Lost my job, found an occupation

Un pavé dans « La Meuse » (2) : journalistes, dans la jungle ou dans le zoo ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 23/03/2012 at 11:17

« Trahison », voilà comme se terminait le message, reçu par sms de mon ancien chef d’édition suite à mon premier billet sur la déontologie des journalistes après le drame de Sierre. C’était vendredi dernier, il était 17h07. Je m’étonnai de sa réaction, surtout de la part de quelqu’un qui souhaite mettre continuellement et à juste titre les pieds dans le plat, déstabiliser les convenances et redonner au journalisme son rôle premier, celui d’informer l’opinion publique. Comme Luther, je venais d’être excommunié de la communauté des journalistes, je n’en étais plus digne puisque son message se terminait par « tes ex-collègues ». Bref, c’était comme si on me disait : « circulez Monsieur Jassogne, il n’y a rien à dire, rien à voir, vous n’êtes plus des nôtres! » 

Troublé par ce  message, je me demandais même s’il était encore possible de « critiquer » le monde des médias et les méthodes des journalistes sans viser aucune rédaction, ni aucun journaliste en particulier. Ce billet, ce n’est qu’un avis parmi d’autres sur les médias. Vu de l’extérieur, en somme. « Car hélas, je connais tout de l’intérieur », comme le chante Serge Gainsbourg. Car on doit s’étonner et même regretter que la seule profession sur laquelle on n’ait jamais enquêté soit justement celle des journalistes. On connaît tout ou presque de la journée d’une prostituée, d’un djihadiste ou d’un pharmacien, mais que sait-on des conditions de travail d’un journaliste?

Là où la presse couvre, et c’est son devoir, les restructurations des multinationales, les faillites des entreprises, la mise au chômage, contrainte et forcée, des ouvriers et les patrons qui gagnent trop. Jamais la presse n’évoque ses propres restructurations, les journalistes au chômage, les indépendants sous pression, les employés qu’on vire parce qu’ils sont trop vieux, et trop cher. C’est le silence absolu, et à ce jeu-là, c’est du chacun pour soi. Car nous ne sommes pas différents des autres, comme l’ouvrier d’Arcelor ou la caissière du GB, le journaliste a peur de perdre son emploi, et il est prêt à tout pour le garder, quitte à renoncer à des acquis essentiels.

Quand on vous parle de synergies, et c’est le cas pour le groupe Rossel en ce moment entre Le Soir et Sudpresse pour les pages régionales, on prétend que c’est pour sauver l’emploi…salarié. Mais que fait-on des indépendants qui seront les premiers à payer l’addition et qui bossent comme à l’usine ? Quand on parle de synergies entre Le Soir et Sudpresse, c’est pour rationaliser les coûts de production, remplir autant de pages avec moins de journalistes, reprendre des articles sans se soucier du lectorat de ces deux titres, sans que l’entreprise ne paie un centime de plus pour le travail des journalistes. Tout se vaut, et tout s’achète même le silence d’un journaliste qui doit comme tout le monde boucler ses fins de mois. La presse est et reste une entreprise comme les autres, avec les mêmes méthodes que chez ceux que l’on critique ailleurs.

Sans compter que lors de ces synergies ou de ces restructurations, c’est le flou le plus total, tant pour les salariés que pour les indépendants. C’est sur la RTBF que j’ai entendu pour la première fois parler de cela, et même pas dans ma propre entreprise! Puis, ces synergies, cela veut dire que des journalistes seront mis sur le carreau, remerciés sans fleur, ni couronne, parfois après plusieurs années passées douze heures par jour dans une rédaction pour un salaire de misère.

Ces synergies, cela signifie qu’à terme on pourra aussi, après les pages régionales, se passer des pages culturelles, économiques ou internationales, tout simplement parce que cela coûte trop cher. Comment voulez-vous avec cette ligne éditoriale réduite à des mesures d’échelle et de personnel que la presse attire encore les lecteurs quand ils sont contraints de lire la même information, le même traitement, avec les mêmes journalistes dans plusieurs journaux à la fois ? Pourquoi encore payer alors, autant lire le Métro, non ? A terme, on risque donc de se retrouver avec une presse uniformisée, et ce, au détriment des lecteurs et des journalistes qui la font chaque jour au prix de sacrifices considérables et toujours plus importants.

La presse est menacée, personne ne le conteste. Mais est-ce seulement la faute des lecteurs qui ne sont plus prêts à payer 1€ pour lire leur journal ? N’est-ce pas aussi la faute de ces mesures économiques qui décident désormais de la ligne éditoriale et qui font qu’à chaque mesure de l’audience de la presse écrite, on décide de changer tout à coup, comme par magie de rédacteur en chef, de maquette ou de ligne éditoriale ? Quelle a été la réponse des médias face au boom de l’Internet et des réseaux sociaux ? Hormis de se copier l’un l’autre et de faire  en fin de compte de l’information un grand bavardage, je ne vois pas, et vous ? De l’info sans valeur, véritable passe-partout, sans fond ni forme. Est-ce que le ver finalement n’est pas à l’intérieur ?

Certains diront peut-être que je suis « aigri », mais je ne le pense pas. Je dirais comme Roland Barthes à l’ouverture de ses Fragments d’un discours amoureux : « Ici, c’est un amoureux qui parle et qui dit ».

 

Pas convaincu ? La preuve en images

  1. Salut Pierre,
    Comme tu me cites, je me permets de réagir pour te demander de me citer correctement. Si je t’ai parlé du sentiment de trahison ressenti par tes ex-collègues, c’était bien par rapport à ton appréciation peu élogieuse de notre lectorat, à propos duquel nous n’avions guère eu l’occasion de t’entendre auparavant, et non par rapport à ta critique du métier, qui ne brille d’ailleurs guère par son originalité. J’ai suffisamment pratiqué la critique du journalisme pour que l’on me fasse crédit de la défense d’une grande liberté de parole à ce sujet; c’est donc très sincèrement que je te souhaite bonne continuation dans cette voie. DL

    • Bonjour Diederick,

      Passer par la critique d’un métier comme le journalisme, cela passe par l’analyse des pratiques, tant du côté de ceux qui les font et que du côté de ceux qui les lisent, les consomment. Pour le reste, je te laisse juge, et quant à l’originalité, peut-être n’ai-je pas été à bonne école…
      Bien à toi,
      Pierre

  2. Pierre, c’est une bénédiction de te lire… Je ne renierai rien, pas une virgule, de tout ce que je viens de lire… Je travaille en ce moment sur un webdocu, avec conviction, sérieux, en prenant mon temps, celui de la réflexion, le contraire de l’instantanéité. Financièrement, suis sur la paille, mais tu sais quoi ? Je m’en fous. J’ai reçu la bourse du fonds du journalisme, et quand j’aurai fini ce projet-ci, je trouverai le moyen de commencer le prochain sur le journalisme. Il y a un public, c’est fort certain. Bienvenue dans l’équipe. Aucune trahison quand on est fidèle à soi-même et merde, ça rend heureux ! On a le droit, non ? Tiens bon le blog !

  3. Hello Pierre
    Tu peux me dire chez quel libraire je peux trouver le journal à 1 euros ?😉

  4. Hello Pierre,

    Sans juger du fond de ces deux posts, une simple question: que ne t’en es-tu pas ouvert pendant les quelques mois où tu bossais à La Meuse?

    Si c’est la peur – humaine et compréhensible – de perdre ton job dans la foulée, n’as-tu dès lors pas participé du processus que tu décris ci-haut?

    • Est-ce par peur, c’est peut-être vrai, peur de perdre mon job, puis j’ai décidé de démissionner parce que je ne me sentais pas à ma place chez Sudpresse et à La Meuse. Comme tu le dis, j’ai participé à ce processus quelques mois, avant de me rendre compte que ce n’était pas vraiment ce que j’espérais du journalisme.

      • Dés le moment où tu avais décidé de démissionner, tu n’avais plus rien à perdre. Je trouve dommage que tu n’en aie pas profité justement pour t’exprimer et changer les choses. Maintenant, je ne suis pas journaliste et ne l’ait jamais été donc je ne connais pas le métier.

  5. M. Jassogne,

    Je ne vous connais pas mais j’ai souvent lu les inepties d’un gars qui se prend pour un journaliste, le rédac chef en question. Perso, je n’appelle pas ça un journaliste: ce serait dénigrer la profession. Je vous souhaite bonne continuation. Savez-vous si le rédac chef en question est viré cet automne? Il est vrai que le raté de la démission d’Etienne a dû faire grincver beaucoup de dents chez Rossel.

    • Ecoutez Belzébuth, je ne suis pas là pour critiquer Diederick Legrain. Dans ce blog, je fais part de mon expérience à La Meuse Namur et à Sudpresse comme d’autres racontent leur vie, et la querelle de personnes, je la laisse à d’autres. Quant au reste, adressez-vous à lui directement…

      • Diederick, lui au moins, ne se planque pas derrière un pseudo… Hein Belzébuth?

  6. garder son espris lire c’est ce qui compte. Je ne suis pas journaliste ,juste infirmière mais je vous félicite d’avoir pris la décision de ne pas continuer à Sud presse si vous pensiez que vos valeurs étaient bafouées.Dans mon métier il y a aussi beaucoup de non respect de l’humain .Ce n’est pas un jugement juste un témoignage de vécu. Moi aussi j’ai quitté parceque les valeurs annoncées ne correspondaient pas au vécu. C’est certain qu’il faut assumer matériellement mais quel bonheur d’être soi….au risque d’en mourir de faim.Hier j’ai entendu un journaliste expliquer qu’il gagnait 800 euros par mois ,c’est une honte devoir travailler et demander de l’aide aux parents pour s’en sortir…..Nous sommes dans un monde du chacun pour soi ou alors entourrés d’aveugles.. ce que je ne crois pas.Où sont les courageux comme Mr Jossogne pour réveiller cette létargie destructurante de l’être humain.

  7. excusez moi pour l’orthographe,je voulais écrire  »garder son esprit libre  »je dois me relire !!Je sais.

  8. Synergies Rossel – Les droits des journalistes indépendants
    Dans le cadre des synergies rédactionnelles entre Le Soir et Sudpresse, plusieurs dizaines de journalistes indépendants qui prestent pour le groupe Rossel se sont organisés en Collectif. Ils ont demandé à l’AJP de les représenter et de les défendre auprès de la direction de Rossel. Ils ont adopté une motion.
    Tous les indépendants qui prestent pour Le Soir et/ou Sudpresse sont invités à rejoindre le Collectif, en marquant leur accord sur la motion et en se signalant auprès du secrétariat général de l’AJP (martine.simonis@ajp.be ou jfdumont@ajp.be). La confidentialité de cette démarche est assurée.
    L’AJP a déjà pris contact avec la direction de Rossel pour régler collectivement les modalités de collaboration des indépendants du Groupe dans le cadre des synergies, et elle attend des propositions de dates rapprochées.
    http://www.pigistepaspigeon.be/blog/index.php?synergies-rossel-les-droits-des-journalistes-independants

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