisamment pour développer mon avenir professionnel. J’ai toujours voulu avoir mon salon de beauté, mais c’est impossible en Grèce. Tout stagne chez nous : l’emploi, l’économieBeaucoup de gens ferment leur commerce pour ne pas s’endetter, et comme il n’y a plus de travail, le chômage augmente. Aujourd’hui, on se retrouve avec le couteau sur la gorge et les choses s’empirent parce qu’il n’y a plus d’argent et que les taxes ne cessent d’augmenter pour la population. »

Aujourd’hui, Constantina se retrouve seule à Bruxelles et est toujours à la recherche d’un emploi. C’est son père qui l’aide financièrement. « Mais c’est difficile pour lui avec les 900 € qu’il touche par mois. Il y a un an encore, il gagnait près de 1.400 €. On craint vraiment de tout perdre, et c’est pour cela que les jeunes décident de partir, de tenter leur chance ailleurs. C’est impossible de faire sa vie en Grèce, ceux qui veulent travailler ont deux choix : soit partir, soit se faire exploiter pour un salaire de misère. »

Quant aux élections, Constantina n’en espère rien. « Tous disent vouloir sortir de la crise, mais qu’importe le parti, les sacrifices seront insupportables pour le peuple. Il ne nous reste que l’espoir ou la mort », ajoute-t-elle, un sanglot dans la voix. « Vous savez, la vie est merveilleuse en Grèce, seulement, il faut gagner sa vie, et cela, ce n’est plus possible chez nous. »

Pénélope, 36 ans, est, elle aussi, « déçue de l’évolution de la crise en Grèce». Selon elle, tout « dégénère à cause de la corruption et du clientélisme des politiciens ». Il y a quelques mois, elle a perdu son emploi de puéricultrice pour lequel elle gagnait 700 € par mois, en travaillant plus dix heures par jour. Cela fait trois mois qu’elle est à Bruxelles, elle aussi à la recherche d’un emploi. « Je prendrai n’importe quoi, ce sera quand même mieux payé qu’en Grèce. Car il n’y a plus d’espoir dans mon pays. »

A ses côtés, il y a le jeune Vassilis, 20 ans à peine. Cela fait un an et demi qu’il était au chômage depuis la fin de ses études, qu’il ne trouvait pas d’emploi comme plombier à Athènes. Voici trois mois qu’il est en Belgique. « Quand je suis parti, c’était le chaos, aujourd’hui, c’est encore pire. Dans chaque famille, les enfants partent à l’étranger à cause de la crise. Chez moi, quand ma sœur et moi, on a décidé de partir, ce fut le pire jour de notre vie, tout comme pour nos parents. Mais on n’a pas le choix, il n’y a rien pour nous. Puis pour les jeunes qui restent, il n’y aucune perspective. Ils risquent de tomber dans la criminalité, la violence, rien que pour s’en sortir. »

« Au centre, leur nombre a triplé depuis 2009 »

ImageDans la petite classe du centre hellénique, ils sont une dizaine à venir suivre les cours de français chaque semaine. C’est Nancy qui les aide à apprendre la langue, et les accompagne dans leur recherche d’un emploi. « Cela fait trois ans que je m’occupe de ressortissants grecs arrivés à Bruxelles, et depuis 2009, leur nombre a triplé au cours de français que propose le centre hellénique. Il n’y a pas de limite d’âge, cela va de 20 à 50 ans. Le problème, c’est que beaucoup ne trouve pas d’emploi par la suite en Belgique car il y a la barrière de langue, et puis ils rencontrent les mêmes problèmes que les Belges à la recherche d’un travail. Certains retournent alors en Grèce ou s’en vont ailleurs tenter leur chance comme en Allemagne ou en Angleterre. D’autres sont prêts à tout pour gagner leur vie, quitte à être exploités. C’est à nous alors de les protéger. »

Partir ? « Une aventure sans lendemain »

Dimitri Argyropoulos est président de la communauté hellénique de Belgique. Depuis deux ans, il a reçu plus de 2.000 demandes d’aide de la part de ressortissants grecs, tout juste débarqués à Bruxelles. « Tout s’est précipité au début de l’année 2010. On a vu arriver énormément de compatriotes, surtout des diplômés qui ont voulu fuir les problèmes économiques et le chômage. Tous ces jeunes qui décident de fuir le pays, ce sont des générations perdues. Aujourd’hui, la situation s’est empirée, et la Grèce est littéralement étouffée. Aujourd’hui, on ne vit plus, on survit. C’est la panique, et malgré les élections, on ne sait pas où l’on va, ni avec qui, il n’y a aucune vision à long terme, et on ne prépare pas l’avenir. Les gens votent parce qu’ils sont désespérés, pas parce qu’ils attendent une solution des partis politiques », avoue-t-il amèrement.

Dimitri reçoit encore des dizaines de mails de Grecs prêts à partir du pays pour venir trouver un emploi en Belgique. « Mais c’est souvent une aventure sans lendemain, si l’on ne parle pas le français ou le néerlandais, cela ne sert à rien de venir en Belgique, surtout si c’est pour faire un métier qui n’est pas en pénurie. Dans ces conditions-là, on leur dit qu’ils ne trouveront pas d’emploi chez nous, surtout qu’au bout de trois mois, s’ils sont sans emploi, ils doivent retourner en Grèce à la case départ. »

« La crise grecque est devenue aussi notre réalité »

C’est ainsi que chaque jour, à deux pas de la Grand-Place de Bruxelles, où les restaurants grecs sont légion, les patrons reçoivent la visite de ressortissants grecs à la recherche d’un emploi. « Ce sont des jeunes, entre 25 et 35 ans, souvent diplômés, qui viennent nous trouver. Mais on ne sait pas les aider, on n’a pas le temps de les former, et puis, ils ne parlent pas français. C’est vraiment une situation dramatique mais le marché du travail est aussi saturé ici, explique Maria. « Chaque jour, on a au moins une personne qui vient nous trouver. Il y a aussi des étrangers qui viennent du Pakistan et d’Afghanistan qui quittent la Grèce pour venir s’installer en Belgique », poursuit Alexandro.

Image« Avec tout ce qui passe en Grèce, il n’y a plus de travail, plus d’argent, tout le monde essaie de partir. Cela fait un an que beaucoup de Grecs ont décidé de quitter le pays et viennent en Belgique. C’est par famille entière, ajoute Constantinos. On a eu récemment un médecin qui nous demandait d’être plongeur, mais on a dû le refuser parce qu’il n’avait jamais travaillé dans la restauration. Pour beaucoup, c’est un travail provisoire en attendant de trouver mieux. Chaque jour, même pour nous qui sommes en Belgique depuis des années, la crise grecque est devenue aussi notre réalité. Tout simplement parce qu’on en parle dans les médias, mais aussi parce qu’on a notre famille là-bas, une grand-mère, un oncle, un cousin qui nous demandent de l’aide.»

Retour au café Kosani, le match Grèce-Russie va commencer dans quelques minutes. Janis en profite pour se rouler une cigarette. Je lui demande un pronostic. Il parie sur une victoire de la Grèce. « C’est quelque chose que les banquiers ne nous prendront pas au moins ! », plaisante-t-il. Ah, les banquiers, je les avais oubliés, ceux-là…

A lire aussi sur le site Apache.be :

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La France vue d’en haut (ép.6) : un dimanche à Hénin-Beaumont

In La France vue d'en haut on 07/05/2012 at 18:29

A Hénin-Beaumont, toutes les rues portent un nom d’écrivain. Rue Victor Hugo, rue Jean-Jacques Rousseau, rue Lamartine, rue Voltaire, presque un hommage à Nicolas Sarkozy.

A Hénin-Beaumont, des gosses traînent devant la gare SNCF, fermée le dimanche, et sur un parking à moitié vide. Ils tournent sans but avec leur vélo, ils crient, ils s’amusent à jeter des pierres, à casser des bouteilles entre les voies. Un vieux scooter Peugeot est attaché devant un panneau publicitaire tout défraîchi.

A Hénin-Beaumont, il y a des terrils, il y a L’Estaminet où l’on peut louer une chambre pour 32 € la nuit. Il y a des maisons à vendre, des maisons vides, des vitres cassées, peu de passage dans les rues.

A Hénin-Beaumont, on peut laver sa voiture pour 30 €, « la totale » annonce l’affiche orange fluo.

A Hénin-Beaumont, il y a Marine Le Pen, la candidate est arrivée au premier tour des élections présidentielles avec 35,48% dans son fief électoral. Alors, entre Hollande et Sarkozy, on vote surtout parce qu’il le faut bien, et ce n’est pas un hasard si dans cette ville du Pas-de-Calais de 22.000 habitants, où la présidente du FN est inscrite, le nombre de votes blancs et nuls a été multiplié par six au deuxième tour.

10h56 – Au bureau électoral n°12 de l’école Jean-Jacques Rousseau

Le cerisier de l’école est en fleur. On se dit bonjour, on se salue, chacun a hâte de rentrer chez lui préparer son repas. On parle cuisine, des courses que l’on a faites hier, des enfants et du ciel toujours aussi gris. Dans la cour de l’école, des photographes attendent. Dans la cantine transformée en bureau de vote, des journalistes préparent leur direct sur I-télé et BFM. « On attend Marine Le Pen qui viendra voter ici à Hénin-Beaumont, dans son fief électoral… »

La présidente du FN est attendue vers 12h30, et j’entends une vieille dame rouspéter et s’énerver dans son coin. Je la suis à la sortie du bureau électoral. Elle est en colère, elle voit que je la regarde, elle s’appelle Maryse, elle a 62 ans. Elle vient de voter « pour le candidat du changement », me lance-t-elle alors avec sa voix criarde. « Marine Le Pen, c’est une parachutée. Elle ne vit pas à Hénin-Beaumont, mais elle ramasse les voix de la misère parce qu’il y a trop de chômage, trop d’entreprises qui ont fermé. C’est triste de voir sa ville associée au nom de Le Pen », poursuit Maryse. « J’ai toujours vécu ici, et Hénin-Beaumont est une belle ville, on y trouve de tout, les gens sont très ouverts et il y a énormément d’écoles. C’est cela l’essentiel, il faut rassembler les gens autour de l’école, c’est cela la République ! »

Je laisse Maryse, et je continue d’interroger les gens à la sortie du bureau de vote. Avec sa petite fille sous le bras, Angélique me dit qu’elle a été trop roulée, qu’elle ne croit plus aux promesses. Pascal vient de partir à la retraite. Il a 63 ans. Ce dimanche, il est venu voter, mais sans enthousiasme. « Hollande ou Sarkozy, ce sont deux blaireaux. J’ai voté pour le moins pire. » Deux vieilles dames, Émilienne et Denise, me disent qu’à leur âge, elles ont 83 ans, on n’y comprend plus rien. Derrière leur tailleur rose et vert, elles sont tristes pourtant qu’Hénin-Beaumont soit devenue la ville de Marine Le Pen. « Ce n’est pas une ville pour elle! Mais ça commence à devenir dangereux. »

Beaucoup d’Héninois ont honte que leur ville soit devenu le symbole de la montée du FN et de Marine Le Pen en France. « C’est triste, c’était très vivant avant, il y a 20 ans, mais aujourd’hui, il n’y a plus rien, ni logement, ni emploi, c’est la misère, me confie Yvette, 62 ans. Marine Le Pen, elle manipule les gens à Hénin, c’est tout ce qu’elle sait faire, et ça me fait mal. »

Cette tristesse, je la trouverai encore sur les visages, dans les mots des personnes que je rencontre. « La vie à Hénin-Beaumont ? C’est du n’importe quoi…on n’est pas extrémiste, mais que ce soit la gauche ou la droite, on ne voit rien qui change. Alors Marine Le Pen, ce n’est pas un vote de conviction, mais de contestation à l’Europe, au chômage… », avoue Micheline, 59 ans. Sa fille Marie a 21 ans, elle partage l’avis de sa mère. « J’espère qu’elle sera élue aux législatives, elle le mérite. Aujourd’hui, j’ai voté blanc. Nicolas Sarkozy a donné aux riches, François Hollande aux assistés, à ceux qui profitent du système, et nous, on attend, on espère. Ici, à Hénin-Beaumont, il n’y a rien, même pas aux alentours, c’est une ville morte… »

12h32 – Marine Le Pen est là.

Dans la cantine, il y a des caméras dans tous les coins. Dans la cour de l’école, les photographes attendent en train de mordre sur leur cigarette, ils s’échangent des souvenirs de campagne, le programme de la journée « jusqu’à ce soir à la Bastille ». Un journaliste dit : « je fais le vote de Marine Le Pen en direct ».

Dans le couloir, il y a une journaliste de l’AFP, elle s’appelle Delphine. Je lui demande si je peux lui poser quelques questions sur Hénin-Beaumont. Elle me dit que ce serait avec plaisir, mais c’est la première fois qu’elle vient dans le coin. D’habitude, elle travaille à Lille, et puis, elle revient de congé. Comme moi, elle interroge les électeurs de cette ville du Pas-de-Calais, elle veut recueillir les impressions des électeurs dans cette « terre socialiste sinistrée où Marine Le Pen a été plébiscitée», écrira-t-elle plus tard dans sa dépêche.

Une journaliste de France Bleue vient d’arriver. C’est Claire Mesureur. Elle suit l’actualité à Hénin-Beaumont depuis quelques années déjà. Comme les autres journalistes, elle est venue faire un papier sur le vote de Marine Le Pen pour le journal, un « papier pour rien ». « Tu vas voir, elle vient de Paris dans sa grosse voiture avec ses gardes du corps, et tout le monde l’attend à Hénin parce que c’est ici qu’elle a été élue et elle le sera sans doute aux législatives, élue dans un fief de gauche où elle fait son plus gros score alors que l’UMP n’a jamais réussi à s’implanter ici, même du temps du RPR. »

Dans quelques minutes, Marine Le Pen arrivera. Dans la cantine, il y a soudain plus de journalistes que d’électeurs. Nous sommes peut-être 20, 30 pour voir la présidente du FN à Hénin-Beaumont déposer un bulletin de vote nul. Chacun se prépare. Un journaliste de BFM en costume, « un Parisien » me glisse Claire, répète l’arrivée de Marine Le Pen avec son cameraman. Soudain, des photographes crient : « elle est là! »

Elle entre dans le bureau de vote, entourée par les caméras et des gardes du corps, j’aperçois son visage, celui que j’ai vu mille fois à la télévision. À ses côtés, il y a Steeve Briois, conseiller municipal FN d’Hénin-Beaumont. La scène dure quelques minutes à peine, les gens regardent, certains habitués, d’autres étonnés comme Séverine, 35 ans. Elle semble perdue, elle me demande pourquoi il y a toutes ces caméras, je lui explique. Elle s’en va, Marine Le Pen aussi. Elle vient de quitter le bureau de vote, la troupe de journalistes la suit dans la cour, puis dans la rue Jean-Jacques Rousseau où se trouve la permanence du FN et où serait domiciliée Marine Le Pen.

12h46 – « A Hénin-Beaumont, on est plus fâchés que fachos »

Les journalistes sont partis, certains sont repartis à Lille, d’autres à Paris. Ils se demandent ce qu’ils vont pouvoir manger car la journée sera longue. Je les regarde partir, Marie-Françoise aussi du haut de ses petites lunettes rouges. Elle a voté Mélenchon au premier tour, et « le changement » au second.

« Quand il y a des journalistes à Hénin, on sait que Marine Le Pen est là. Chaque fois qu’elle éternue, ils sont là pour lui tendre un mouchoir.» Quand je lui dis que je suis belge, Marie-Françoise me dit qu’elle vend des frites dans le centre-ville en face de l’église. « Chez Gonzalez, me dit-elle. Je suis d’origine espagnole, et ce qu’on voit avec la montée du FN à Hénin-Beaumont, c’est dramatique. Le chômage augmente, rien ne redémarre, puis il y a la précarité et la corruption… »
Marie-Françoise m’explique que l’ancien maire socialiste, Gérard Dalongeville, a été mis en examen en 2009 pour faux en écritures et usage de faux, détournement de fonds publics. « Le FN y a vu la brèche et en a profité pour s’étendre à Hénin-Beaumont, poursuit Marie-Françoise. C’est très dur car les gens osent s’afficher aujourd’hui en ville comme adhérents du Front national. Beaucoup sont plus fâchés que fachos. »

Depuis que Marine Le Pen s’est installée à Hénin-Beaumont, c’était en 2007, et à chaque jour d’élection quand la présidente du FN vient voter, Marie-Françoise déserte sa ville. Sa friterie est fermée, un peu comme un geste de protestation. « On est présenté partout dans les journaux, à la télé, à l’étranger comme la ville qui vote FN, et le pire, c’est que le phénomène s’étend. Même au lycée de mon fils, en classe, on fait des réflexions racistes. »

Un vieux couple sort de l’isoloir. Ils se tiennent par la main pour s’aider. Ils avancent lentement vers la petite cour de l’école. Je vais les rejoindre pour leur demander mon chemin. C’est Michel, 80 ans et Jeannette, 76 ans. « Tout fout le camp, sauf l’église à Hénin-Beaumont. C’est ce qui nous raccroche », me dit Jeannette. Ils se sont rencontrés à une « surprise-party », me dit Michel. Il était boucher et a toujours vécu à Hénin-Beaumont. « A l’époque, il y avait trois ou quatre ; aujourd’hui, il n’y a plus rien. Pour faire ses courses, il faut aller ailleurs. C’est triste à voir, la ville se vide petit à petit, tout le monde s’en va, il y a beaucoup de maisons à vendre, il y a le chômage qui augmente et les magasins qui ferment les uns après les autres. C’est devenu une ville triste qui a perdu son âme, une ville qui n’attire plus », me dit-il avec aigreur, résignation.

Michel et Jeannette ont voté Marine Le Pen au premier tour, Nicolas Sarkozy au second. « C’est un devoir d’aller voter, mais c’est dommage que ce ne soit pas Le Pen face à Hollande. Car elle sait parler aux gens, elle aurait dû être maire« , ajoute Jeannette. Je leur demande si Hénin-Beaumont est une ville sûre. Michel me dit sans hésitation : « ici, ils vous tuent facilement. » Je ne lui demande pas qui sont ces « ils ». « On ne se sent pas en sécurité, tous les jours, tout est fermé chez à sept heures. » Il m’explique qu’il y a huit jours, un de leurs voisins a vu ses vitres cassées.

13h24 – « C’est pour la viande halal ? »

On se laisse. Je poursuis ma route dans les rues d’Hénin-Beaumont. Au bout de la rue Jean-Jacques Rousseau, j’arrive devant la permanence du FN, je sonne, il n’y a personne. Plus loin, un cinéma, et la place Carnot avec l’église. Quelques cafés, des kebabs aussi où l’on vend de la viande halal. Je rentre au « Kebab Istanbul ». Je rencontre Mehmet, le patron du restaurant. Il me dit qu’il habite à côté de chez Marie Le Pen, mais qu’il ne l’a jamais vue, qu’elle ne vient jamais à Hénin-Beaumont. Il me dit aussi que je ne suis pas le premier journaliste qui vient l’interroger. Il sait pourquoi je suis là. « C’est pour la viande halal ? » On discute.

Il me dit qu’à Hénin-Beaumont, la vie n’est pas facile, il me dit que les gens ne vous parlent pas trop quand vous êtes « étranger ». Cela fait deux ans qu’il vit dans cette petite ville de 22.000 habitants. Il me dit qu’il ne se sent pas à l’aise et qu’on le considère comme un « assisté » alors qu’il travaille « 50 heures par semaine » et qu’à la fin de mois, « tu te retrouves quand même avec rien du tout! ». « Pourtant, sans les étrangers comme moi, il n’y aurait plus rien d’ouvert à Hénin-Beaumont. » Il me parle de sa fille. « Je fais tout pour qu’elle parle bien le français, car c’est très important pour trouver un travail. » Des clients viennent d’arriver, des habitués. « Comme d’habitude, Mehmet! » 

13h56 – « Vous jouez aux courses ? »

Je poursuis mon chemin, je me dirige vers l’hôtel de ville où juste à côté, il y a un bar PMU, « Le Bellevue ». Ici, les seuls résultats qui comptent, ce sont ceux des courses. Les têtes sont tournées vers l’écran de télé, la chaîne Equidia retransmet une course à Agen, d’autres prennent l’apéro en famille. Au bar, au milieu des exemplaires de « Paris Turf », il y a « La Voix du Nord » avec ce titre : « Elysée : élisons ». Je commande un café crème. Personne ne parle des élections, personne n’ira voter ce dimanche.

Derrière le bar, il y a le patron. C’est Momo. Pendant dix ans, il a été taxi à Paris, et depuis un an, il a repris ce bar car à Hénin-Beaumont, « c’est tranquille, même si le business ne suit pas. » Momo a quitté Paris pour le Nord. « Je voulais être éloigné du rythme parisien. Avant de venir ici, je ne connaissais même pas Hénin-Beaumont de nom. Je suis arrivé ici par hasard. »

Quand je lui parle des élections, il me répond : « comment voulez-vous que je vous réponde! Je ne suis pas d’ici, et même si mon café est en face de la mairie, je n’ai jamais vu personne. Ni le maire, ni Marine Le Pen, personne ! » La course va bientôt commencer, tout le monde se tait, je regarde les gens serrer leur billet. « Vous ne jouez pas aux courses ?« , me demande Momo. Je lui dis que non. « Vous avez raison car une fois qu’on a commencé, on ne sait plus s’en passer, c’est comme les femmes. » Plus d’un million d’euros à la clé. Momo a parié sur le six. La course a commencé, les yeux sont braqués sur l’écran, les visages serrés. C’est fini. Le six est arrivé deuxième. « Comme Sarkozy », glisse un client.

On remet la musique, c’est Django Reinhardt et sa guitare. « Sur la politique, je ne dis rien, j’aime mieux rester neutre, continue Momo. Mais c’est vrai, Hénin-Beaumont, c’est une ville triste… » Je règle mon café, une nouvelle course doit commencer. Cette fois, Momo a décidé  de laisser parler la machine, ce sera le numéro 13.

14h28 – Les convoyeurs attendent.

Je passe devant la mairie. En face, c’est la salle des fêtes, transformée ce dimanche, en bureau de vote. Des gens arrivent, on vient en famille, mais les mines sont graves, désabusées, un peu tristes aussi. Un peu plus loin, le club de colombophilie d’Hénin-Beaumont, j’entends des rires, je rentre. Le lieu est délicieusement désuet. Une vieille carte de France, des photos en noir et blanc, la moyenne d’âge est de 50 ans, au moins.

On me regarde étonnés de voir un jeune en ce lieu. Je me présente, on me demande si je fais un article sur la colombophilie. Je dis que non. On me présente Julien, le plus vieux membre du club. Il a 86 ans. A ses côtés, l’équipe de Julien. Il y a Paul, Patrick et Jacques. Ils boivent du Suze, du rosé dans des verres Duralex. J’ai l’impression d’être dans « Les Vieux de la vieille ».

On parle de colombophilie. « C’est de père en fils, on est un jeune colombophile à partir de 50 ans, me dit Patrick avec sa voix d’ogre. On n’a pas été voté, on n’a pas le temps. Les pigeons nous piqueront quand même moins d’argent que les politiciens. » Tout le monde abonde, on se ressert un verre, on me propose aussi un verre de vin. « Le pays est triste, mais pas nous. Ici, c’est le rendez-vous de l’amitié, on se retrouve tous les dimanches depuis des années. On a le moral, et puis la vie est belle puisqu’on vit. »

On parle de politique. « En 2014, Marine Le Pen sera maire d’Hénin-Beaumont, quoi qu’il arrive, explique Patrick. Le FN va y arriver, par la force des choses. Il y a eu trop d’affaires dans la région, trop de corruption : responsables, mais pas coupables. La droite et la gauche ont réussi à nous museler au fil du temps, ces gens-là jouent avec nos voix et la France coule, et nous avec. »

On se ressert un verre. « Quand on rentre ici, on n’est pas prêt de sortir », me lance Julien avec un sourire en coin. On fait des pronostics. « Si c’est Hollande qui gagne, je veux trop voir la gueule de Morano, Copé et Kosciusko-Morizet sur les plateaux télé », ajoute avec un gros rire et la cigarette au coin, Jacques. A Hénin-Beaumont, on appelle François Hollande, « mimolette » parce que c’est « rouge et tendre ». Patrick critique la gestion socialiste à Hénin-Beaumont : « ici, pour une maison qu’on loue 600 €, on paie 1.000 € d’impôts locaux. C’est énorme! »

Il poursuit avec grogne : « je gagne deux fois le SMIC, je suis la vache-à-lait. Je paie à la fois pour les chômeurs et les patrons. » On achève nos verres, il est temps de se quitter. Avant de partir, Jacques me montre des photos avec l’ancien maire socialiste d’Hénin-Beaumont, mis en examen pour détournement de fonds.

16h13 – « On ne vous voit que quand Marine Le Pen est là »

Je poursuis ma route dans les rues d’Hénin-Beaumont. Partout, on voit sur les panneaux des affiches dénonçant le fascisme ou la montée du FN. Partout, dans ce fief où elle ne vient que pour les élections, Marine Le Pen apparaît comme un fantôme. Je repasse devant la permanence du FN, je sonne à la porte, toujours personne.

Un peu plus loin, rue Victor Hugo, la permanence du PS d’Hénin-Beaumont. Le bâtiment est recouvert d’affiches à l’effigie de François Hollande. Des militants attendent et préparent la soirée. Quand je dis que je suis belge, on me demande si je n’ai pas des premiers résultats. Je leur donne les tendances qui donnent François Hollande vainqueur, ils sont tout heureux, prêts à crier victoire.

Ils me disent qu’ils en ont marre de voir des journalistes à Hénin-Beaumont. « On ne vous voit que quand Marine Le Pen est là », se plaint Geoffroy Gorillot. « On récuse vraiment le fait qu’Hénin-Beaumont soit le fief de Marine Le Pen car si elle a été élue conseillère municipale en 2009, elle ne l’est plus aujourd’hui pour cause de cumul de mandats. Elle a laissé tomber les Héninois, le seul mandat où elle n’était pas rémunérée. On déplore surtout que dans la presse, dans les médias, on la qualifie toujours d’élue d’Hénin-Beaumont alors qu’elle n’a plus rien à y faire. »

A quelques heures de la fin du scrutin, Geoffroy n’a qu’une seule idée en tête : la victoire de la gauche et de son candidat. « Concrètement, c’est de l’espoir pour Hénin-Beaumont avec une région qui connaît plus de 20% de chômage, l’un des taux les plus importants de France. Avec François Hollande, on a l’espoir de voir notre région enfin se réindustrialiser. »

16h47 – « Je veux vivre mes rêves, ça ne sert à rien de rêver la bouche ouverte »

Je laisse Geoffroy à ses espoirs, le train pour Lille part dans quelques minutes. Direction la gare d’Hénin-Beaumont où, depuis ce matin, des gosses jouent sur le parking à moitié vide, balancent des pierres sur les voies, cassent des bouteilles en verre. Ils s’amusent, ils rigolent sur leur terrain de jeux improvisé. Je m’approche d’eux. Ce sont des ados à la recherche d’un chien prénommé « NJ ».

Il y a Sarah, elle a 15 ans, elle me demande si je n’ai pas une cigarette. Comme je n’en ai pas, elle retourne à ses occupations, elle trace à la pierre « son nom de scène » : Tchiki Beby. Sarah me dit qu’elle écrit des chansons, qu’elle en a écrit 52, et qu’elle voudrait être un jour chanteuse. Pour le moment, c’est dans sa chambre qu’elle vit sa passion. « Je veux vivre mes rêves, ça ne sert à rien de rêver la bouche ouverte. » Elle me demande si je suis en vacances à Hénin-Beaumont, je lui dis que non. « Dommage, on vous aurait montré les endroits chics. » Je lui demande pourquoi elle aime traîner à la gare. « On voit tout le temps des nouvelles têtes, et puis, à la gare, pas moyen de trouver les embrouilles car à Hénin-Beaumont, il y a beaucoup de jeunes qui les cherchent. » Puis, des agents de sécurité de la SNCF arrivent, ils sont quatre, ils nous interrompent. Ils nous demandent nos billets, je sors le mien, Sarah n’en a pas. Je lui dis au revoir, elle s’en va rejoindre ses potes, un peu plus loin.

17h09- « La montée des extrêmes en Europe »

Les agents partis, les gosses reviennent « squatter » la gare. Sarah revient vers moi, elle veut me chanter une chanson. « C’est du R&B, tu comprends ? » Je l’écoute, et dans une phrase, ce mot inventé par hasard : « politicier ». Elle me demande comment c’est en Belgique. Le train arrive, on se dit au revoir, ses amis la rejoignent, on vient de retrouver le chien « NJ ». Et en montant dans le train, -est-ce un hasard ?-, un passager lit un article dans un numéro d’ Alternatives économiques au titre évocateur : « la montée des extrêmes en Europe » Je me dis en partant d’Hénin-Beaumont qu’il n’y a pas de journalisme sans implication, sans « entretien amoureux ».

A lire aussi une autre version de mon article sur le site Apache.be : « A Hénin-Beaumont, il n’y a pas que Marine Le Pen. Même un dimanche de présidentielles. »

« Op zoek naar Marine Le Pen in Hénin-Beaumont. »

A lire aussi sur Libé.fr : «Mélenchon-Le Pen ? C’est bien pour la région, ça fait venir les journalistes»

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