Lost my job, found an occupation

Posts Tagged ‘Marine Le Pen’

La France vue d’en haut (ép.6) : un dimanche à Hénin-Beaumont

In La France vue d'en haut on 07/05/2012 at 18:29

A Hénin-Beaumont, toutes les rues portent un nom d’écrivain. Rue Victor Hugo, rue Jean-Jacques Rousseau, rue Lamartine, rue Voltaire, presque un hommage à Nicolas Sarkozy.

A Hénin-Beaumont, des gosses traînent devant la gare SNCF, fermée le dimanche, et sur un parking à moitié vide. Ils tournent sans but avec leur vélo, ils crient, ils s’amusent à jeter des pierres, à casser des bouteilles entre les voies. Un vieux scooter Peugeot est attaché devant un panneau publicitaire tout défraîchi.

A Hénin-Beaumont, il y a des terrils, il y a L’Estaminet où l’on peut louer une chambre pour 32 € la nuit. Il y a des maisons à vendre, des maisons vides, des vitres cassées, peu de passage dans les rues.

A Hénin-Beaumont, on peut laver sa voiture pour 30 €, « la totale » annonce l’affiche orange fluo.

A Hénin-Beaumont, il y a Marine Le Pen, la candidate est arrivée au premier tour des élections présidentielles avec 35,48% dans son fief électoral. Alors, entre Hollande et Sarkozy, on vote surtout parce qu’il le faut bien, et ce n’est pas un hasard si dans cette ville du Pas-de-Calais de 22.000 habitants, où la présidente du FN est inscrite, le nombre de votes blancs et nuls a été multiplié par six au deuxième tour.

10h56 – Au bureau électoral n°12 de l’école Jean-Jacques Rousseau

Le cerisier de l’école est en fleur. On se dit bonjour, on se salue, chacun a hâte de rentrer chez lui préparer son repas. On parle cuisine, des courses que l’on a faites hier, des enfants et du ciel toujours aussi gris. Dans la cour de l’école, des photographes attendent. Dans la cantine transformée en bureau de vote, des journalistes préparent leur direct sur I-télé et BFM. « On attend Marine Le Pen qui viendra voter ici à Hénin-Beaumont, dans son fief électoral… »

La présidente du FN est attendue vers 12h30, et j’entends une vieille dame rouspéter et s’énerver dans son coin. Je la suis à la sortie du bureau électoral. Elle est en colère, elle voit que je la regarde, elle s’appelle Maryse, elle a 62 ans. Elle vient de voter « pour le candidat du changement », me lance-t-elle alors avec sa voix criarde. « Marine Le Pen, c’est une parachutée. Elle ne vit pas à Hénin-Beaumont, mais elle ramasse les voix de la misère parce qu’il y a trop de chômage, trop d’entreprises qui ont fermé. C’est triste de voir sa ville associée au nom de Le Pen », poursuit Maryse. « J’ai toujours vécu ici, et Hénin-Beaumont est une belle ville, on y trouve de tout, les gens sont très ouverts et il y a énormément d’écoles. C’est cela l’essentiel, il faut rassembler les gens autour de l’école, c’est cela la République ! »

Je laisse Maryse, et je continue d’interroger les gens à la sortie du bureau de vote. Avec sa petite fille sous le bras, Angélique me dit qu’elle a été trop roulée, qu’elle ne croit plus aux promesses. Pascal vient de partir à la retraite. Il a 63 ans. Ce dimanche, il est venu voter, mais sans enthousiasme. « Hollande ou Sarkozy, ce sont deux blaireaux. J’ai voté pour le moins pire. » Deux vieilles dames, Émilienne et Denise, me disent qu’à leur âge, elles ont 83 ans, on n’y comprend plus rien. Derrière leur tailleur rose et vert, elles sont tristes pourtant qu’Hénin-Beaumont soit devenue la ville de Marine Le Pen. « Ce n’est pas une ville pour elle! Mais ça commence à devenir dangereux. »

Beaucoup d’Héninois ont honte que leur ville soit devenu le symbole de la montée du FN et de Marine Le Pen en France. « C’est triste, c’était très vivant avant, il y a 20 ans, mais aujourd’hui, il n’y a plus rien, ni logement, ni emploi, c’est la misère, me confie Yvette, 62 ans. Marine Le Pen, elle manipule les gens à Hénin, c’est tout ce qu’elle sait faire, et ça me fait mal. »

Cette tristesse, je la trouverai encore sur les visages, dans les mots des personnes que je rencontre. « La vie à Hénin-Beaumont ? C’est du n’importe quoi…on n’est pas extrémiste, mais que ce soit la gauche ou la droite, on ne voit rien qui change. Alors Marine Le Pen, ce n’est pas un vote de conviction, mais de contestation à l’Europe, au chômage… », avoue Micheline, 59 ans. Sa fille Marie a 21 ans, elle partage l’avis de sa mère. « J’espère qu’elle sera élue aux législatives, elle le mérite. Aujourd’hui, j’ai voté blanc. Nicolas Sarkozy a donné aux riches, François Hollande aux assistés, à ceux qui profitent du système, et nous, on attend, on espère. Ici, à Hénin-Beaumont, il n’y a rien, même pas aux alentours, c’est une ville morte… »

12h32 – Marine Le Pen est là.

Dans la cantine, il y a des caméras dans tous les coins. Dans la cour de l’école, les photographes attendent en train de mordre sur leur cigarette, ils s’échangent des souvenirs de campagne, le programme de la journée « jusqu’à ce soir à la Bastille ». Un journaliste dit : « je fais le vote de Marine Le Pen en direct ».

Dans le couloir, il y a une journaliste de l’AFP, elle s’appelle Delphine. Je lui demande si je peux lui poser quelques questions sur Hénin-Beaumont. Elle me dit que ce serait avec plaisir, mais c’est la première fois qu’elle vient dans le coin. D’habitude, elle travaille à Lille, et puis, elle revient de congé. Comme moi, elle interroge les électeurs de cette ville du Pas-de-Calais, elle veut recueillir les impressions des électeurs dans cette « terre socialiste sinistrée où Marine Le Pen a été plébiscitée», écrira-t-elle plus tard dans sa dépêche.

Une journaliste de France Bleue vient d’arriver. C’est Claire Mesureur. Elle suit l’actualité à Hénin-Beaumont depuis quelques années déjà. Comme les autres journalistes, elle est venue faire un papier sur le vote de Marine Le Pen pour le journal, un « papier pour rien ». « Tu vas voir, elle vient de Paris dans sa grosse voiture avec ses gardes du corps, et tout le monde l’attend à Hénin parce que c’est ici qu’elle a été élue et elle le sera sans doute aux législatives, élue dans un fief de gauche où elle fait son plus gros score alors que l’UMP n’a jamais réussi à s’implanter ici, même du temps du RPR. »

Dans quelques minutes, Marine Le Pen arrivera. Dans la cantine, il y a soudain plus de journalistes que d’électeurs. Nous sommes peut-être 20, 30 pour voir la présidente du FN à Hénin-Beaumont déposer un bulletin de vote nul. Chacun se prépare. Un journaliste de BFM en costume, « un Parisien » me glisse Claire, répète l’arrivée de Marine Le Pen avec son cameraman. Soudain, des photographes crient : « elle est là! »

Elle entre dans le bureau de vote, entourée par les caméras et des gardes du corps, j’aperçois son visage, celui que j’ai vu mille fois à la télévision. À ses côtés, il y a Steeve Briois, conseiller municipal FN d’Hénin-Beaumont. La scène dure quelques minutes à peine, les gens regardent, certains habitués, d’autres étonnés comme Séverine, 35 ans. Elle semble perdue, elle me demande pourquoi il y a toutes ces caméras, je lui explique. Elle s’en va, Marine Le Pen aussi. Elle vient de quitter le bureau de vote, la troupe de journalistes la suit dans la cour, puis dans la rue Jean-Jacques Rousseau où se trouve la permanence du FN et où serait domiciliée Marine Le Pen.

12h46 – « A Hénin-Beaumont, on est plus fâchés que fachos »

Les journalistes sont partis, certains sont repartis à Lille, d’autres à Paris. Ils se demandent ce qu’ils vont pouvoir manger car la journée sera longue. Je les regarde partir, Marie-Françoise aussi du haut de ses petites lunettes rouges. Elle a voté Mélenchon au premier tour, et « le changement » au second.

« Quand il y a des journalistes à Hénin, on sait que Marine Le Pen est là. Chaque fois qu’elle éternue, ils sont là pour lui tendre un mouchoir.» Quand je lui dis que je suis belge, Marie-Françoise me dit qu’elle vend des frites dans le centre-ville en face de l’église. « Chez Gonzalez, me dit-elle. Je suis d’origine espagnole, et ce qu’on voit avec la montée du FN à Hénin-Beaumont, c’est dramatique. Le chômage augmente, rien ne redémarre, puis il y a la précarité et la corruption… »
Marie-Françoise m’explique que l’ancien maire socialiste, Gérard Dalongeville, a été mis en examen en 2009 pour faux en écritures et usage de faux, détournement de fonds publics. « Le FN y a vu la brèche et en a profité pour s’étendre à Hénin-Beaumont, poursuit Marie-Françoise. C’est très dur car les gens osent s’afficher aujourd’hui en ville comme adhérents du Front national. Beaucoup sont plus fâchés que fachos. »

Depuis que Marine Le Pen s’est installée à Hénin-Beaumont, c’était en 2007, et à chaque jour d’élection quand la présidente du FN vient voter, Marie-Françoise déserte sa ville. Sa friterie est fermée, un peu comme un geste de protestation. « On est présenté partout dans les journaux, à la télé, à l’étranger comme la ville qui vote FN, et le pire, c’est que le phénomène s’étend. Même au lycée de mon fils, en classe, on fait des réflexions racistes. »

Un vieux couple sort de l’isoloir. Ils se tiennent par la main pour s’aider. Ils avancent lentement vers la petite cour de l’école. Je vais les rejoindre pour leur demander mon chemin. C’est Michel, 80 ans et Jeannette, 76 ans. « Tout fout le camp, sauf l’église à Hénin-Beaumont. C’est ce qui nous raccroche », me dit Jeannette. Ils se sont rencontrés à une « surprise-party », me dit Michel. Il était boucher et a toujours vécu à Hénin-Beaumont. « A l’époque, il y avait trois ou quatre ; aujourd’hui, il n’y a plus rien. Pour faire ses courses, il faut aller ailleurs. C’est triste à voir, la ville se vide petit à petit, tout le monde s’en va, il y a beaucoup de maisons à vendre, il y a le chômage qui augmente et les magasins qui ferment les uns après les autres. C’est devenu une ville triste qui a perdu son âme, une ville qui n’attire plus », me dit-il avec aigreur, résignation.

Michel et Jeannette ont voté Marine Le Pen au premier tour, Nicolas Sarkozy au second. « C’est un devoir d’aller voter, mais c’est dommage que ce ne soit pas Le Pen face à Hollande. Car elle sait parler aux gens, elle aurait dû être maire« , ajoute Jeannette. Je leur demande si Hénin-Beaumont est une ville sûre. Michel me dit sans hésitation : « ici, ils vous tuent facilement. » Je ne lui demande pas qui sont ces « ils ». « On ne se sent pas en sécurité, tous les jours, tout est fermé chez à sept heures. » Il m’explique qu’il y a huit jours, un de leurs voisins a vu ses vitres cassées.

13h24 – « C’est pour la viande halal ? »

On se laisse. Je poursuis ma route dans les rues d’Hénin-Beaumont. Au bout de la rue Jean-Jacques Rousseau, j’arrive devant la permanence du FN, je sonne, il n’y a personne. Plus loin, un cinéma, et la place Carnot avec l’église. Quelques cafés, des kebabs aussi où l’on vend de la viande halal. Je rentre au « Kebab Istanbul ». Je rencontre Mehmet, le patron du restaurant. Il me dit qu’il habite à côté de chez Marie Le Pen, mais qu’il ne l’a jamais vue, qu’elle ne vient jamais à Hénin-Beaumont. Il me dit aussi que je ne suis pas le premier journaliste qui vient l’interroger. Il sait pourquoi je suis là. « C’est pour la viande halal ? » On discute.

Il me dit qu’à Hénin-Beaumont, la vie n’est pas facile, il me dit que les gens ne vous parlent pas trop quand vous êtes « étranger ». Cela fait deux ans qu’il vit dans cette petite ville de 22.000 habitants. Il me dit qu’il ne se sent pas à l’aise et qu’on le considère comme un « assisté » alors qu’il travaille « 50 heures par semaine » et qu’à la fin de mois, « tu te retrouves quand même avec rien du tout! ». « Pourtant, sans les étrangers comme moi, il n’y aurait plus rien d’ouvert à Hénin-Beaumont. » Il me parle de sa fille. « Je fais tout pour qu’elle parle bien le français, car c’est très important pour trouver un travail. » Des clients viennent d’arriver, des habitués. « Comme d’habitude, Mehmet! » 

13h56 – « Vous jouez aux courses ? »

Je poursuis mon chemin, je me dirige vers l’hôtel de ville où juste à côté, il y a un bar PMU, « Le Bellevue ». Ici, les seuls résultats qui comptent, ce sont ceux des courses. Les têtes sont tournées vers l’écran de télé, la chaîne Equidia retransmet une course à Agen, d’autres prennent l’apéro en famille. Au bar, au milieu des exemplaires de « Paris Turf », il y a « La Voix du Nord » avec ce titre : « Elysée : élisons ». Je commande un café crème. Personne ne parle des élections, personne n’ira voter ce dimanche.

Derrière le bar, il y a le patron. C’est Momo. Pendant dix ans, il a été taxi à Paris, et depuis un an, il a repris ce bar car à Hénin-Beaumont, « c’est tranquille, même si le business ne suit pas. » Momo a quitté Paris pour le Nord. « Je voulais être éloigné du rythme parisien. Avant de venir ici, je ne connaissais même pas Hénin-Beaumont de nom. Je suis arrivé ici par hasard. »

Quand je lui parle des élections, il me répond : « comment voulez-vous que je vous réponde! Je ne suis pas d’ici, et même si mon café est en face de la mairie, je n’ai jamais vu personne. Ni le maire, ni Marine Le Pen, personne ! » La course va bientôt commencer, tout le monde se tait, je regarde les gens serrer leur billet. « Vous ne jouez pas aux courses ?« , me demande Momo. Je lui dis que non. « Vous avez raison car une fois qu’on a commencé, on ne sait plus s’en passer, c’est comme les femmes. » Plus d’un million d’euros à la clé. Momo a parié sur le six. La course a commencé, les yeux sont braqués sur l’écran, les visages serrés. C’est fini. Le six est arrivé deuxième. « Comme Sarkozy », glisse un client.

On remet la musique, c’est Django Reinhardt et sa guitare. « Sur la politique, je ne dis rien, j’aime mieux rester neutre, continue Momo. Mais c’est vrai, Hénin-Beaumont, c’est une ville triste… » Je règle mon café, une nouvelle course doit commencer. Cette fois, Momo a décidé  de laisser parler la machine, ce sera le numéro 13.

14h28 – Les convoyeurs attendent.

Je passe devant la mairie. En face, c’est la salle des fêtes, transformée ce dimanche, en bureau de vote. Des gens arrivent, on vient en famille, mais les mines sont graves, désabusées, un peu tristes aussi. Un peu plus loin, le club de colombophilie d’Hénin-Beaumont, j’entends des rires, je rentre. Le lieu est délicieusement désuet. Une vieille carte de France, des photos en noir et blanc, la moyenne d’âge est de 50 ans, au moins.

On me regarde étonnés de voir un jeune en ce lieu. Je me présente, on me demande si je fais un article sur la colombophilie. Je dis que non. On me présente Julien, le plus vieux membre du club. Il a 86 ans. A ses côtés, l’équipe de Julien. Il y a Paul, Patrick et Jacques. Ils boivent du Suze, du rosé dans des verres Duralex. J’ai l’impression d’être dans « Les Vieux de la vieille ».

On parle de colombophilie. « C’est de père en fils, on est un jeune colombophile à partir de 50 ans, me dit Patrick avec sa voix d’ogre. On n’a pas été voté, on n’a pas le temps. Les pigeons nous piqueront quand même moins d’argent que les politiciens. » Tout le monde abonde, on se ressert un verre, on me propose aussi un verre de vin. « Le pays est triste, mais pas nous. Ici, c’est le rendez-vous de l’amitié, on se retrouve tous les dimanches depuis des années. On a le moral, et puis la vie est belle puisqu’on vit. »

On parle de politique. « En 2014, Marine Le Pen sera maire d’Hénin-Beaumont, quoi qu’il arrive, explique Patrick. Le FN va y arriver, par la force des choses. Il y a eu trop d’affaires dans la région, trop de corruption : responsables, mais pas coupables. La droite et la gauche ont réussi à nous museler au fil du temps, ces gens-là jouent avec nos voix et la France coule, et nous avec. »

On se ressert un verre. « Quand on rentre ici, on n’est pas prêt de sortir », me lance Julien avec un sourire en coin. On fait des pronostics. « Si c’est Hollande qui gagne, je veux trop voir la gueule de Morano, Copé et Kosciusko-Morizet sur les plateaux télé », ajoute avec un gros rire et la cigarette au coin, Jacques. A Hénin-Beaumont, on appelle François Hollande, « mimolette » parce que c’est « rouge et tendre ». Patrick critique la gestion socialiste à Hénin-Beaumont : « ici, pour une maison qu’on loue 600 €, on paie 1.000 € d’impôts locaux. C’est énorme! »

Il poursuit avec grogne : « je gagne deux fois le SMIC, je suis la vache-à-lait. Je paie à la fois pour les chômeurs et les patrons. » On achève nos verres, il est temps de se quitter. Avant de partir, Jacques me montre des photos avec l’ancien maire socialiste d’Hénin-Beaumont, mis en examen pour détournement de fonds.

16h13 – « On ne vous voit que quand Marine Le Pen est là »

Je poursuis ma route dans les rues d’Hénin-Beaumont. Partout, on voit sur les panneaux des affiches dénonçant le fascisme ou la montée du FN. Partout, dans ce fief où elle ne vient que pour les élections, Marine Le Pen apparaît comme un fantôme. Je repasse devant la permanence du FN, je sonne à la porte, toujours personne.

Un peu plus loin, rue Victor Hugo, la permanence du PS d’Hénin-Beaumont. Le bâtiment est recouvert d’affiches à l’effigie de François Hollande. Des militants attendent et préparent la soirée. Quand je dis que je suis belge, on me demande si je n’ai pas des premiers résultats. Je leur donne les tendances qui donnent François Hollande vainqueur, ils sont tout heureux, prêts à crier victoire.

Ils me disent qu’ils en ont marre de voir des journalistes à Hénin-Beaumont. « On ne vous voit que quand Marine Le Pen est là », se plaint Geoffroy Gorillot. « On récuse vraiment le fait qu’Hénin-Beaumont soit le fief de Marine Le Pen car si elle a été élue conseillère municipale en 2009, elle ne l’est plus aujourd’hui pour cause de cumul de mandats. Elle a laissé tomber les Héninois, le seul mandat où elle n’était pas rémunérée. On déplore surtout que dans la presse, dans les médias, on la qualifie toujours d’élue d’Hénin-Beaumont alors qu’elle n’a plus rien à y faire. »

A quelques heures de la fin du scrutin, Geoffroy n’a qu’une seule idée en tête : la victoire de la gauche et de son candidat. « Concrètement, c’est de l’espoir pour Hénin-Beaumont avec une région qui connaît plus de 20% de chômage, l’un des taux les plus importants de France. Avec François Hollande, on a l’espoir de voir notre région enfin se réindustrialiser. »

16h47 – « Je veux vivre mes rêves, ça ne sert à rien de rêver la bouche ouverte »

Je laisse Geoffroy à ses espoirs, le train pour Lille part dans quelques minutes. Direction la gare d’Hénin-Beaumont où, depuis ce matin, des gosses jouent sur le parking à moitié vide, balancent des pierres sur les voies, cassent des bouteilles en verre. Ils s’amusent, ils rigolent sur leur terrain de jeux improvisé. Je m’approche d’eux. Ce sont des ados à la recherche d’un chien prénommé « NJ ».

Il y a Sarah, elle a 15 ans, elle me demande si je n’ai pas une cigarette. Comme je n’en ai pas, elle retourne à ses occupations, elle trace à la pierre « son nom de scène » : Tchiki Beby. Sarah me dit qu’elle écrit des chansons, qu’elle en a écrit 52, et qu’elle voudrait être un jour chanteuse. Pour le moment, c’est dans sa chambre qu’elle vit sa passion. « Je veux vivre mes rêves, ça ne sert à rien de rêver la bouche ouverte. » Elle me demande si je suis en vacances à Hénin-Beaumont, je lui dis que non. « Dommage, on vous aurait montré les endroits chics. » Je lui demande pourquoi elle aime traîner à la gare. « On voit tout le temps des nouvelles têtes, et puis, à la gare, pas moyen de trouver les embrouilles car à Hénin-Beaumont, il y a beaucoup de jeunes qui les cherchent. » Puis, des agents de sécurité de la SNCF arrivent, ils sont quatre, ils nous interrompent. Ils nous demandent nos billets, je sors le mien, Sarah n’en a pas. Je lui dis au revoir, elle s’en va rejoindre ses potes, un peu plus loin.

17h09- « La montée des extrêmes en Europe »

Les agents partis, les gosses reviennent « squatter » la gare. Sarah revient vers moi, elle veut me chanter une chanson. « C’est du R&B, tu comprends ? » Je l’écoute, et dans une phrase, ce mot inventé par hasard : « politicier ». Elle me demande comment c’est en Belgique. Le train arrive, on se dit au revoir, ses amis la rejoignent, on vient de retrouver le chien « NJ ». Et en montant dans le train, -est-ce un hasard ?-, un passager lit un article dans un numéro d’ Alternatives économiques au titre évocateur : « la montée des extrêmes en Europe » Je me dis en partant d’Hénin-Beaumont qu’il n’y a pas de journalisme sans implication, sans « entretien amoureux ».

A lire aussi une autre version de mon article sur le site Apache.be : « A Hénin-Beaumont, il n’y a pas que Marine Le Pen. Même un dimanche de présidentielles. »

« Op zoek naar Marine Le Pen in Hénin-Beaumont. »

A lire aussi sur Libé.fr : «Mélenchon-Le Pen ? C’est bien pour la région, ça fait venir les journalistes»

Publicités

La France vue d’en haut (ép.5) : le FN n’est pas un parti « respectable »

In La France vue d'en haut on 28/04/2012 at 18:01

Rencontre avec Claire Checcaglini à propos de son livre Bienvenue au Front – Journal d’une infiltrée. La journaliste revient pour nous sur son infiltration au cœur du FN pendant huit mois d’enquête parmi des militants et des cadres du parti de Marine Le Pen.

– Pourquoi avez-vous décidé d’infiltrer le Front national ? C’était le seul moyen pour un journaliste de montrer le vrai visage du parti de Marine Le Pen ?

Pour parler du FN de Marine Le Pen, il fallait se mettre dans la peau d’une militante. J’étais convaincue que la dédiabolisation du FN n’était qu’une façade. L’immersion au sein du parti était donc le meilleur moyen : d’abord pour travailler sur le long terme, ensuite pour aller au-delà de la caricature qu’on peut avoir des militants du FN. Je voulais une parole sincère, non filtrée, sans qu’elle soit l’objet d’un formatage. On le sait, surtout en période électorale, et plus qu’ailleurs encore au Front national, on fait très attention à ce qu’on dit, à ce qu’on porte dans les médias. Il était donc nécessaire pour moi de recueillir une parole qui est celle qu’on entend auprès des militants et des cadres au cœur du FN. Sans ces huit mois d’immersion dans la peau d’une militante frontiste, jamais je n’aurais eu accès à des propos islamophobes ou révisionnistes.

D’ailleurs, parmi les militants que vous avez rencontrés,  il y a notamment ce médecin fasciné par les thèses révisionnistes ou cet ingénieur, secrétaire départemental, prêt à déclencher une guerre « pour se débarrasser des musulmans »…

– Oui, et contrairement à ce que prétend Marine Le Pen, il y a plusieurs personnes qui soutiennent ces thèses. On sait qu’on n’entendra jamais un militant ou un cadre du FN tenir de tels propos devant un micro, mais c’est très important de le rappeler. Dire que le FN est un parti respectable, c’est faux, absolument faux. Il y a au sein des militants et des cadres une islamophobie très prégnante qui revient dans chaque conversation, on est très loin du message de Marine Le Pen et de sa « priorité nationale », peu importe la religion ou la couleur de peau.

– Pourtant, les militants frontistes que vous fréquentez, vous les présentez comme des gens « sympathiques »…

– C’est vrai, et c’est cela qui est vraiment redoutable, Sylvain, le secrétaire départemental du FN des Hauts-de-Seine que j’accompagne pendant ces huit mois, quand vous le rencontrez, il n’est pas du tout effrayant, c’est quelqu’un de sympa, chaleureux, qui fait une très bonne impression. Pourtant, il veut la guerre civile. C’est pour cela qu’il fallait passer par l’infiltration, même si c’est une méthode contestée par certains journalistes, elle a été efficace au sujet du FN. Cela ne doit pas devenir systématique, mais c’est nécessaire quand on a des partis qui avancent masqués comme le FN, où il y a un vrai danger pour la démocratie.

Pendant huit mois, vous avez vous-même gravi les échelons jusqu’à ce qu’on vous propose de vous présenter aux élections législatives…

– C’est cela que je voulais voir : quand on est au FN, on peut très bien s’y sentir, on est très bien accueilli, on a des responsabilités très vite, c’est même très rassurant d’être au FN. On devient quelqu’un très rapidement dans ce parti. Quand on est une bonne militante, on reçoit très vite des responsabilités, aucun autre parti ne ferait cela. Alors pour tous les gens qui sont frustrés, en mal de reconnaissance, le parti de Marine Le Pen offre à ces gens-là, ce que la société n’a pas su leur offrir. Mon travail, ce n’était pas seulement pour recueillir des paroles racistes, mais aussi pour comprendre pourquoi on est prêt à défendre l’extrême-droite. Cela pose un vrai problème pour toute la société, et je trouve qu’on a une vraie responsabilité dans la montée du FN, c’est pour cela que j’ai voulu écrire ce livre. C’est très important, surtout que Marine Le Pen a fait un score historique et très élevé au premier tour des présidentielles. Ce qui m’étonne surtout c’est que de plus en plus de jeunes sont favorables à Marine Le Pen, c’est vraiment le fait d’un manque d’information de cette génération-là qui ne se souvient pas que Jean-Marie Le Pen a dit des choses ignobles, c’est une génération qui n’a pas cette mémoire-là…

– Aujourd’hui, le FN est le troisième parti en France et a atteint un score historique avec 6,4 millions d’électeurs. Vous pensez que Marine Le Pen pourra prendre le pouvoir, notamment aux prochaines législatives ?

– C’est clairement son ambition : elle sait qu’elle pèse dans la vie politique française, et elle veut le pouvoir, peu importe si elle dévie de la ligne qu’elle a présentée dans son programme. Pendant mon enquête, quand Marine Le Pen était proche des 20% dans les sondages, les cadres du parti souhaitaient la crise de la droite et faire éclater l’UMP, en accueillant au FN les plus radicaux de la droite populaire.  Par ailleurs, pour les législatives, le FN a gelé un tiers des circonscriptions en cas notamment de ralliement de mandataires UMP. En fait, c’est plus d’une centaine de circonscriptions qui pourraient avoir un frontiste au second tour et voir accueillir quelques députés à l’assemblée nationale, alors qu’il n’y a plus de scrutin proportionnel en France!

"Quand on est au FN, on peut très bien s'y sentir, on est très bien accueilli, on a des responsabilités très vite, c'est même très rassurant d'être au FN. On devient quelqu'un très rapidement dans ce parti. "
Claire Checcaglini

 

 – Le FN a engagé une procédure en justice contre vous. Vous vous y attendiez ?

 – On s’y attendait avec mon éditeur, et on avait fait relire le livre par un avocat pour éviter d’être attaqué. Il faut savoir que le parti de Marine Le Pen est extrêmement procédurier, pas seulement avec moi. Ici, le FN m’attaque pour escroquerie, pour avoir pris une fausse identité, celle de ma grand-mère. Par contre, il ne m’attaque pas en diffamation alors que le parti l’avait annoncé. Le FN ne conteste aucun des faits que j’avance, ni aucun propos repris dans mon livre. D’une certaine manière, en m’attaquant uniquement sur la forme, on considère que mon travail est sérieux, le FN ne conteste pas le fond à savoir que ce parti d’extrême-droite n’a en rien changé, même avec Marine Le Pen!

 

Le livre de Claire Checcaglini, Bienvenue au Front – Journal d’une infiltrée est paru aux éditions Jacob-Duvernet

A lire aussi : derrière le masque de Marine Le Pen

La France vue d’en haut (ép.4) : derrière le masque de Marine Le Pen

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 28/04/2012 at 16:10

Dimanche, peu après 20 heures, « une nouvelle droite est née », celle de Marine Le Pen, c’est ce qu’indiquait Gilbert Collard, l’avocat sulfureux sur les plateaux de télévision. Plus tard, dans la soirée, Marine Le Pen se présentait comme la future chef de l’opposition et faisait du FN le parti du rassemblement d’un peuple en colère, celui d’une France bleue marine, un Front prêt à résister au système, à l’immigration ou à l’Europe.

Dimanche, près de 6,4 millions de Français ont mis un bulletin de vote au nom de Marine Le Pen. Avec un score historique pour ce qui est (toujours) l’extrême-droite, un score plus élevé que ce « coup de tonnerre » que fut le 21 avril 2002 et l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle.

On se souvient du choc, on se rappelle de cette émotion, de ces Français qui étaient descendus dans la rue pour lutter contre l’extrême-droite. Est-ce parce que Marine Le Pen n’est pas au second tour, mais depuis dimanche, personne n’est dans la rue pour s’inquiéter de la montée de l’extrême-droite, et même, on voit un « candidat sortant » tenter de récupérer les voix du Front, des « idées compatibles » désormais avec la République, alors qu’il y a dix ans encore, elles ne l’étaient pas…

« Le goût et l’odeur » : bienvenue au Front

Est-ce à cause de cette « dédiabolisation » dont on nous parle tant depuis des mois, des semaines au sujet de Marine Le Pen et d’un Front national « plus propre » ? Reste que jamais encore l’extrême-droite n’avait été aussi forte en France avec comme but ultime désormais, la conquête du pouvoir lors des prochaines législatives et devenir ainsi le premier parti à droite, c’est l’objectif affiché de Marine Le Pen qui souhaite d’ailleurs « tout casser » à l’assemblée nationale.

Depuis dimanche, on se demande qui sont ces 6,4 millions d’électeurs du Front national, on cherche à comprendre, à savoir. Puis, on donne des explications : conviction, adhésion ou déception, crise et colère? Enfin, on se demande si le FN est un « parti comme les autres ». Car si voter pour le FN, ce n’est pas anodin, adhérer à ce parti, ça l’est encore moins. C’est justement dans ce contexte, et pour montrer que les motivations des électeurs frontistes sont bien différentes de celles de militants, que la journaliste Claire Checcaglini a décidé d’infiltrer pendant huit mois le Front national pour en comprendre les rouages dans son livre « Bienvenue au Front – Journal d’une infiltrée » paru aux éditions Jacob-Duvernet.

A compter de mon adhésion, je vivrai donc chaque réunion du FN dans la hantise d’être démasquée […] au-delà des militants de base je souhaite rencontrer des cadres du parti, et donc gravir quelques échelons, pour approcher le plus possible le fonctionnement quotidien du FN. Les colleurs d’affiches et autres volontaires pour distribuer des tracts sur les marchés partagent-ils les mêmes préoccupations que les responsables du FN ? Poursuivent-ils le même but ? […] A quel point les militants sont-ils conscients de la nature du parti auquel ils adhèrent ?

Pour répondre à cette question, Claire Checcaglini a donc décidé d’avancer masquée « puisque le Front avance masqué ». En prenant l’identité de sa grand-mère, Gabrielle Picard, la journaliste va devenir une militante frontiste comme les autres, une militante qui a décidé de rejoindre le Front après l’accession de Marine Le Pen à la présidence du parti « parce que la nouvelle présidente du Front national est jeune, dynamique, elle représente une nouvelle génération en politique, mais surtout ne commet pas les impairs de Jean-Marie. »

Une parole « non filtrée »

Du printemps 2011 jusqu’à l’hiver 2012, la journaliste va assister aux réunions de la fédération des Hauts-de-Seine, aux assemblées, aux actions de propagande. Peu à peu, elle gagne la confiance des autres militants, puis des cadres, elle participe activement à la vie du Front national, ce qui lui permet de prendre rapidement des responsabilités au sein du parti de Marine Le Pen, et même d’organiser des réunions et des formations pour les autres militants.

Placée au cœur de la machine politique frontiste, on proposera même à la journaliste de porter les couleurs du FN aux élections législatives, tout en étant pendant ces huit mois, le témoin d’une parole « non filtrée » de la part des militants, ces gens ordinaires, ces « petites mains » comme Sylvain, Gisèle ou Thierry, ces adhérents frontistes qui vivent « le Front » cachés et à l’abri des regards.

Militer à l’extrême-droite implique tout un ensemble de non-dits, voire d’interdits […] Le discours qui est habituellement servi aux journalistes fait l’objet d’un tel formatage, qu’il m’apparaît nécessaire de lever cette barrière […] Je veux supprimer cette distance entre la journaliste que je suis et eux, non pour les blesser, mais pour savoir qui sont véritablement ces militants, pour aller au plus près de leur réalité, leur vérité, au-delà de la caricature.

Et cette réalité, cette vérité, et c’est là la force du livre, c’est ce « relent de haine », ce « racisme ordinaire » qui réside justement dans ces multiples portraits de militants qui ne sont pas « racistes et xénophobes, seulement anti-musulmans », comme cet ingénieur « prêt au combat armé et à la guerre pour la purification ethnique de la France » ou encore, les plus nombreux surtout, ces citoyens « paumés », « à la vie dure où règne beaucoup de solitude », comme Gisèle qui n’arrive pas à boucler ses fins de mois avec sa retraite de 1.000 euros. Car comme le dit un militant au cours d’une formation sur l’immigration : « autrefois, le FN rassemblait les personnes qui étaient contre les Arabes, les juifs et les pédés. Maintenant Marine ratisse beaucoup plus large, elle s’adresse à tous ceux qui aiment la France. »

La stratégie de dédiabolisation : une « façade »

Pour Claire Checcaglini, la conclusion est simple, mais terrible : la stratégie de dédiabolisation est une façade, le FN n’a pas changé et reste plus que jamais d’extrême-droite, avec ses vieux démons et sa dangerosité pour la démocratie.  A chaque réunion, chaque assemblée suivie pendant ces huit mois d’infiltration, la journaliste est à chaque le témoin de propos teintés d’islamophobie, de révisionnisme et de racisme tout simplement :

« Vous savez qu’au Front national nous ne sommes pas racistes, ce n’est pas un problème de race, mais de nation […] De toute façon, nous avons un problème de surpopulation. Ce qui est terrible, c’est qu’on ne fait rien, on se laisser envahir par des gens qui n’ont pas la même culture que nous… Plus qu’une invasion, c’est une colonisation. Ils nous imposent leur façon de vivre et on les encourage […] C’est la raison pour laquelle la guerre civile, on y va droit […] »

Depuis la sortie de ce livre, Marine Le Pen a décidé d’engager une procédure contre la journaliste, non pas pour mettre en cause les propos tenus, mais bien pour dénoncer « les méprisables méthodes » de Claire Cecchaglini. Des méthodes qui sont, selon le FN, « en violation des règles premières de la déontologie des journalistes. »

Claire Checcaglini, Bienvenue au Front -Journal d’une infiltrée, Éditions Jacob-Duvernet

A lire aussi : l’interview de Claire Checcaglini

.

Le journalisme à l'épreuve de la toile

Un blogue-notes sur le journalisme et le blogging

canalordinaire.wordpress.com/

CANAL ORDINAIRE. Journalistes associés. Bruxelles.

Horizons médiatiques - Edition Europe

Le journalisme dans tous ses Etats

Mediablog

Un regard critique sur les médias

Je veux être journaliste

Toi aussi, deviens un journaliste winner !

Les infos des Incorrigibles

Blog du collectif de journalistes pigistes Les Incorrigibles

Le blog de François De Smet

"La vérité est purement et simplement une question de style" (Oscar Wilde)

Le blog de Philochar

Une réflexion sur le monde, la Belgique, la Wallonie, la société et les médias

Le Blog documentaire

L'actualité du (web)documentaire

Coupe/Coupe

Vide-poche de l'actu médiatique, culturelle et des internets

Yanis Varoufakis

THOUGHTS FOR THE POST-2008 WORLD

%d blogueurs aiment cette page :