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Janis, Constantina, Pénélope et les autres, les visages de la crise grecque en Belgique

In Un an en... on 17/06/2012 at 17:10
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Photo d’Isabelle Marchal

Ce dimanche, la Grèce retourne aux urnes. Un scrutin aux allures de référendum : pour ou contre l’euro. Un résultat attendu avec anxiété dans toute l’Europe et ailleurs, car les résultats pourraient déstabiliser la zone euro. Pourtant, loin de cette tension, loin des enjeux financiers ou politiques, au cœur même de la capitale européenne, de nombreux Grecs arrivent chez nous à Bruxelles pour trouver un emploi et commencer une nouvelle vie. Tous ont décidé de quitter leur pays, faute d’avenir. Pendant plusieurs semaines, je suis allé à leur rencontre. Ils s’appellent Janis, Constantina ou Pénélope. Ils ont entre 20 et 50 ans. Ce sont les visages « invisibles » de cette crise grecque qui se vit d’Athènes à Bruxelles.

Devant les portes du petit café Kosani, on discute autour d’une bière, on fume une cigarette avant le match Grèce-Russie. On a sorti le drapeau qui flotte déjà avec des airs de victoire. Tout le monde est certain que le pays a ses chances face à la Russie. Dans le café, la télé est désespérément branchée sur une émission de variété que personne ne regarde, tout le monde attend le match. Sur les petites tables, on joue aux cartes, on boit un verre. Personne ne parle des élections de dimanche.

Pénélope est au bar. Elle attend son fils Janis, 28 ans. Il vient d’arriver en Belgique depuis quelques semaines. Pénélope, elle, a vécu en Belgique quand ses parents sont venus travailler dans les charbonnages dans les années 60. Puis, elle est retournée en Grèce, dans sa province, la province de Kosani dans le nord du pays, « où il pleut comme en Belgique ». Elle s’est mariée, elle a eu trois enfants, et c’est en 2001, après son divorce, qu’elle est revenue vivre à Bruxelles. « C’était plus simple pour trouver un emploi. Je ne pouvais rien faire là-bas », m’avoue-t-elle entre deux commandes.

Janis (28 ans) : « Impossible pour un jeune de s’en sortir ! »

ImageJanis arrive. « Comme d’habitude, il est en retard », plaisante Pénélope. Est-ce par provocation ou sens de l’humour, mais Janis porte un maillot de foot aux couleurs de l’Allemagne. On s’installe, et puis la discussion commence en anglais. Cela fait quatre ans qu’il est au chômage, qu’il ne trouve pas d’emploi et qu’il ne touche pas d’argent. « Quand on est au chômage, on touche 400 € par mois pendant un an, et puis c’est tout. C’est impossible pour un jeune de s’en sortir ! » En Grèce, Janis vivait avec son père, un ambulancier. Mais depuis la crise, son salaire a diminué de moitié. Impossible pour Janis de vivre plus longtemps à ses crochets. « Il y a deux ans, il gagnait 1.300 €, mais aujourd’hui, c’est à peine 700 €, et même s’il fait des heures supplémentaires. Comment vivre à deux personnes avec cette somme-là quand tout augmente en plus. Même chez Lidl, c’est plus cher en Grèce qu’ici à Bruxelles. »

C’est depuis le mois dernier que Janis a décidé de quitter son père et la Grèce pour venir trouver un emploi en Belgique, près de sa mère Pénélope. « Beaucoup de jeunes sont prêts à partir, à quitter le pays pour trouver du travail en Belgique, aux Pays-Bas ou en Allemagne car il y a encore des emplois et des possibilités, même si c’est la crise. Beaucoup de mes amis aimeraient partir, mais ils n’en ont pas les moyens. Chaque jour, on pense tous à la même chose, on veut vivre une vie comme tout le monde avec un emploi, une maison, des enfants, ici ou ailleurs. Mais quand on se décide à quitter le pays, on se dit aussi que c’est provisoire, cinq, dix ans peut-être pour se faire une situation ici, et puis retourner en Grèce quand tout ira mieux. » 

Quant à son parcours, Janis n’a pas fait d’études et pendant quelques mois, à 19 ans, il a décidé de rejoindre l’armée, avant de devenir peintre. Janis parle un peu l’anglais, pas un mot de français, et jusqu’ici, il accumulé les petits boulots avant de se retrouver définitivement sans emploi. Voilà quatre ans maintenant. « Quand tu as entre 18 et 50 ans, c’est impossible de trouver un travail chez nous, que tu sois diplômé ou pas, tout le monde est dans la même merde. Puis, les banques nous mettent la pression, et la situation dégénère pas seulement en Grèce, mais aussi dans le reste de l’Europe, en Espagne, en Italie. Personne n’est épargné et les États sont impuissants. C’est comme au domino… »

Constantina (24 ans) : « L’espoir ou la mort »

ImageLa situation de Janis est loin d’être unique. A Bruxelles, ils sont des centaines de ressortissants grecs à avoir quitté leur ville, leur province, abandonné leur famille, leurs amis pour trouver un emploi en Belgique. Seul problème, c’est que la majorité des Grecs ne parlent ni français, ni néerlandais, et ont, du coup, pas mal de difficultés pour trouver un emploi chez nous. C’est ainsi qu’au centre hellénique de Bruxelles, des cours de français sont organisés chaque mercredi et vendredi pour les aider dans leur recherche d’un emploi. C’est le cas pour Constantina, Pénélope et Vassilis.

Constantina a 24 ans. Elle est originaire de Rhodes. Elle est arrivée à Bruxelles en décembre 2010. Avant de venir en Belgique, elle travaillait dans un institut de beauté comme esthéticienne. Famille, amis, emploi, elle a tout abandonné pour trouver « une meilleure situation ». « J’avais de quoi vivre, mais pas suffisamment pour développer mon avenir professionnel. J’ai toujours voulu avoir mon salon de beauté, mais c’est impossible en Grèce. Tout stagne chez nous : l’emploi, l’économieBeaucoup de gens ferment leur commerce pour ne pas s’endetter, et comme il n’y a plus de travail, le chômage augmente. Aujourd’hui, on se retrouve avec le couteau sur la gorge et les choses s’empirent parce qu’il n’y a plus d’argent et que les taxes ne cessent d’augmenter pour la population. »

Aujourd’hui, Constantina se retrouve seule à Bruxelles et est toujours à la recherche d’un emploi. C’est son père qui l’aide financièrement. « Mais c’est difficile pour lui avec les 900 € qu’il touche par mois. Il y a un an encore, il gagnait près de 1.400 €. On craint vraiment de tout perdre, et c’est pour cela que les jeunes décident de partir, de tenter leur chance ailleurs. C’est impossible de faire sa vie en Grèce, ceux qui veulent travailler ont deux choix : soit partir, soit se faire exploiter pour un salaire de misère. »

Quant aux élections, Constantina n’en espère rien. « Tous disent vouloir sortir de la crise, mais qu’importe le parti, les sacrifices seront insupportables pour le peuple. Il ne nous reste que l’espoir ou la mort », ajoute-t-elle, un sanglot dans la voix. « Vous savez, la vie est merveilleuse en Grèce, seulement, il faut gagner sa vie, et cela, ce n’est plus possible chez nous. »

Pénélope, 36 ans, est, elle aussi, « déçue de l’évolution de la crise en Grèce». Selon elle, tout « dégénère à cause de la corruption et du clientélisme des politiciens ». Il y a quelques mois, elle a perdu son emploi de puéricultrice pour lequel elle gagnait 700 € par mois, en travaillant plus dix heures par jour. Cela fait trois mois qu’elle est à Bruxelles, elle aussi à la recherche d’un emploi. « Je prendrai n’importe quoi, ce sera quand même mieux payé qu’en Grèce. Car il n’y a plus d’espoir dans mon pays. »

A ses côtés, il y a le jeune Vassilis, 20 ans à peine. Cela fait un an et demi qu’il était au chômage depuis la fin de ses études, qu’il ne trouvait pas d’emploi comme plombier à Athènes. Voici trois mois qu’il est en Belgique. « Quand je suis parti, c’était le chaos, aujourd’hui, c’est encore pire. Dans chaque famille, les enfants partent à l’étranger à cause de la crise. Chez moi, quand ma sœur et moi, on a décidé de partir, ce fut le pire jour de notre vie, tout comme pour nos parents. Mais on n’a pas le choix, il n’y a rien pour nous. Puis pour les jeunes qui restent, il n’y aucune perspective. Ils risquent de tomber dans la criminalité, la violence, rien que pour s’en sortir. »

« Au centre, leur nombre a triplé depuis 2009 »

ImageDans la petite classe du centre hellénique, ils sont une dizaine à venir suivre les cours de français chaque semaine. C’est Nancy qui les aide à apprendre la langue, et les accompagne dans leur recherche d’un emploi. « Cela fait trois ans que je m’occupe de ressortissants grecs arrivés à Bruxelles, et depuis 2009, leur nombre a triplé au cours de français que propose le centre hellénique. Il n’y a pas de limite d’âge, cela va de 20 à 50 ans. Le problème, c’est que beaucoup ne trouve pas d’emploi par la suite en Belgique car il y a la barrière de langue, et puis ils rencontrent les mêmes problèmes que les Belges à la recherche d’un travail. Certains retournent alors en Grèce ou s’en vont ailleurs tenter leur chance comme en Allemagne ou en Angleterre. D’autres sont prêts à tout pour gagner leur vie, quitte à être exploités. C’est à nous alors de les protéger. »

Partir ? « Une aventure sans lendemain »

Dimitri Argyropoulos est président de la communauté hellénique de Belgique. Depuis deux ans, il a reçu plus de 2.000 demandes d’aide de la part de ressortissants grecs, tout juste débarqués à Bruxelles. « Tout s’est précipité au début de l’année 2010. On a vu arriver énormément de compatriotes, surtout des diplômés qui ont voulu fuir les problèmes économiques et le chômage. Tous ces jeunes qui décident de fuir le pays, ce sont des générations perdues. Aujourd’hui, la situation s’est empirée, et la Grèce est littéralement étouffée. Aujourd’hui, on ne vit plus, on survit. C’est la panique, et malgré les élections, on ne sait pas où l’on va, ni avec qui, il n’y a aucune vision à long terme, et on ne prépare pas l’avenir. Les gens votent parce qu’ils sont désespérés, pas parce qu’ils attendent une solution des partis politiques », avoue-t-il amèrement.

Dimitri reçoit encore des dizaines de mails de Grecs prêts à partir du pays pour venir trouver un emploi en Belgique. « Mais c’est souvent une aventure sans lendemain, si l’on ne parle pas le français ou le néerlandais, cela ne sert à rien de venir en Belgique, surtout si c’est pour faire un métier qui n’est pas en pénurie. Dans ces conditions-là, on leur dit qu’ils ne trouveront pas d’emploi chez nous, surtout qu’au bout de trois mois, s’ils sont sans emploi, ils doivent retourner en Grèce à la case départ. »

« La crise grecque est devenue aussi notre réalité »

C’est ainsi que chaque jour, à deux pas de la Grand-Place de Bruxelles, où les restaurants grecs sont légion, les patrons reçoivent la visite de ressortissants grecs à la recherche d’un emploi. « Ce sont des jeunes, entre 25 et 35 ans, souvent diplômés, qui viennent nous trouver. Mais on ne sait pas les aider, on n’a pas le temps de les former, et puis, ils ne parlent pas français. C’est vraiment une situation dramatique mais le marché du travail est aussi saturé ici, explique Maria. « Chaque jour, on a au moins une personne qui vient nous trouver. Il y a aussi des étrangers qui viennent du Pakistan et d’Afghanistan qui quittent la Grèce pour venir s’installer en Belgique », poursuit Alexandro.

Image« Avec tout ce qui passe en Grèce, il n’y a plus de travail, plus d’argent, tout le monde essaie de partir. Cela fait un an que beaucoup de Grecs ont décidé de quitter le pays et viennent en Belgique. C’est par famille entière, ajoute Constantinos. On a eu récemment un médecin qui nous demandait d’être plongeur, mais on a dû le refuser parce qu’il n’avait jamais travaillé dans la restauration. Pour beaucoup, c’est un travail provisoire en attendant de trouver mieux. Chaque jour, même pour nous qui sommes en Belgique depuis des années, la crise grecque est devenue aussi notre réalité. Tout simplement parce qu’on en parle dans les médias, mais aussi parce qu’on a notre famille là-bas, une grand-mère, un oncle, un cousin qui nous demandent de l’aide.»

Retour au café Kosani, le match Grèce-Russie va commencer dans quelques minutes. Janis en profite pour se rouler une cigarette. Je lui demande un pronostic. Il parie sur une victoire de la Grèce. « C’est quelque chose que les banquiers ne nous prendront pas au moins ! », plaisante-t-il. Ah, les banquiers, je les avais oubliés, ceux-là…

A lire aussi sur le site Apache.be :

http://www.apache.be/2012/06/19/het-gezicht-van-de-griekse-crisis-in-belgie/

http://www.apache.be/2012/06/19/janis-penelope-et-les-autres-les-visages-de-la-crise-grecque-en-belgique/

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Un pavé dans « La Meuse » (2) : journalistes, dans la jungle ou dans le zoo ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 23/03/2012 at 11:17

« Trahison », voilà comme se terminait le message, reçu par sms de mon ancien chef d’édition suite à mon premier billet sur la déontologie des journalistes après le drame de Sierre. C’était vendredi dernier, il était 17h07. Je m’étonnai de sa réaction, surtout de la part de quelqu’un qui souhaite mettre continuellement et à juste titre les pieds dans le plat, déstabiliser les convenances et redonner au journalisme son rôle premier, celui d’informer l’opinion publique. Comme Luther, je venais d’être excommunié de la communauté des journalistes, je n’en étais plus digne puisque son message se terminait par « tes ex-collègues ». Bref, c’était comme si on me disait : « circulez Monsieur Jassogne, il n’y a rien à dire, rien à voir, vous n’êtes plus des nôtres! » 

Troublé par ce  message, je me demandais même s’il était encore possible de « critiquer » le monde des médias et les méthodes des journalistes sans viser aucune rédaction, ni aucun journaliste en particulier. Ce billet, ce n’est qu’un avis parmi d’autres sur les médias. Vu de l’extérieur, en somme. « Car hélas, je connais tout de l’intérieur », comme le chante Serge Gainsbourg. Car on doit s’étonner et même regretter que la seule profession sur laquelle on n’ait jamais enquêté soit justement celle des journalistes. On connaît tout ou presque de la journée d’une prostituée, d’un djihadiste ou d’un pharmacien, mais que sait-on des conditions de travail d’un journaliste?

Là où la presse couvre, et c’est son devoir, les restructurations des multinationales, les faillites des entreprises, la mise au chômage, contrainte et forcée, des ouvriers et les patrons qui gagnent trop. Jamais la presse n’évoque ses propres restructurations, les journalistes au chômage, les indépendants sous pression, les employés qu’on vire parce qu’ils sont trop vieux, et trop cher. C’est le silence absolu, et à ce jeu-là, c’est du chacun pour soi. Car nous ne sommes pas différents des autres, comme l’ouvrier d’Arcelor ou la caissière du GB, le journaliste a peur de perdre son emploi, et il est prêt à tout pour le garder, quitte à renoncer à des acquis essentiels.

Quand on vous parle de synergies, et c’est le cas pour le groupe Rossel en ce moment entre Le Soir et Sudpresse pour les pages régionales, on prétend que c’est pour sauver l’emploi…salarié. Mais que fait-on des indépendants qui seront les premiers à payer l’addition et qui bossent comme à l’usine ? Quand on parle de synergies entre Le Soir et Sudpresse, c’est pour rationaliser les coûts de production, remplir autant de pages avec moins de journalistes, reprendre des articles sans se soucier du lectorat de ces deux titres, sans que l’entreprise ne paie un centime de plus pour le travail des journalistes. Tout se vaut, et tout s’achète même le silence d’un journaliste qui doit comme tout le monde boucler ses fins de mois. La presse est et reste une entreprise comme les autres, avec les mêmes méthodes que chez ceux que l’on critique ailleurs.

Sans compter que lors de ces synergies ou de ces restructurations, c’est le flou le plus total, tant pour les salariés que pour les indépendants. C’est sur la RTBF que j’ai entendu pour la première fois parler de cela, et même pas dans ma propre entreprise! Puis, ces synergies, cela veut dire que des journalistes seront mis sur le carreau, remerciés sans fleur, ni couronne, parfois après plusieurs années passées douze heures par jour dans une rédaction pour un salaire de misère.

Ces synergies, cela signifie qu’à terme on pourra aussi, après les pages régionales, se passer des pages culturelles, économiques ou internationales, tout simplement parce que cela coûte trop cher. Comment voulez-vous avec cette ligne éditoriale réduite à des mesures d’échelle et de personnel que la presse attire encore les lecteurs quand ils sont contraints de lire la même information, le même traitement, avec les mêmes journalistes dans plusieurs journaux à la fois ? Pourquoi encore payer alors, autant lire le Métro, non ? A terme, on risque donc de se retrouver avec une presse uniformisée, et ce, au détriment des lecteurs et des journalistes qui la font chaque jour au prix de sacrifices considérables et toujours plus importants.

La presse est menacée, personne ne le conteste. Mais est-ce seulement la faute des lecteurs qui ne sont plus prêts à payer 1€ pour lire leur journal ? N’est-ce pas aussi la faute de ces mesures économiques qui décident désormais de la ligne éditoriale et qui font qu’à chaque mesure de l’audience de la presse écrite, on décide de changer tout à coup, comme par magie de rédacteur en chef, de maquette ou de ligne éditoriale ? Quelle a été la réponse des médias face au boom de l’Internet et des réseaux sociaux ? Hormis de se copier l’un l’autre et de faire  en fin de compte de l’information un grand bavardage, je ne vois pas, et vous ? De l’info sans valeur, véritable passe-partout, sans fond ni forme. Est-ce que le ver finalement n’est pas à l’intérieur ?

Certains diront peut-être que je suis « aigri », mais je ne le pense pas. Je dirais comme Roland Barthes à l’ouverture de ses Fragments d’un discours amoureux : « Ici, c’est un amoureux qui parle et qui dit ».

 

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