Lost my job, found an occupation

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« Se reposer ou être libre »

In Un an en..., Un pavé dans la "Meuse" on 28/12/2012 at 16:03

97f0f9b01ae711e2bf34123138105ced_7Tout a commencé en mars comme un coup de tonnerre. J’ai quitté mon poste de journaliste à La Meuse, sans trop savoir où j’allais. « Comme jeune journaliste, j’ai dû bien vite faire le deuil de ce que j’avais appris à l’école, le deuil de la déontologie, et celui de mes propres valeurs, sans aucune retenue. Dès qu’il y avait un fait divers, chacun de mes articles donnaient lieu à un déballage sur la vie des gens, sans jamais m’interroger sur les conséquences qui pouvaient être très souvent dramatiques pour ces gens “ordinaires”. »

Alors, il a fallu repartir de zéro, relancer la machine, panser ses illusions de journaliste. Puis, il y eut ce blog avec ces « pavés dans La Meuse », un écho sur ma courte expérience chez Sudpresse, puis surtout un terrain à exploiter pour aller à la rencontre du réel, pour repenser modestement le journalisme, loin des rédactions moribondes. Vint enfin une nouvelle aventure, celle d’Apache.be avec la possibilité de développer un pure player belge, bilingue et indépendant avec d’autres journalistes comme Sylvain Malcorps, Damien Spleeters, Tom Cochez, Peter Casteels ou Bram Souffreau.

D’Hénin-Beaumont à Athènes

IMGP3268En mai, ce furent les élections présidentielles françaises. A Hénin-Beaumont aussi où Marine Le Pen est arrivée au premier tour avec 35,48% dans son fief électoral. Alors, entre François Hollande et Nicolas Sarkozy, on votait surtout parce qu’il le fallait bien, et ce n’est pas un hasard si dans cette ville du Pas-de-Calais de 22.000 habitants, où la présidente du FN est inscrite, le nombre de votes blancs et nuls a été multiplié par six au deuxième tour.

En juin, la Grèce retournait aux urnes. Un scrutin aux allures de référendum : pour ou contre l’euro. Un résultat attendu avec anxiété dans toute l’Europe et ailleurs, car les résultats pourraient déstabiliser la zone euro. Pourtant, loin de cette tension, loin des enjeux financiers ou politiques, au cœur même de la capitale européenne, de nombreux Grecs arrivent chez nous chaque jour à Bruxelles pour trouver un emploi et commencer une nouvelle vie. Tous ont décidé de quitter leur pays, faute d’avenir. Ils s’appellent Janis, Constantina ou Pénélope. Ils ont entre 20 et 50 ans. Ce sont les visages « invisibles » de cette crise grecque qui se vit de Bruxelles à Athène.

IMGP3727Athènes justement où avec un taux de chômage historique, les jeunes sont les premières victimes de la crise. Un jeune sur deux n’a pas d’emploi. Cette explosion du chômage a commencé en 2010 avec la crise de la dette et les mesures d’austérité imposées au pays. Depuis, la situation n’a cessé de s’aggraver en raison de la récession qui frappe actuellement la Grèce. Le pays est à bout de souffle, et la jeunesse sans espoir. De plus en plus, beaucoup de jeunes Grecs entre 20 et 35 ans, décident de quitter le pays pour trouver un emploi à l’étranger. C’est le cas de Michail, Kostas ou Maria.

Autre reflet de cette crise, mais cette fois, c’est en Belgique : le suicide chez les agriculteurs. Un sujet tabou. Tellement tabou qu’il n’y aucun chiffre, aucune statistique pour évaluer ce phénomène préoccupant. Car si on ignore combien d’agriculteurs se suicident chaque année, il est établi que c’est une population à risque. Le suicide, c’est sans conteste le symptôme d’une profession en mal d’avenir.

La tentation de l’impossible

Autre profession en mal d’avenir, celle de journaliste. Il y a quelques semaines déjà, on apprenait que la direction du groupe Rossel prévoyait un plan d’économies de 3 millions d’euros pour 2013, dont la moitié s’appliquant à la masse salariale.

Ces transformations soulèvent effectivement une question essentielle pour l’avenir du journalisme. On mesure aisément les défis et les enjeux auxquels sont confrontés les journalistes en Belgique francophone, à la fois acteurs et otages des changements au sein d’un champ en pleine mutation, tant au niveau de la transformation de leur identité, de leur fonction sociale que du point de vue de leurs trajectoires professionnelles. Alors que faire ?

imgp2631.jpgDevenir porte-parole ? « C’est vrai que la profession de journaliste est une profession très lourde en terme de disponibilité et financièrement peu rentable. En Belgique, avec la crise que rencontre la presse écrite notamment, on sait bien que les salaires ne sont pas très élevés », explique Marc Lits, professeur à l’UCL.

« Ce que je constate, c’est qu’il y a une grande difficulté d’être journaliste aujourd’hui. De plus en plus, les rédactions sont des rédactions « low cost ». Je suis surpris de la paupérisation et de la grande précarité du métier où les journalistes sont amenés à faire, pour des raisons alimentaires, le petit buzz, le petit coup médiatique, le petit truc amusant qui tue totalement l’information et le journalisme », ajoute Frédéric Cauderlier, ancien journaliste de RTL, devenu porte-parole du MR.

Mais il y a aussi d’autres voies possibles comme le passage par le récit et la narration. « Les textes diminuent parce qu’on a décrété que les gens n’aimaient pas lire, et puis surtout, on a coupé les budgets, ce qui fait qu’on n’est plus capable de faire de longs articles, c’est vraiment le reflet de la crise du journalisme, c’est moins cher de faire de l’opinion et de la chronique. Pourtant, il y a un vrai besoin d’aller sur le terrain », souligne la journaliste française Florence Aubenas.

Michel Butel(c) France Culture

Michel Butel
(c) France Culture

« Vous savez, lancer un journal aujourd’hui, cela ne doit plus consister à donner des nouvelles comme c’est le cas dans la presse traditionnelle. Il faut aller vers la divagation car je suis convaincu que le journalisme doit explorer le monde intime. Ce qui me déçoit, dans tous les articles qu’on peut trouver, c’est qu’il n’y a jamais aucun lien avec la vie personnelle. Pour le moment, l’actualité ne nous parle pas, c’est ce qui explique que les journaux sont en voie de disparition parce qu’il n’y a plus d’histoire. En cela, il faut une presse politique dans le sens plein du terme comme au temps de l’âge d’or du journalisme, celui des Hugo et des Vallès. C’est la seule façon pour retrouver cet esprit civique, celui d’une presse citoyenne. Aujourd’hui, c’est de moins en moins imaginable de trouver un journal qui remplit ce rôle, et cela va demander du temps pour redonner du sens au journalisme », poursuit Michel Butel, le rédacteur en chef de L’Impossible.

België Bart

En Belgique, jamais aura-t-on autant sans doute parlé de Bart De Wever qu’en 2012. Le président de la N-VA est devenu aujourd’hui incontournable. S’il n’est pas le premier politique flamand à remettre en question l’avenir de la Belgique, rarement l’un d’eux aura autant bénéficié d’une telle image négative en Belgique francophone, mêlant peur, incompréhension et total rejet. « On assiste du côté francophone à un repli communautaire avec un Bart De Wever représenté comme un leader d’extrême-droite, un peu à la Le Pen. Et puis il y a cet autre aspect qu’est la victimisation des francophones, victimes de l’ogre De Wever », expliquait Nicolas Baygert à Apache.be au lendemain des élections communales d’octobre 2012.

phpThumb_generated_thumbnailjpgAu moment où Bart De Wever appelait les francophones à discuter du confédéralisme, l’idée du plan B refaisait elle aussi surface. « Au sujet du Plan B, on lit tout et son contraire. Selon les moments, on nous dit que tout cela est très discret et qu’effectivement, il y a une série de rencontres, que les francophones se préparent. Et à d’autres moments, on nous fait comprendre qu’on n’est pas très loin dans la mise en place d’un plan B. Ce n’est de toute façon, à ce stade, qu’une position de repli côté francophone, pas une volonté politique », admettait Vincent de Coorebyter, directeur du Crisp.

Car depuis 2010, et les dernières élections législatives qui ont conduit le pays à la crise politique la plus longue de son histoire (540 jours sans gouvernement !), la N-VA est le premier parti en Belgique, et l’avenir du pays semble chaque jour plus contrarié, mal assuré, à tel point qu’il fait dire aux « belgo-sceptiques » qu’il est impossible désormais de faire maison commune. Du coup, et même si le spectacle n’est pas nouveau, on s’interroge sur la réalité d’une Belgique unitaire et démocratique: « faut-il donc se demander quand la Belgique cessera d’exister ou plutôt comprendre à quoi est due cette longévité remarquable ? »

Alors, comme l’a écrit Thucydide, il faut choisir :  « se reposer ou être libre. »

Pourquoi devenir porte-parole quand on est journaliste ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 10/12/2012 at 06:22
Marc Lits

Marc Lits

Passer d’une rédaction à un cabinet ministériel ou à un bureau de parti, il n’y a qu’un pas. De plus en plus de journalistes le franchissent au point que le phénomène soit devenu banal en Belgique. Analyse du phénomène avec Marc Lits, professeur de communication et directeur de l’Observatoire du récit médiatique à l’UCL. Il est l’auteur du livre « Communication politique et lobbying », paru aux éditions De Boeck. Un article à lire en intégralité sur APACHE.BE

Quelles sont les raisons qui expliquent le départ des journalistes vers le métier de porte-parole?

En général, ce ne sont pas des jeunes journalistes qui se tournent vers ce métier. Souvent, les journalistes qui quittent la profession pour être porte-parole ont passé entre cinq et dix ans dans une rédaction. Ce sont des gens qui ont un statut, qui sont installés, qui ont une stabilité professionnelle, mais qui ont le sentiment d’avoir le tour du métier et qui ont l’envie d’aller voir ailleurs. C’est vrai que la profession de journaliste est une profession très lourde en terme de disponibilité et financièrement peu rentable. En Belgique, avec la crise que rencontre la presse écrite notamment, on sait bien que le salaires ne sont pas très élevés. Tous ces facteurs amènent à une forme de mobilité qui est plus forte qu’avant, qui permet à certains journalistes de se dire : je peux capitaliser sur mon expérience et mon carnet d’adresse de journaliste d’être engagé par des entreprises, des partis ou des ministères avec des horaires plus supportables et des conditions salariales plus intéressantes.

Justement y’a-t-il des différences entre le métier de porte-parole pour une entreprise et celui pour un parti ?

Oui, il y en a. Quand vous êtes porte-parole pour une entreprise, vous portez le point de vue de cette entreprise, c’est clairement affiché et il n’y a pas d’interférence avec le débat politique. Par contre, en tant que porte-parole pour un parti ou un ministère, vous êtes quand même fameusement étiqueté politiquement. Surtout quand vous travaillez pour un cabinet ministériel, vous savez que cela n’a qu’un temps et vous risquez de revenir assez vite dans votre rédaction du jour au lendemain. C’est ce qu’on a vu notamment avec la journaliste Hakima Darhmousch qui a été la porte-parole de Louis Michel et qui présente aujourd’hui le journal sur RTL. Cela pose tout de même question.

Il y a le risque pour le journaliste de devenir militant ?

En tout cas, contrairement à des journalistes qui se tournent vers une carrière politique, le choix de devenir porte-parole est moins clair. Prenons le cas de Frédéric Cauderlier, ancien journaliste à RTL et actuel directeur de la communication au MR, il n’a pas de carte de parti mais il a des sympathies pour les idées du MR. On peut difficilement être porte-parole d’un parti ou d’un ministre, si on n’a pas de sympathie pour lui. Quand ces journalistes reviennent dans leur rédaction, on peut les soupçonner d’avoir une carte de parti inscrite dans la tête. Cela laisse auprès du public l’impression que les rédactions sont politisées, mais surtout cela entraîne une méfiance du public par rapport aux médias traditionnels, par rapport à un discours dominant qui serait partagé par les journalistes et les politiques.

Quelles sont les règles dans les rédactions pour gérer le retour de ces journalistes ?

A la RTBF, les journalistes peuvent prendre un congé politique. Quand ils reviennent à la rédaction, il y a toujours une période de mise au placard de plusieurs mois. A RTL, c’est plus strict, les journalistes sont censés démissionner, mais c’est vrai que certains reviennent plus vite que d’autres parce qu’ils ont une expertise et les réseaux qui vont avec.

Un passage par un cabinet politique, c’est un plus pour un journaliste ?

Le grand avantage, c’est d’avoir été de l’autre côté et de découvrir au fond comment se fabriquent et s’entretiennent les relations entre politiques et journalistes. On est totalement du côté du off, de tout ce qui ne se retrouve pas dans les médias, de tout ce qui ne se dit pas aux journalistes. Être à l’intérieur d’un cabinet ou d’un parti, cela permet de développer ses contacts, ses réseaux avec ceux qui ne sont pas forcément à l’avant-plan, comme les parlementaires, les chefs de cabinet, tous ceux qui sont en deuxième ligne au fond, mais qui jouent un rôle déterminant pour définir les lignes idéologiques d’un parti ou les gros dossiers politiques.

Frédéric Cauderlier : « On va me coller une étiquette politique jusque dans le restant de mes jours. »

In Un pavé dans la "Meuse" on 03/12/2012 at 06:14
Frédéric Cauderlier

Frédéric Cauderlier

Passer d’une rédaction à un cabinet ministériel ou à un bureau de parti, il n’y a qu’un pas. De plus en plus de journalistes franchissent ce pas au point que le phénomène soit devenu banal. Rencontre avec ces visages, ces voix ou ces signatures connues qui ont décidé du jour au lendemain de quitter leur rédaction pour devenir attaché de presse auprès d’un ministre, d’un président de parti ou même au sein d’une entreprise. Après Alain Gerlache et Michel Henrion, c’est au tour de Frédéric Cauderlier, actuel directeur de la communication au MR.

Pendant douze ans, Frédéric Cauderlier a été journaliste à RTL-TVI et animateur de l’émission « Sans langue de bois », une émission qui passe au crible l’actualité politique. En mars 2011, peu de temps après l’arrivée de Charles Michel à la tête du MR, il est devenu le porte-parole du président de parti. Un article à lire en intégralité sur APACHE.BE

« On va me coller une étiquette politique jusque dans le restant de mes jours »

« Je n’avais jamais imaginé que je serais un jour porte-parole dans un parti politique. C’est vrai que je me posais depuis deux, trois ans des questions par rapport à mon métier à RTL. J’estimais que je tournais en rond et que les perspectives d’avenir ne me semblaient pas exceptionnelles. L’autre aspect, j’ai toujours été passionné par deux choses, le journalisme et la communication politique. Quand j’étais à RTL, j’étais journaliste politique. Sur la fin, j’ai recentré mon activité journalistique sur l’analyse de la communication politique avec l’émission « Sans langue de bois ». Finalement, le fait de devenir porte-parole est une suite logique dans mon parcours, avec cette curiosité de voir l’autre aspect des choses dans un parti politique. Puis le reste, c’est le hasard. Charles Michel est devenu président du MR, il m’a contacté, on en a énormément discuté. Il faut l’admettre, ce n’est pas un passage évident car après cela, on va me coller une étiquette politique jusque dans le restant de mes jours, même si je n’ai pas de carte de parti. Mon métier, c’est d’être spécialiste de la communication du MR, sans être pour autant un mandataire politique. »

« Je ne sais pas si j’aurais pu rejoindre un autre parti »

« Quand on est porte-parole, on doit être en accointance avec le parti politique qu’on représente. Cela ne m’empêche pas de ne pas être d’accord avec toutes les décisions du MR. Quand j’étais journaliste, on m’a souvent proposé de rejoindre des cabinets ministériels, mais cela ne me disait pas. Devenir porte-parole d’un président de parti, cela me motivait davantage, c’était lié aux défis du moment pour le MR et à la personne de Charles Michel. En 2007, le MR était le premier parti francophone, puis il s’est retrouvé en grande difficulté. Puis, il y avait la volonté de Charles Michel de réorienter le MR. Il y a deux ans d’ici, c’était un parti qui n’avait pas une bonne image, c’était un parti décrié tant dans l’opinion publique que dans les médias. Donc les défis étaient important pour moi et je ne souhaitais pas m’installer dans un fauteuil de porte-parole. Je ne suis pas sûr que je serais parti de la rédaction de RTL pour aller dans un parti qui, sans rien faire, fait des scores extraordinaires. »

« L’agenda est sans cesse bousculé »

« Le monde politique est un monde qui vit avec ses codes et on a beau comme journaliste le côtoyer en permanence, je pense que tant qu’on n’est pas dedans, on ne peut pas avoir une vue exhaustive de la vie politique. Comme journaliste, je pensais que tout était millimétré, tout était orchestré dans la communication politique. Mais ce n’est pas vrai ! Il se passe des choses qu’un porte-parole ne soupçonne pas quand on se lève le matin. La grande difficulté, c’est qu’on est confronté comme porte-parole à de la communication de crise parce que les journalistes nous appellent rarement pour vous annoncer une bonne nouvelle, c’est plutôt quand il y a des polémiques où il faut réagir dans la seconde. Par exemple, je n’aurais jamais imaginé une seconde le divorce du MR avec le FDF, et même Charles Michel n’aurait pas pu l’imaginer. Pendant des semaines, on a été dans de la communication de crise. Donc l’agenda est sans cesse bousculé, tout évolue si vite, 24 heures, c’est énorme, on travaille plus dans une forme d’improvisation. »

RTL = MR, RTBF = PS ?
« Cette image collée à la chaîne privée m’a toujours énervé. Paul Magnette (PS) a joué sur cette image en parlant de MRTL. Cela a plu à l’univers médiatico-politique qui aime bien cracher sur cette chaîne. Je suis persuadé que le public ne fait cette association entre le MR et RTL. En dix ans de métier à RTL, l’indépendance a toujours été totale, et le seul parti avec lequel j’ai eu des difficultés comme journaliste politique, ce n’était pas le MR. Puis d’autres journalistes de la chaîne sont partis travailler pour les autres partis, Ecolo, PS ou cdH, car l’un dans l’autre, dans chaque rédaction, il y a une connivence naturelle entre les journalistes et les politiques. On peut dire la même de la RTBF. Le raisonnement que je tiens pour mon ancien employeur, je le tiens aussi pour le service public : ce n’est pas la chaîne du PS. D’ailleurs, si on regarde la grille éditoriale des journaux, le JT le plus regardé par les électeurs socialistes, c’est celui de RTL parce que c’est une chaîne populaire, qui joue un peu sur les peurs, tandis que le JT de la RTBF, plus intellectuel, plus scolarisant, c’est au fond plus l’électorat du MR. Selon moi, ce qui peut expliquer une collusion entre les médias et les politiques, c’est quand un porte-parole retourne dans sa rédaction et redevient du jour au lendemain journaliste politique au bout de trois ou six mois comme si de rien n’était. »

A l’heure du buzz et des rédactions « low cost »

« Je crois que c’est important qu’un porte-parole soit un ancien journaliste car il comprend mieux qu’un autre les besoins des journalistes. D’un autre côté, le journaliste ne comprend pas les difficultés du communicateur, en réclamant une réaction dans les quinze secondes. Ce n’est pas toujours faisable, pas parce qu’on n’a pas d’idée, mais viennent se poser des questions de disponibilité, et puis, avant de prendre une position ou de réagir, il est sain d’attendre. Car ce que je constate, il y a une grande difficulté d’être journaliste aujourd’hui. De plus en plus, les rédactions sont des rédactions « low cost ». Je suis surpris de la paupérisation et de la grande précarité du métier où les journalistes sont amenés à faire, pour des raisons alimentaires, le petit buzz, le petit coup médiatique, le petit truc amusant qui tue totalement l’information et le journalisme. Cette attitude-là est risquée car on va en revenir à une forme de communication très institutionnalisée, très quadrillée. Ensuite, du côté du monde politique, cela entraîne une grande méfiance puisque les journalistes sont à la recherche de petit mot. Il est devenu dangereux de faire du off, de l’humour, de laisser la caméra tourner en permanence. C’est un phénomène qui m’inquiète vraiment. »

Michel Henrion : « le risque absolu pour un porte-parole, c’est de devenir militant »

In Un pavé dans la "Meuse" on 26/11/2012 at 07:00

Michel Henrion

Passer d’une rédaction à un cabinet ministériel ou à un bureau de parti, il n’y a qu’un pas. De plus en plus de journalistes franchissent ce pas au point que le phénomène soit devenu banal. Rencontre avec ces visages, ces voix ou ces signatures connues qui ont décidé du jour au lendemain de quitter leur rédaction pour devenir attaché de presse auprès d’un ministre, d’un président de parti ou même au sein d’une entreprise. Après Alain Gerlache, c’est au tour de Michel Henrion, journaliste, blogueur et spécialiste des médias, il a surtout été le porte-parole de président du PS, Guy Spitaels, à l’époque où on le surnommait « Dieu ». Un article à lire en intégralité sur APACHE.BE

Michel Henrion, c’est l’un des spécialistes de la communication politique les plus suivis en Wallonie et à Bruxelles : cinquième au ‘‘Top 100 des influenceurs » du Vif-L’Express en février 2012, premier au « Top Ten des journalistes francophones belges » dans ce même classement. Chaque semaine, sur les réseaux sociaux, à la télé ou à la radio, il intervient pour analyser les faits et gestes, faire et défaire les réputations du cirque médiatico-politique de notre pays. C’est que l’homme fréquente depuis longtemps les coulisses de la vie politique belge, des couloirs du Parlement au trottoir de la rue de la Loi. D’abord comme journaliste au Pourquoi Pas ?, puis surtout, pendant huit ans, comme porte-parole de Guy Spitaels, président du PS entre 1981 et 1992, avec lequel il a mené sept campagnes électorales. Rencontre pour Apache.be avec ce « spin doctor » de la politique belge.

Le risque ? « Devenir militant »

« Quand je suis devenu attaché de presse de Guy Spitaels, j’étais journaliste. Je connaissais l’homme, j’avais eu l’occasion de le rencontrer et de l’interviewer. Pour moi, il ne s’agissait en aucun cas de devenir militant ou candidat à une élection, je ne l’ai jamais envisagé. Comme journaliste, on peut avoir des affinités politiques. C’est ce qui conduit d’ailleurs à devenir porte-parole, mais le pire, et c’est qu’il faut éviter à tout prix, c’est de devenir militant. C’est le drame absolu pour un journaliste. Au contraire, on doit garder ses réflexes de journaliste et ne jamais mentir à ses anciens confrères, pour leur raconter des histoires et faire des effets d’annonce dans les journaux, au risque de perdre très vite toute crédibilité. »

Savoir garder ses distances

« Comme porte-parole, il faut savoir garder une distance, une liberté d’action, jouer un jeu personnel par rapport à son ministre ou son président de parti car les cabinets sont un monde clos où l’on ne retrouve que des militants, vénérant leur ministre. Cette distance du porte-parole est essentielle pour pouvoir informer les autres journalistes. C’est la seule façon d’être considéré et de nouer des relations intéressantes avec un homme politique. Car entre les politiques et les journalistes, les normes sont différentes et le monde politique est un monde très arriéré par rapport à la communication. J’ai donné des documents à des journalistes, et si Guy Spitaels l’avait su, il en aurait été horrifié et ne me l’aurait pas permis. Après tout, on ne vend pas un produit alimentaire, on propose de l’information. »

L’envers du décor ? « On n’est plus dupe de rien »

« Quand un journaliste arrive dans un cabinet politique ou quand il devient porte-parole, il découvre l’envers d’un décor qu’il pouvait à peine soupçonner. Pour moi, c’est la meilleure des formations pour les journalistes parce qu’ils méconnaissent les luttes de pouvoir au sein d’un gouvernement, d’un cabinet ou d’un parti, où l’on compte ses pires ennemis, ou encore la pression des lobbys. Après cela, un journaliste n’est plus dupe de rien. Quand j’étais porte-parole, le directeur d’un groupe de presse et son directeur de rédaction sont venus me trouver pour demander des subsides pour ouvrir une imprimerie, en me disant que les colonnes dans ses journaux étaient ouvertes pour toute interview avec Guy Spitaels. Je peux comprendre l’argument économique du directeur du groupe de presse, mais pas celle du directeur de la rédaction qui ne disait rien. Moi, comme journaliste, j’étais ahuri, je n’en revenais pas. Mais c’est le genre de chose que l’on ne sait découvrir que quand on est porte-parole. Avant cette expérience, j’étais d’une grande naïveté. »

Devenir porte-parole, souvent une nécessité financière pour les journalistes

« Depuis les années 80, on n’imagine plus un politique sans un attaché de presse ou un conseiller en communication. Du coup, le milieu journalistique, c’est le milieu dans lequel les politiques vont puiser puisque les tâches d’un journaliste ou d’un porte-parole sont très proches : il s’agit de communiquer à des électeurs ou à l’opinion publique. Sans compter que le métier de journaliste est dévalorisé depuis longtemps : les salaires sont bas, beaucoup de journalistes ont du mal à nouer les deux bouts, les rédactions réduisent les coûts. C’est un métier où il est difficile d’en vivre, et si on n’a pas tout ce qu’il faut pour s’installer dans cette profession, le métier de porte-parole apparaît pour beaucoup comme une solution. »

Michel Henrion sur sa passion des médias (RTL.be)

Alain Gerlache : « on n’imagine pas la part d’improvisation au 16, rue de la Loi »

In Un pavé dans la "Meuse" on 18/11/2012 at 07:00

Alain Gerlache

Passer d’une rédaction à un cabinet ministériel ou à un bureau de parti, il n’y a qu’un pas. De plus en plus de journalistes franchissent ce pas au point que le phénomène soit devenu banal. Rencontre avec ces visages, ces voix ou ces signatures connues qui ont décidé du jour au lendemain de quitter leur rédaction pour devenir attaché de presse auprès d’un ministre, d’un président de parti ou même au sein d’une entreprise. Aujourd’hui, rencontre avec Alain Gerlache, journaliste à la RTBF et ancien porte-parole de Guy Verhofstadt entre 1999 et 2003.

Un article à lire en intégralité sur le site APACHE.BE

Aujourd’hui, Alain Gerlache est le spécialiste des médias interactifs sur la RTBF. Chaque matin, les auditeurs peuvent l’entendre dans Mediatic où il revient sur la révolution numérique. On l’oublierait presque mais pendant des années, Alain Gerlache a été le journaliste politique de la RTBF avec son émission A bout portant qui voyait défiler tout les hommes et femmes politiques du moment. C’était en 1996 et 1999, année où il est devenu, à la surprise générale, le porte-parole de Guy Verhofstadt. Pour nous, il revient sur son métier de porte-parole.

La rencontre avec Guy Verhofstadt

« C’est Guy Verhofstadt qui m’a appelé. Je ne le connaissais pas très bien. Je l’avais interviewé quelques fois. C’est lui qui m’a fait la proposition et cela correspondait à un moment où j’avais envie de changer d’air à la RTBF. Ce qui m’a plus dans cette proposition, c’est que c’était une époque où il y avait un grand changement. C’est un gouvernement inédit, une coalition qui n’avait jamais existé avec un premier ministre libéral. J’ai trouvé que c’était une aventure à tenter. Cela avait surpris tout le monde, et je ne crois pas que dans une autre situation, j’aurais franchi le pas. »

La fin d’un sacerdoce

« Si de plus en plus de journalistes quittent leur rédaction, c’est parce qu’il y a une grande précarité dans le métier. Devenir porte-parole, cela permet de mieux gagner sa vie, en continuant de faire un métier dans la communication. Ce à quoi on assiste, c’est à une banalisation de ce changement qui s’accompagne d’une désacralisation du journalisme où on n’a plus l’impression que le journalisme est un sacerdoce, le journalisme est une profession. Comme n’importe quel métier, on peut passer à un autre métier, à une autre entreprise. Cela fait partie de l’évolution du monde journalistique. Désormais, on a une vision plus professionnelle de cette fonction, d’où le fait qu’on puisse y passer de l’une à l’autre, sans trop de problème. C’est devenu banal, et plus comme une trahison des idéaux journalistiques. »

De l’autre côté de la rue de la Loi… l’improvisation et le hasard

« Je ne dirais pas qu’on découvre tout, ce n’est pas cela. Mais comme journaliste, il y a quand même des choses que je connaissais mal, que je n’imaginais même pas. Ce ne sont pas les jeux politiques qui m’ont le plus frappé, mais ce qui m’a étonné, c’est que comme tout journaliste, on a l’impression que tout en politique a été pensé, réfléchi, mais en réalité, la part d’improvisation et du hasard est beaucoup plus grande qu’on ne l’imagine. C’est ce qui fait qu’on croit qu’il y a des tas de tractations, là où il n’y a que l’effet du hasard. Il n’y a pas que cela. La vie politique est quand même moins organisée et systématisée qu’on ne le croit. Régulièrement, il m’est arrivé de devoir répondre à des questions, sans encore connaître la position de Guy Verhofstadt, et je ne pouvais pas le montrer car on a sa crédibilité à conserver. Je répondais donc comme je pensais qu’il allait répondre. Pour pallier à cette difficulté de l’improvisation, c’est important d’avoir un œil sur tous les dossiers et d’avoir une connaissance approfondie avec la personne pour laquelle on travaille. Il faut être plongé là-dedans à 1000 % »

En dix ans, le métier a changé

« Mais le métier que j’ai fait avec Guy Verhofstadt entre 1999 et 2003 n’a plus rien à voir avec celui qui existe aujourd’hui. C’est plus complexe, plus compliqué, plus lourd à gérer. Quand j’étais porte-parole de Guy Verhofstadt, on était rythmé par la télé, la radio, la presse, mais maintenant, tout est instantané, il faut réagir en permanence. Cela change complètement le travail de l’attaché de presse. C’est plus compliqué aujourd’hui et en même temps, cela permet de développer un autre type de communication.  »

Devenir militant ?

« Comme il s’agissait de devenir le premier ministre flamand, ce n’est pas aussi marqué que si j’avais travaillé pour un ministre ou un parti francophone. Ensuite, le premier ministre n’est pas amené définir la position d’un parti, mais celle d’un gouvernement et des partis qui le compose. On le voit bien avec Di Rupo aujourd’hui, il n’est plus aussi marqué socialiste qu’avant, cela vaut aussi pour son service de presse. Puis, ce n’est pas nécessaire d’être dans un parti ou de passer dans un cabinet pour un journaliste militant. Je connais des journalistes, passés par la case attaché de presse, qui sont d’une rigueur totale. Mais passer par un cabinet ministériel, cela apporte énormément à un journaliste. Le paradoxe, c’est que je serais un bien meilleur journaliste politique maintenant qu’avant. »

Retour à la rédaction

« Ce qui m’a toujours posé question, c’est de savoir comment on est perçu par le public quand on passe de journaliste à porte-parole, et inversement ? Quand je suis devenu porte-parole, je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire par la suite. Mais en revenant à la RTBF, j’ai préféré ne plus faire d’actualité politique car quelque soit mon engagement pour être rigoureux, impartial dans mon travail de journaliste, je ne serais pas perçu par le public comme objectif ou neutre. J’ai donc préféré m’abstenir et me consacrer plutôt aux évolutions de la communication. »

Michel Butel, la tentation de « L’Impossible »

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 12/11/2012 at 06:56

Michel Butel
(c) France Culture

Vingt ans après L’Autre journal, un rédacteur en chef « timide et audacieux », Michel Butel, se lance dans un pari fou, une courte utopie face à la crise, celle de L’Impossible. Un journal improbable devenu possible, un mensuel qui ne ressemble à aucun autre, à contre-courant de toute la presse actuelle et trop souvent moribonde. Ici, ce sont 128 pages engagées dans l’agitation des idées, dans ce goût de la marge loin du conformisme de l’arène médiatique. Ici, l’information doit passer par l’émotion, l’imagination, le désir, en faisant participer les écrivains, les penseurs, les artistes. Rencontre avec cet écrivain et poète de 71 ans, porteur d’une insatiable envie d’un journalisme différent, d’un « journal sans journalistes » bien loin au fond de l’ « universel reportage ». (à lire en intégralité sur Indications.be)

Alors que la presse écrite en France comme en Belgique est chaque jour davantage menacée, vous avez « inventé » au printemps dernier un autre journal, L’Impossible. Comment est né ce projet improbable?

Depuis toujours, j’ai l’espoir d’un journal comme L’Impossible. La difficulté, c’était de trouver les moyens pour faire naître ce projet. D’ailleurs, les responsables des autres journaux nous ont pris pour des fous, des irresponsables, comme des adultes face à des enfants en train de rêver. Cela montre à quel point il n’y a pas de place pour la divagation. Mais outre cela, j’ai toujours été passionné par ce que je crois que pourrait être un journal, pas ceux qu’on trouve partout dans les kiosques, mais ceux qui provoquent l’attente et le désir chez les lecteurs. J’ai toujours pensé qu’un journal pouvait être beau, et j’ai toujours eu cette passion, cette folie à propos du journal, en souhaitant un mensuel singulier, atypique, à contre-courant des experts, un journal qui soit curieux et difficile comme pourra l’être L’Impossible, en accueillant sans œillères et pêle-mêle comme je l’ai écrit d’ailleurs dans le numéro deux du journal, les voix d’un peuple inattendu qu’on n’entend plus ailleurs, c’est-à-dire des pensées que personne, ou rien, ne laissait présager.

L’Autre journal. 1984-1992, une anthologie
(paru aux éditions Les Arènes)

Justement au moment où parait L’Impossible, les éditions Les Arènes publient une anthologie de L’Autre journal. Vingt après la fin de cette aventure, tout le monde parle de ce journal, même ceux qui ne l’ont pas connu…

C’est très curieux de voir comment en deux décennies L’Autre journal est devenu un objet mythique et culte. Jamais je n’aurais pu l’imaginer. D’ailleurs, pour cette anthologie, et depuis vingt ans, je n’avais lu aucun exemplaire. Mais cela confirme une tendance auprès des lecteurs, celle qu’un journal comme L’Autre journal hier et comme L’Impossible aujourd’hui remplissent un rôle que ne joue pas les autres journaux, à savoir qu’on a donné et qu’on donne une place aux lecteurs, à ses attentes, ses désirs. La presse reste imperturbable à considérer comme une anomalie tout ce qui est proche de la création, de la vie intime. La presse papier, ce n’est pas Internet qui la tue, c’est la faillite de son propre système, la faillite de toutes les idéologies, de tous les discours pour laisser uniquement dans ses pages la parole aux experts.

La presse, quelle presse ? C’était le titre d’une de vos interviews avec Edwy Plenel, ancien directeur du Monde et actuel rédacteur en chef de Mediapart. Vous disiez à propos de ce site d’information qu’il était le « laboratoire d’une presse citoyenne ». On pourrait dire la même chose au sujet de votre journal, L’Impossible

Vous savez, lancer un journal aujourd’hui, cela ne doit plus consister à donner des nouvelles comme c’est le cas dans la presse traditionnelle. Il faut aller vers la divagation car je suis convaincu que le journalisme doit explorer le monde intime. Ce qui me déçoit, dans tous les articles qu’on peut trouver, c’est qu’il n’y a jamais aucun lien avec la vie personnelle. Pour le moment, l’actualité ne nous parle pas, c’est ce qui explique que les journaux sont en voie de disparition parce qu’il n’y a plus d’histoire. En cela, il faut une presse politique dans le sens plein du terme comme au temps de l’âge d’or du journalisme, celui des Hugo et des Vallès. C’est la seule façon pour retrouver cet esprit civique, celui d’une presse citoyenne. Aujourd’hui, c’est de moins en moins imaginable de trouver un journal qui remplit ce rôle, et cela va demander du temps pour redonner du sens au journalisme.

Et cette quête de sens dans le journalisme, elle passe nécessairement par les mots, le texte, le récit ?

Je le crois. Cela ne veut pas dire que tous les textes doivent être longs. Cela peut être juste un fragment, mais il faut qu’on retrouve cette attente, ce désir, cette émotion, c’est le seul moyen pour faire vivre un journal, pour l’inventer, c’est poser une voix singulière, pour le faire vivre, il faut laisser un espace de liberté à travers les mots et les idées. Je suis convaincu qu’un journal doit être un événement dans la vie de chacun. Il doit faire surgir des voix, celles qui racontent la vie avec d’autres mots, ceux que l’on ne lit plus dans les journaux. Aujourd’hui, le temps est ravagé par l’instant, la nécessité, c’est qui fait que l’information est morte, illisible, inaudible alors qu’il faut du temps pour imaginer un journal qui émeut, trouble, inquiète ses lecteurs.

L’Impossible, l’autre journal

Au fond, L’Impossible, c’est un journal intime de l’existence…

Je conçois véritablement le journal comme une œuvre d’art, comme un work in progress. Prenez l’exemple d’un fait divers, c’est un crime qui impressionne l’ensemble de la société parce qu’il touche la plupart du temps un élément de notre vie personnelle. Pourtant, la presse traite ces faits divers de la façon la plus vulgaire possible, c’est cela l’idée qu’on se fait du monde ? Ce que je veux dire, c’est qu’il faut transcender cette vulgarité, il faut que le journal laisse la place à la création car elle peut toucher nos vies, elle peut faire circuler la vie intime du monde dans les pages du journal, et au fond, en faire une œuvre immortelle alors que l’information meurt aussi vite qu’elle a été écrite. C’est cela L’Impossible : changer le monde, mais aussi la façon dont on le perçoit! Comme un autre journal, on peut partir d’un fait divers, mais la raison d’être, de vivre sera totalement différente, celle de la quête de la beauté et de l’intelligence dans cette atteinte à l’humanité.

Le site de L’Impossible

Un pavé dans « La Meuse » (ép.16) : journaliste, une illusion perdue ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 23/10/2012 at 07:31

Jusqu’ici, les contours de la profession journalistique sont restés difficiles à observer, il n’en reste qu’en Belgique francophone, le groupe professionnel des journalistes n’a eu de cesse de se modifier ces dernières années, notamment par la féminisation du métier, l’élévation du niveau d’études, mais aussi par des conditions de production dégradées ou par une plus grande diversité des statuts des journalistes en fonction du média, du type de travail ou d’entreprise (EGMI, 2011).

Ces transformations soulèvent une question essentielle pour l’avenir du journalisme, celle de la métamorphose du support d’information comme pourvoyeur de nouvelles, celle aussi de la qualité et de la fiabilité de l’information, de la spécificité des contenus, celle enfin du rôle et de la responsabilité sociale du journaliste.

Ces dernières années, cette évolution s’est d’ailleurs amplifiée avec l’avènement du journalisme sur le web. Le statut des journalistes comme leurs pratiques s’en sont retrouvés bouleversés, si l’on en croit les propos de certains éditeurs de presse comme Bernard Marchant du groupe Rossel : « Le travail du journaliste ne sera plus d’informer, les gens sont déjà surinformés ».

Ces propos datent de février 2012 au moment même où le premier éditeur de presse francophone annonçait des synergies entre Sudpresse et Le Soir, pour la déclinaison des informations locales et régionales dans plusieurs journaux du groupe, sans contrepartie financière pour les journalistes employés et indépendants.

À partir de cet exemple récent, on mesure aisément les défis et les enjeux auxquels sont confrontés les journalistes en Belgique francophone, à la fois acteurs et otages des changements au sein d’un champ en pleine mutation, tant au niveau de la transformation de leur identité, de leur fonction sociale que du point de vue de leurs trajectoires professionnelles.

La fin du professionnel de l’information ?

D’abord, on assiste à la remise en cause de l’un des rôles premiers (si ce n’est le premier rôle ?) des journalistes, à savoir celui d’ « informer », c’est-à-dire « ce qui apprend quelque chose au destinataire du message et le rend plus riche en connaissances » (EGMI, 2011 : 171). En contestant cette fonction sociale, en admettant que le public est déjà « surinformé », on peut se demander quels sont les rôles actuels du journaliste. S’il n’est plus un professionnel de l’information, que lui reste-t-il alors comme rôle social ? Aujourd’hui, avec la révolution technologique, on constate un renversement du statut du journaliste, à savoir que ses interventions sont de plus en plus limitées, en lien notamment avec la refonte des modes d’accès classiques à l’information.

En Belgique comme ailleurs, avec les développements du journalisme sur Internet, les contextes de production, de diffusion et de réception de l’information ont été totalement bouleversés, très souvent au profit du « développement de la dictature du culte de l’immédiateté » (EGMI, 2011 : 167). Désormais, informer le public consiste la plupart du temps en une course à l’instantanéité, dans un contexte de concurrence accrue, de « marchandisation » croissante de l’information (Jespers, 2006), où le rôle de fournisseur d’information du journaliste se réduit à n’être qu’un simple relais, sa seule compétence étant celle d’instiller des articles le plus rapidement possible, souvent au détriment de la fiabilité et de la vérification des informations (EGMI, 2011 : 165).

D’où des informations de plus en plus factuelles, souvent événementielles, quand elles ne sont pas uniformisées ou formatées. Un phénomène qui dénature le modèle journalistique, qui altère la sélection des informations, leur hiérarchisation et qui réduit la mission d’explication et d’interprétation du journaliste à peau de chagrin puisque « la quantité et la qualité du contenu informatif des médias dépendent moins aujourd’hui de facteurs idéologiques que de facteurs socio-économiques » (Jespers, 2006).

Le risque de la « malinformation »

Ce phénomène, c’est ce qu’on a appelé la « malinformation » (Heinderyckx, 2003) ou la « surabondance informative » (Grevisse, 2010). Cela s’apparente à une menace pour l’activité journalistique, parce que la profession est d’abord et surtout exposée aux mutations technologiques et organisationnelles.

Car pour les opérateurs médiatiques, il s’agit de disposer d’un personnel polyvalent capable de décliner sur plusieurs supports le même contenu, d’en faire davantage, en moins de temps, sans recul parfois par rapport à l’événement. En cela, la fonction majeure du journaliste se résume à n’être plus qu’un « médiateur », un relais « officiel » entre les contenus et le public puisqu’avec Internet, il connaît désormais les intérêts effectifs des lecteurs et va donc chercher à capter un plus grand nombre (Degand, 2012).

La logique commerciale l’emporterait ainsi sur une logique culturelle du journalisme, celle du décryptage, de l’analyse et plus globalement celle de contre-pouvoir, pour pousser au contraire à une « mercantilisation de l’information » (Woodrow, 1992), une « spectacularisation » (Libois, 1994) au détriment de l’intérêt public dans une confusion constante entre information et consommation :

« Les médias recherchent le plus haut niveau de consommation possible et, pour attirer davantage de lecteurs et d’auditeurs ou de téléspectateurs, ils choisissent des options consensuelles, finissant par tous se ressembler »(Jespers, 2006).

L’édifice journalistique ébranlé

Par ailleurs, à côté de l’organisation des contenus et des modifications de consommation de l’information, il y a une autre réalité, économique celle-là, qui touche directement aux conditions de production, dans un secteur en pleine mutation, atteint à sa base, par l’éclatement du lien entre le média et le support. D’où la nécessité de l’adaptation d’un journalisme qui doit passer « par la mise au jour d’un nouveau modèle d’adéquation de ces multiples contenus à des temps recomposés de consommation » (Grevisse, 2010).

Une réalité économique qui, certes n’est pas neuve, ni strictement limitée à un marché comme la Belgique mais qui s’intensifie selon les médias, notamment par des baisses d’effectifs, des restructurations, plans sociaux ou synergies, quand ce ne sont pas des manques de moyens, tout simplement pour développer de nouvelles stratégies rédactionnelles.

En presse écrite quotidienne, par exemple, l’effectif moyen a diminué de près de 200 unités en dix ans entre 2000 et 2009. (EGMI, 2011 : 29) Tandis que sur Internet, les journalistes, exposés à l’immédiateté, sont exclus des tâches valorisantes du journalisme, et voient ce pôle novateur sous-financé par les éditeurs. (Degand, 2012) Avec un sentiment pour les journalistes, en tant que groupe professionnel, celui d’une « précarisation du métier », notamment auprès des plus jeunes, avec un nombre de journalistes pigistes qui a augmenté de manière significative1 tandis que le nombre de journalistes employés diminuait:

« Cette précarisation de la profession se traduit également par l’augmentation du recours aux pigistes. Extérieurs à l’entreprise, ils sont plus facilement corvéables et n’ont pas leur mot à dire sur le contenu, le choix et l’angle des papiers qui leur sont commandés » (Broissia, 2007).

À côté de cela, et compte tenu des difficultés financières rencontrées par de nombreux quotidiens, il faut souligner des conditions de travail dégradées pour les journalistes, « premières victimes de la crise de la presse », « privés de terrain par le manque de moyen, contraints de se limiter au desk  » (EGMI, 2011 : 133).

Un phénomène d’autant plus accru qu’avec la révolution numérique, les opérateurs médiatiques préfèrent investir davantage dans la distribution que dans le rédactionnel où la plupart des entreprises d’information persistent notamment à offrir en ligne, gratuitement des contenus, vendus sur des supports traditionnels dont les bénéfices diminuent d’année en d’année. Difficile dès lors d’investir sur le « terrain » du journalisme, spécialement au niveau de l’offre des contenus éditoriaux (enquête, reportage…) ou du développement de nouvelles approches rédactionnelles (Grevisse, 2010).

Tout cela ébranle l’édifice journalistique, et avec lui, la constitution d’un espace public démocratiquement adapté à notre époque où les journalistes assumeraient totalement leur rôle de contre-pouvoir. Car «  […] parallèlement à la dégradation de leurs conditions matérielles de travail, nombre de journalistes dénoncent la multiplication des atteintes portées à leur indépendance »(Broissia, 2007 ).

Et l’on peut se demander, à la lueur de ce constat, si la logique commerciale ne risque pas de l’emporter sur la logique culturelle du journalisme, en favorisant un journalisme de la demande, et plus de l’offre, en faisant peser de plus en plus aussi les contraintes économiques sur la fabrication de l’information et la recherche de la vérité ?

Car c’est à partir de ce double statut paradoxal, de cette ambiguïté intrinsèque entre la liberté d’expression et la liberté d’entreprise que le journalisme n’a cessé de définir et de réinventer ses identités professionnelles et ses enjeux éthiques. C’est donc ce fragile équilibre entre les valeurs d’usage et les valeurs d’échange qu’il s’agit d’interroger pour analyser les mutations des identités professionnelles et des conditions de travail des journalistes en Belgique francophone.

« Tout est plus flou » : une complexification des statuts du journaliste

Par ailleurs, cette accélération de la fabrication de l’information a conduit à une évolution des statuts du journaliste qui se sont multipliés et complexifiés. En ce sens, le journalisme sur Internet a secoué les habitudes des médias et les pratiques journalistiques, il a bouleversé les circuits de production, de diffusion et de réception de l’information, et ce, auprès d’un public de plus en plus difficile à cerner. Il a fait peser davantage sur les journalistes les contraintes de production, faute d’un modèle rédactionnel et économique adéquat, tout en réduisant les marges d’autonomie de ceux-ci face aux méthodes et aux techniques de la communication politique, économique ou culturelle (Grevisse, 2010).

Car aujourd’hui, comme les contraintes et les doutes sont multiples, on assiste donc au sein de la profession à « un inconfort identitaire en constante reconfiguration », et on constate enfin, au sujet des fonctions sociales du journalisme auprès du public, (et parfois auprès des journalistes eux-mêmes), « des représentations fortes et stéréotypées » (Grevisse, 2010).

D’où l’impression actuelle d’une crise des valeurs auprès des journalistes qui voient leurs fonctions sociales remises en question, leur métier se transformer avec les évolutions technologiques, socio-économiques ou même juridiques du statut de la profession : « […] tout est plus flou : activités journalistiques et non-journalistiques, variété des supports, des fonctions, des modèles éditoriaux » (EGMI, 2011 : 133).

Bibliographie

Antoine, F., & Heinderyckx, F., État des lieux des médias d’information en Belgique francophone, Parlement de la Communauté française de Belgique Wallonie-Bruxelles, Bruxelles, 2011.

de Broissia, L., Rapport d’information fait au nom de la commission des Affaires culturelles sur la crise de la presse, N°13, 2007.

Degand, A., Le journalisme face au web : Reconfiguration des pratiques et des représentations dans les rédactions belges francophones, Thèse de doctorat, Louvain-la-Neuve, 2012. Récupéré le 10 septembre 2012 sur http://uclouvain.academia.edu/AmandineDegand/

Grevisse, B., Déontologie du journalisme : Enjeux éthiques et identités professionnelles, De Boeck, Bruxelles, 2010.

Heinderyckx, F., La malinformation : Plaidoyer pour une refondation de l’information, Labor, Bruxelles, 2003.

Jespers, J.-J., La déontologie face au marketing rédactionnel ou une arbalète contre les vaisseaux de l’Empire, ULB, Bruxelles, 2006. Récupéré le 10 septembre 2012 sur http://www.mlouest.be/documents/Marchandisation.pdf

Le Cam, F., « Histoires et filiations du terme ‘weblog’ (1992-2003). Perspectives pour penser l’histoire de certaines pratiques sociales sur le web », in Les Enjeux de l’information et de la communication, vol. 1, 2010. Récupéré le 12 septembre 2012 sur http://www.cairn.info/publications-de-%20Le%20%20Cam-Florence—67397.htm.

Libois, B., Éthique de l’information. Essai sur la déontologie journalistique, Éditions de l’Université de Bruxelles, Bruxelles, 1994.

Nies, G. & Pedersini, R., Les journalistes free-lances dans l’industrie médiatique européenne, FIJ, 2003.

Rieffel, R, Sociologie des médias, Ellipse, Paris, 2001.

Ringoot, R., & Utard, J. (Dir.), Le Journalisme En Invention: Nouvelles Pratiques, Nouveaux Acteurs, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2005.

Ruellan, D., Le professionnalisme du flou, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 1993.

Woodrow, A. (1992), « Retours aux sources », in La Revue Nouvelle, Bruxelles, 1992, 62-64.

1 « Le nombre de journalistes free-lance augmente constamment depuis quelques années, généralement à un rythme plus rapide que les journalistes salariés dans leur ensemble. » (Nies & Pedersini, 2003 : 7)

La France vue d’en haut (ép.7) : Laurent Binet, un écrivain « embarqué »

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 10/09/2012 at 08:30

Au cœur de la campagne du candidat socialiste, l’écrivain en vogue livre un récit-journal particulièrement décevant. (Un article à lire en intégralité sur non-fiction.fr)

Avec Rien ne se passe comme prévu, Laurent Binet a inventé une nouvelle figure dans la littérature, celle de l’écrivain « embarqué » dans « une machine de guerre », comme il l’écrit lui-même, celle de la campagne de François Hollande, campagne politique et médiatique où tout est prévu, justement, jusqu’au moindre détail. Car si l’auteur s’est imposé un thème, celui de suivre jour après jour la campagne du candidat socialiste, autant dire que le livre est pris irrémédiablement dans les mailles de la communication politique.

Laurent Binet a beau suivre chaque jour les déplacements de François Hollande et de son équipe, il n’arrive pas à se dépêtrer de l’image d’un candidat en train de se présidentialiser. L’auteur est intimidé, reste à distance de l’animal politique qu’il avait pourtant envie de disséquer. Peu à peu, Laurent Binet devient malgré lui ce qu’il nomme « l’électeur-témoin ». Cela fait qu’au final, le candidat Hollande est terriblement absent de ce livre, il n’apparaît qu’en creux, dans la bouche des autres, dans les petites phrases, les sondages ou encore à la télévision car l’écrivain donne la parole essentiellement à ses proches, Valérie Trierweiler, à ses plus importants conseillers Pierre Moscovici ou Manuel Valls ou encore aux nombreux journalistes qui suivent la campagne.

Un livre terriblement prévisible en somme, qui viendra compléter la liste déjà longue des essais et documents sur François Hollande. Sans doute la cause d’une restitution trop fidèle de ce que Laurent Binet a entendu et vu pendant cette campagne. Car là où l’on voudrait vraiment entrer dans les coulisses d’une campagne présidentielle, là où l’on attendait Laurent Binet pour nous présenter cette campagne de façon décalée, l’auteur se voit rattraper par le storytelling d’une campagne, tel que l’on peut le retrouver dans tous les journaux. D’où l’impression également d’un livre qui ne retient que les petites phrases, les anecdotes, un texte qui se limite à une compilation de offs et de blagues entre politiques et journalistes, un texte qui apparaît aussi comme une espèce de défouloir à l’image des nombreux tweets qui ont marqué cette campagne.

C’est un livre qui reflète un constat, celui de l’information continue où tous les candidats s’adaptent au “temps réel” des chaînes d’info, d’Internet et de Twitter qui relaient leurs faits et gestes. En cela, Laurent Binet participe, sans le vouloir, à cette « peopolisation » de la politique, mais surtout à cette nouvelle façon de fabriquer et consommer l’information, où l’on retrouve les mêmes phrases partout.

Laurent Binet

Laurent Binet

Avec Rien ne se passe comme prévu, on est loin du journalisme gonzo à la Hunter S. Thompson dont Laurent Binet se réclame pourtant : à l’ultra-subjectivité fait place dans ce livre une naïveté candide, pleine de bons sentiments, parfois comique aussi, sur le monde politique ou sur François Hollande lui-même, et là où Thompson remettait en cause par ses méthodes la fabrique de l’information dans Dernier Tango à Las Vegas (Tristram, 2010), Laurent Binet ne fait que rendre compte des rapports entre politiques et journalistes, sans proposer de réelle alternative. Même s’il n’hésite dans son livre pas à dénoncer ce système qui conduit, selon lui, à une « uniformisation de l’information » :

« les journalistes échangent entre eux pour être bien sûrs qu’ils n’ont pas commis d’erreurs dans leurs prises de notes, pour les compléter éventuellement si quelque chose leur a échappé ou pour éclaircir ce qu’ils n’ont pas compris. C’est un moment clé, à mon avis, dans la fabrique de l’opinion car les journalistes se livrent en toute bonne foi, sous couvert de vérification, à une véritable séance d’harmonisation de leurs discours, où se dégagent les grandes lignes de ce qui va être retenu – et donc diffusé – par tous, à la fois en termes de citations, de problématisations et d’interprétations « 

Hélas, dans son livre, parce qu’il n’arrive pas à décaler son regard de l’emballement médiatique et politique de cette campagne, Laurent Binet finit en quelque sorte le travail des journalistes, et cela ne fait pas un livre. Au contraire, il nous avait bluffé précédemment avec HhhH, par cette lutte à laquelle il se livrait avec le chef de la Gestapo, Reinhard Heydrich, entre le savoir documentaire, la vérité historique et l’invention fictionnelle, pour nous rendre plus prégnante encore la complexité du réel. Avec Rien ne se passe comme prévu, il faut croire que le réel est devenu singulièrement normal et formaté par cette campagne présidentielle.

Vidéo : Laurent Binet au sujet de son livre, Rien ne se passe comme prévu

Un pavé dans « La Meuse » (ép. 15) : Pierre Piccinin, correspondant de guerre malgré lui

In Un pavé dans la "Meuse" on 04/09/2012 at 10:31

Depuis le 28 juillet, le journal Le Soir publie les chroniques en Syrie de Pierre Piccinin, historien et professeur à l’École européenne de Bruxelles. Cet enseignant « joue » les correspondants de guerre dans une série de reportages écrits à la première personne, « embedded » auprès des insurgés de l’ASL (l’armée syrienne libre) Pierre Piccinin n’hésite pas à se mettre en scène pour témoigner de ces « visions brutes d’horreur » comme il l’écrit, quitte à risquer purement et simplement sa vie. (Un article à lire en intégralité sur Apache.be)

C’est un phénomène inédit jusque-là dans la presse belge pour la couverture d’un conflit, celle de faire appel à un non-professionnel. Traditionnellement, on retrouve bien des chroniques ou des cartes blanche de personnalités médiatiques, d’intellectuels ou de simples citoyens sur certains sujets d’actualité. Mais jamais pour des correspondances de guerre sur un terrain aussi complexe et dangereuse pour les journalistes que celui d’un conflit comme la Syrie. Un terrain d’autant plus difficile que la révolution syrienne s’est doublée d’une bataille de la communication entre le régime et les insurgés, et que cette guerre a fait pas mal de victimes dans les rangs des journalistes.

Certains appellent cela du journalisme citoyen, très présent sur Internet via les blogs et les sites participatifs, où l’on retrouve des citoyens jouer un rôle actif dans la recherche d’informations. Pour d’autres, il s’agit tout simplement de tourisme de guerre où des citoyens deviennent alors combattants, prêts à prendre les armes et à s’engager militairement. Avec alors de possibles dérives : sensationnalisme, manque d’objectivité et de vérification des faits… Loin de mettre en cause le travail de Pierre Piccinin, il pose question, notamment en terme éthique et déontologique, sur la pertinence d’une telle démarche journalistique, celle de rendre compte d’un conflit sous forme de reportage, par un non-journaliste.

 La guerre de Pierre Piccinin

« C’est ma guerre de citoyen du monde, à chaque fois que la justice et la vérité sont contestées et qu’on torture des gens pour les faire taire. C’est ma guerre de chrétien,de témoigner de la souffrance des humbles. C’est enfin ma guerre d’homme, de ne pas rester indifférent à ce qui se passe derrière une frontière, parce que, au-delà de la frontière, ce sont aussi des hommes. »

C’est sur ces mots très forts que se termine la dernière chronique de Pierre Piccinin, parue sur le site du Soir.be, le 12 août dernier et intitulée : « Mourir à Alep ». Cela fait maintenant près d’un mois que Le Soir fait appel à Pierre Piccinin pour rendre compte des derniers événements en Syrie. Dans ses « Chroniques de la révolution syrienne », le professeur d’histoire rend compte comme n’importe quel correspondant de guerre de ce qu’il voit chaque jour sur place. Le Soir n’ayant pas d’envoyé spécial en Syrie.

Pierre Piccinin, c’est cet enseignant qui avait été arrêté et torturé en mai dernier par les services de sécurité syriens. Il avait fait alors la une de tous les médias belges et internationaux. C’est aussi, selon l’écrivain-journaliste français Jonathan Littell, un « crétin » (sic) , et pour le journal français Le Monde et l’un de ses journalistes spécialistes du Moyen-Orient, Christophe Ayad, rien de moins que l’ « idiot utile du régime de Bacchar al-Assad » et un « touriste de guerre », remettant en cause la crédibilité de l’historien et de ses informations données sur son blog, notamment. En cause : les prises de position de Pierre Piccinin au début de la révolte en Syrie. L’historien belge s’était alors insurgé contre le traitement des troubles en Syrie par la presse occidentale. Il l’avait clamé haut et fort sur son blog notamment. Ce qui n’était pas pour déplaire au régime de Bacchar al-Assad qui a traduit certains articles de Pierre Piccinin.

« C’est vrai qu’au départ j’avais une position prudente vis-à-vis du gouvernement de Bacchar al-Assad, nous explique Pierre Piccinin. Par exemple, quand je suis allé à Homs en décembre 2011, et quand j’ai vu ce qu’il y avait là-bas, je me suis dit que les médias occidentaux exagéraient beaucoup. Mais suite à mon arrestation, puis surtout à l’échec des élections du 7 mai, mon analyse a changé et j’ai constaté que l’ASL au sein de la population ne faisait plus peur et que la révolte en Syrie était une révolte populaire. Beaucoup disent que j’ai tourné ma veste. Pourtant, je ne renie pas ce que j’ai dit précédemment. J’ai simplement suivi la situation telle que je la voyais, et depuis mai, la Syrie a basculé dans la répression la plus totale. »

Piccinin : « un procès d’intention des journalistes »

Pierre Piccinin se dit également agacé et fatigué par le « procès d’intention » qui lui est fait très souvent dans les médias. « Surtout quand certains journalistes disent que j’avais défendu le régime, et que maintenant j’ai pris parti pour les rebelles. Je comprends cela dit que ma démarche, auto-financée par ma propre fortune, puisse gêner certains journalistes, à la fois ceux qui n’ont pas les moyens de faire du terrain et ceux qui n’en ont pas le courage.»

Quant à l’idée d’une chronique régulière dans Le Soir, c’est Baudouin Loos, le spécialiste Moyen-Orient du quotidien francophone, qui le lui a proposé quand Pierre Piccinin lui a appris qu’il partait pour Alep. « Je ne suis pas journaliste, et je n’ai pas l’intention de le devenir. L’objectif de mon travail, c’est de rendre compte de ce que je vois. Même s’il est vrai que mes chroniques ne sont pas neutres, que je m’implique dans ce conflit et que je suis engagé vis-à-vis de la rébellion, et je ne le cache pas. Dans ce conflit, j’ai compris qu’il y avait deux camps qui s’affrontaient, dont un est plus juste que l’autre. »

Pierre Piccinin : «Je comprends que ma démarche, auto-financée par ma propre fortune, puisse gêner certains journalistes, à la fois ceux qui n’ont pas les moyens de faire du terrain et ceux qui n’en ont pas le courage.»

Reste que par certains aspects, par cette couverture médiatique peu classique, les chroniques de Pierre Piccinin posent question. D’abord parce que pour le public comme pour les personnes interviewées dans les textes de Piccinin, la différence entre un journaliste et un non-journaliste comme n’est pas forcément évidente. Pour preuve, le Belge est souvent perçu en Syrie comme un journaliste :  » Et les combattants l’ont bien compris : « choukran, al saafi ! » (« merci, le journaliste ! »)  » Ensuite, le chroniqueur du Soir n’hésite pas franchir la « ligne rouge » d’une correspondance de guerre habituelle. Notamment quand l’historien belge viole la Convention de Genève en montant à bord d’une ambulance, accompagné de miliciens de l’ASL armés, comme il l’écrit lui-même dans un de ses chroniques datées du 12 août.

Une autre fois, il n’hésite pas à risquer sa vie comme dans sa chronique du 24 août où il suit une mission commando auprès des insurgés : « le péril encouru, si est immense : au-delà du bombardement régulier de la zone par l’artillerie et les hélicoptères, ce sont les tirs des snipers embusqués que je redoute le plus. Mais l’occasion de suivre cette katiba dans le combat est inespérée, et je décide de courir le risque. »

Une autre encore, Pierre Piccinin demande aux insurgés de lui apprendre à se servir d’une kalachnikov pour se défendre. « Avant d’entrer à nouveau en Syrie, j’ai demandé que l’on m’apprenne à utiliser correctement une Kalachnikov, la seule arme à disposition des rebelles. Si nous rencontrions un problème… Je ne veux en effet en aucun cas retomber dans les griffes des services secrets. »

Une opération « spectaculaire »

Sinon, du côté du Soir, comment s’est préparée cette collaboration avec Pierre Piccinin ? Philippe Regnier, responsable du service international du journal, admet que cette opération est la plus « spectaculaire » réalisée par le journal francophone ces derniers temps. Il relativise toutefois : « on ne revendique pas ce côté-là, mais il faut admettre que quand on lit les textes de Pierre Piccinin, sans se préoccuper de polémiques extérieures, c’est quand même très impressionnant dans sa façon de mettre en scène les événements, c’est percutant aussi dans les sentiments qu’il évoque face à telle ou telle situation. Cela en dit long sur la violence sur place. C’est vrai qu’à certains moments, il se met réellement en danger, par cette sorte de mise en scène, c’est une évidence. Tout ce que l’on peut faire, c’est de lui dire de mesurer toutes les conséquences, après c’est un adulte… »

En ce qui concerne la vérification des informations données dans les chroniques de Pierre Piccinin, comment la rédaction du Soir a-t-elle procédé ? « Pour la vérification, on a lu ses chroniques, et rien n’a été contredit par d’autres sources. Au contraire, beaucoup de détails présents dans les textes de Pierre Piccinin ont été confirmés par la suite. Cela ne veut pas dire qu’on est doit être d’accord avec tout ce qu’il écrit, on sait qu’à ce niveau-là, Pierre Piccinin n’est pas neutre, et ne cherche pas à l’être mais cela peut éclairer nos lecteurs sur un conflit qui se jouait il y a quelques mois encore à huis clos. C’est notre rôle en tant que média d’apporter de l’information par tous les moyens possibles, même par quelqu’un qui n’est pas journaliste. C’est un complément qu’on propose, à côté de des analyses faites par nos journalistes à Bruxelles. »

Philippe Regnier (Le Soir) : « Quand on lit les textes de Pierre Piccinin, sans se préoccuper de polémiques extérieures, c’est quand même très impressionnant dans sa façon de mettre en scène les événements, c’est percutant aussi dans les sentiments qu’il évoque face à telle ou telle situation. Cela en dit long sur la violence sur place. »

Philippe Regnier ajoute encore que ce type de démarche doit rester exceptionnelle. « C’est vrai que cette formule d’un non-journaliste qui fait du reportage et qui sert en quelque sorte de correspondant de guerre, c’est très différent de ce qu’on fait habituellement. C’est très hybride comme formule journalistique, et il est possible que certains lecteurs n’auront pas fait de distinction entre le travail d’un journaliste et celui de Pierre Piccinin. Mais pour nous, c’était très clair. »

« Un monsieur qu’on connaît pour sa conversion »

Pour Baudouin Loos, spécialiste du Moyen-Orient au Soir et à l’initiative du projet, il assume totalement la publication des chroniques de l’historien, « un monsieur qu’on connaît pour sa conversion. »« Quand Pierre Piccinin m’a dit qu’il allait à Alep, j’en ai parlé à ma hiérarchie et elle était intéressée par une publication, sans trop savoir si on tout publier. Au final, on a tout publié car c’était très intéressant. » Le journaliste avoue quand même que certains de ses collègues lui ont reproché de donner une tribune aussi importante à Pierre Piccinin. Il ajoute : « sur la Syrie, je considère que Pierre Piccinin a fait amende honorable. »

Baudouin Loos ne tarit pas d’éloge sur l’historien. Il a une « confiance absolue » en ce que raconte dans ses textes Pierre Piccinin, même s’il admet que les analyses politiques de l’historien sont parfois « naïves ». « On assume sa crédibilité nouvelle, quitte à se tromper plus tard. Mais à chaque fois, on précise à nos lecteurs que Pierre Piccinin est historien, pas journaliste. Puis, il faut l’admettre : il va là où on n’est pas. Moi, je n’irais pas en Syrie, et ce serait con de se dire : il n’est pas journaliste, donc on ne publie pas. En plus, ce qu’il fait, c’est un véritable travail journalistique », poursuit encore Baudouin Loos, admiratif.

« Une démission des journalistes »

On l’a dit, le travail de Pierre Piccinin appartient à ce qu’on appelle habituellement du journalisme citoyen. Une démarche qui se voit de plus en plus comme l’explique Benoît Grevisse, professeur de journalisme à l’UCL. « C’est clairement une des évolutions de ces dernières années, notamment avec le développement des nouvelles technologies. On assiste à la contestation du monopole journalistique que ce soit au niveau du commentaire, de l’analyse, de l’observation et la recherche de l’information », explique Benoît Grevisse. « Le cas Piccinin est intéressant : c’est quelqu’un qui n’est pas journaliste, et qui vient faire spécifiquement le boulot des journalistes en allant sur le terrain. Souvent dans ce type de démarche, on retrouve les mêmes caractéristiques : écriture en je, mise en scène avec une certaine valorisation de soi-même, engagement pour une cause, une idéologie… Cela pose la question de la validité du témoin qui parle en son nom, et pas au nom d’une éthique et d’une déontologie», poursuit-il.

Benoît Grevisse (UCL-EJL) : « Le cas Piccinin est intéressant : c’est quelqu’un qui n’est pas journaliste, et qui vient faire spécifiquement le boulot des journalistes en allant sur le terrain.»

A côté de cela, cette démarche pose question et reflète ce que Benoît Grevisse appelle une « démission des journalistes » : « depuis des années, on manque de moyens pour envoyer des journalistes sur le terrain, on en est réduit à demander à d’autres pour faire le travail des journalistes. C’est sûrement un reflet de la crise économique rencontrée par nos médias. Néanmoins, on peut se demander pourquoi les journalistes n’y vont pas eux-mêmes, en connaissance de cause, en connaissant les usages. » Quant à la stratégie du journal Le Soir, cela souligne, selon le professeur de journalisme, un problème de positionnement du quotidien francophone : « c’est une prise de risque pour un journal qui est dans le créneau de la référence. S’il y a un incident, la responsabilité et la crédibilité du Soir risquent d’être compromise et remise en cause. »

« Une opération marketing »

De son côté, Jean-Jacques Jespers, lui aussi professeur de journalisme (ULB), voit dans la publication des chroniques de Pierre Piccinin dans Le Soir, un problème social. « Si maintenant, on va chercher des non-journalistes pour faire le travail des journalistes, c’est assez inquiétant pour l’avenir de la presse. Si j’étais journaliste au Soir, je me demanderais si c’est normal qu’on publie les correspondances de guerre de quelqu’un qui n’est dans la rédaction. Puis, il y a sans conteste un aspect économique qui joue là-dedans : envoyer un journaliste dans une zone comme la Syrie coûté énormément d’argent. »

L’ancien journaliste voit aussi dans la publication de ces chroniques une « opération de marketing rédactionnel » : « ce qui a décidé Le Soir, c’est que le nom de Pierre Piccinin n’était pas totalement inconnu du public. Il a fait parler de lui dans les médias, il a défrayé la chronique, notamment au moment de son arrestation en Syrie, et ses différentes prises de position au sujet de ce conflit ont sans doute fait beaucoup pour que le journal s’intéresse au personnage. »

D’ailleurs, quelques jours après l’avoir contacté, Pierre Piccinin est reparti en Syrie, et Le Soir a continué de publier sur son site Internet de nouvelles chroniques de l’historien belge. Chose d’autant plus étonnante car après la mort du journaliste français Gilles Jacquier, un autre journaliste du Soir, Alain Lallemand prétendait, à juste titre, qu’il fallait envoyer plus de journalistes en Syrie…

Voir la vidéo : La mort de Gilles Jacquier, un déclencheur pour les rédactions

Un pavé dans « La Meuse » (ép.14) : Jonathan Littell, le retour de l’écrivain-journaliste

In Un pavé dans la "Meuse" on 06/08/2012 at 21:48

ImageJonathan Littell a passé deux semaines à Homs, au cœur des quartiers opposés au régime syrien de Bachar al-Assad. « Ceci est un document, pas un écrit », insiste Littell au début de ses « Carnets de Homs », paru chez Gallimard. Un texte écrit pour le journal Le Monde dans des conditions extrêmes, où chaque protagoniste, page après page, joue sa vie. « Je pensais que ce que j’avais vu était assez violent,et je croyais savoir ce que violent veut dire », ajoute Littell. « Mais je me suis trompé. Car le pire ne faisait que commencer. »

 « Une politique quotidienne du meurtre ». C’est ce que l’on retrouve dans les « Carnets de Homs »  de Jonathan Littell, un témoignage sobre et brut que ces « deux carnets de notes » que l’écrivain a tenu lors d’un voyage clandestin en Syrie, en janvier dernier. La violence éclate à chaque page dans cette plongée au cœur du conflit dans la ville martyre de Homs, symbole de la révolution syrienne lancée en février 2011.

Aucun effet de style pour Littell, envoyé sur le front par le journal Le Monde, et habitué des théâtres de guerre. L’enjeu est ailleurs pour l’auteur des « Bienveillantes », prix Goncourt 2006. Il faut restituer l’urgence qu’il y a à dire au milieu des rafales de tirs. L’écriture est lapidaire, l’écrivain observe, rend compte, va à l’essentiel « avec une certaine fébrilité qui tend à vouloir transformer dans l’instant le vécu en texte. »

ImageIl devient alors journaliste pour aligner les faits et témoigner le plus fidèlement possible dans ce « document », compte-rendu d’un carnage qui se joue à huis clos, loin de l’actualité zappeuse et des morts célèbres. On pense à Malraux, Orwell, Hemingway bien sûr, mais pour Littell, l’enjeu est encore ailleurs. Tout simplement parce que ses carnets « rendent comptent d’un moment bref et déjà disparu, quasiment sans témoins extérieurs, les derniers jours du soulèvement d’une partie de la ville de Homs contre le régime de Bachar al-Assad, juste avant qu’il ne soit écrasé dans un bain de sang qui […] dure encore. »

Seul importe donc le compte-rendu de ce massacre insoutenable, rythmé par le bruit des armes, les vies fauchées au hasard d’une rue, les femmes en pleurs. Seul compte le témoignage aussi de la situation désespérée de ces insurgés, combattants de l’Armée syrienne libre (ASL), de tous ces habitants des villes et quartiers à qui l’écrivain-journaliste donne la parole. Tous ont une histoire à raconter : des enfants égorgés, des femmes enlevées et violées, des hommes torturés, des proches tués au coin d’une rue par un sniper, quand ce ne sont pas les menaces du pouvoir.

C’est un texte saisissant au cœur des quartiers assiégés dans lequel on suit aussi la stratégie politique et tactique des rebelles de l’ASL que Littell a rencontré sur sa route dans cette lente progression de la frontière libanaise jusqu’à la ville de Homs, avançant de village en village sous la menace des barrages volants de l’armée syrienne. À la fin de son texte, Jonathan Littell rend hommage aux combattants de l’ASL, sans doute morts ou pire, tandis qu’ailleurs on discutait : « il ne restera sans doute rien au-delà de ces notes, et de leur souvenir dans l’esprit de ceux qui les ont connus et aimés : tous ces jeunes gars de Homs, souriants et pleins de vie et courage, et pour qui la mort, ou une blessure atroce, ou la ruine, la déchéance et la torture, étaient peu de chose à côté du bonheur inouï d’avoir rejeté la chape de plomb pesant depuis quarante ans sur les épaules de leurs pères. »

 

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