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Alain Gerlache : « on n’imagine pas la part d’improvisation au 16, rue de la Loi »

In Un pavé dans la "Meuse" on 18/11/2012 at 07:00

Alain Gerlache

Passer d’une rédaction à un cabinet ministériel ou à un bureau de parti, il n’y a qu’un pas. De plus en plus de journalistes franchissent ce pas au point que le phénomène soit devenu banal. Rencontre avec ces visages, ces voix ou ces signatures connues qui ont décidé du jour au lendemain de quitter leur rédaction pour devenir attaché de presse auprès d’un ministre, d’un président de parti ou même au sein d’une entreprise. Aujourd’hui, rencontre avec Alain Gerlache, journaliste à la RTBF et ancien porte-parole de Guy Verhofstadt entre 1999 et 2003.

Un article à lire en intégralité sur le site APACHE.BE

Aujourd’hui, Alain Gerlache est le spécialiste des médias interactifs sur la RTBF. Chaque matin, les auditeurs peuvent l’entendre dans Mediatic où il revient sur la révolution numérique. On l’oublierait presque mais pendant des années, Alain Gerlache a été le journaliste politique de la RTBF avec son émission A bout portant qui voyait défiler tout les hommes et femmes politiques du moment. C’était en 1996 et 1999, année où il est devenu, à la surprise générale, le porte-parole de Guy Verhofstadt. Pour nous, il revient sur son métier de porte-parole.

La rencontre avec Guy Verhofstadt

« C’est Guy Verhofstadt qui m’a appelé. Je ne le connaissais pas très bien. Je l’avais interviewé quelques fois. C’est lui qui m’a fait la proposition et cela correspondait à un moment où j’avais envie de changer d’air à la RTBF. Ce qui m’a plus dans cette proposition, c’est que c’était une époque où il y avait un grand changement. C’est un gouvernement inédit, une coalition qui n’avait jamais existé avec un premier ministre libéral. J’ai trouvé que c’était une aventure à tenter. Cela avait surpris tout le monde, et je ne crois pas que dans une autre situation, j’aurais franchi le pas. »

La fin d’un sacerdoce

« Si de plus en plus de journalistes quittent leur rédaction, c’est parce qu’il y a une grande précarité dans le métier. Devenir porte-parole, cela permet de mieux gagner sa vie, en continuant de faire un métier dans la communication. Ce à quoi on assiste, c’est à une banalisation de ce changement qui s’accompagne d’une désacralisation du journalisme où on n’a plus l’impression que le journalisme est un sacerdoce, le journalisme est une profession. Comme n’importe quel métier, on peut passer à un autre métier, à une autre entreprise. Cela fait partie de l’évolution du monde journalistique. Désormais, on a une vision plus professionnelle de cette fonction, d’où le fait qu’on puisse y passer de l’une à l’autre, sans trop de problème. C’est devenu banal, et plus comme une trahison des idéaux journalistiques. »

De l’autre côté de la rue de la Loi… l’improvisation et le hasard

« Je ne dirais pas qu’on découvre tout, ce n’est pas cela. Mais comme journaliste, il y a quand même des choses que je connaissais mal, que je n’imaginais même pas. Ce ne sont pas les jeux politiques qui m’ont le plus frappé, mais ce qui m’a étonné, c’est que comme tout journaliste, on a l’impression que tout en politique a été pensé, réfléchi, mais en réalité, la part d’improvisation et du hasard est beaucoup plus grande qu’on ne l’imagine. C’est ce qui fait qu’on croit qu’il y a des tas de tractations, là où il n’y a que l’effet du hasard. Il n’y a pas que cela. La vie politique est quand même moins organisée et systématisée qu’on ne le croit. Régulièrement, il m’est arrivé de devoir répondre à des questions, sans encore connaître la position de Guy Verhofstadt, et je ne pouvais pas le montrer car on a sa crédibilité à conserver. Je répondais donc comme je pensais qu’il allait répondre. Pour pallier à cette difficulté de l’improvisation, c’est important d’avoir un œil sur tous les dossiers et d’avoir une connaissance approfondie avec la personne pour laquelle on travaille. Il faut être plongé là-dedans à 1000 % »

En dix ans, le métier a changé

« Mais le métier que j’ai fait avec Guy Verhofstadt entre 1999 et 2003 n’a plus rien à voir avec celui qui existe aujourd’hui. C’est plus complexe, plus compliqué, plus lourd à gérer. Quand j’étais porte-parole de Guy Verhofstadt, on était rythmé par la télé, la radio, la presse, mais maintenant, tout est instantané, il faut réagir en permanence. Cela change complètement le travail de l’attaché de presse. C’est plus compliqué aujourd’hui et en même temps, cela permet de développer un autre type de communication.  »

Devenir militant ?

« Comme il s’agissait de devenir le premier ministre flamand, ce n’est pas aussi marqué que si j’avais travaillé pour un ministre ou un parti francophone. Ensuite, le premier ministre n’est pas amené définir la position d’un parti, mais celle d’un gouvernement et des partis qui le compose. On le voit bien avec Di Rupo aujourd’hui, il n’est plus aussi marqué socialiste qu’avant, cela vaut aussi pour son service de presse. Puis, ce n’est pas nécessaire d’être dans un parti ou de passer dans un cabinet pour un journaliste militant. Je connais des journalistes, passés par la case attaché de presse, qui sont d’une rigueur totale. Mais passer par un cabinet ministériel, cela apporte énormément à un journaliste. Le paradoxe, c’est que je serais un bien meilleur journaliste politique maintenant qu’avant. »

Retour à la rédaction

« Ce qui m’a toujours posé question, c’est de savoir comment on est perçu par le public quand on passe de journaliste à porte-parole, et inversement ? Quand je suis devenu porte-parole, je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire par la suite. Mais en revenant à la RTBF, j’ai préféré ne plus faire d’actualité politique car quelque soit mon engagement pour être rigoureux, impartial dans mon travail de journaliste, je ne serais pas perçu par le public comme objectif ou neutre. J’ai donc préféré m’abstenir et me consacrer plutôt aux évolutions de la communication. »

La France vue d’en haut (ép.7) : Laurent Binet, un écrivain « embarqué »

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 10/09/2012 at 08:30

Au cœur de la campagne du candidat socialiste, l’écrivain en vogue livre un récit-journal particulièrement décevant. (Un article à lire en intégralité sur non-fiction.fr)

Avec Rien ne se passe comme prévu, Laurent Binet a inventé une nouvelle figure dans la littérature, celle de l’écrivain « embarqué » dans « une machine de guerre », comme il l’écrit lui-même, celle de la campagne de François Hollande, campagne politique et médiatique où tout est prévu, justement, jusqu’au moindre détail. Car si l’auteur s’est imposé un thème, celui de suivre jour après jour la campagne du candidat socialiste, autant dire que le livre est pris irrémédiablement dans les mailles de la communication politique.

Laurent Binet a beau suivre chaque jour les déplacements de François Hollande et de son équipe, il n’arrive pas à se dépêtrer de l’image d’un candidat en train de se présidentialiser. L’auteur est intimidé, reste à distance de l’animal politique qu’il avait pourtant envie de disséquer. Peu à peu, Laurent Binet devient malgré lui ce qu’il nomme « l’électeur-témoin ». Cela fait qu’au final, le candidat Hollande est terriblement absent de ce livre, il n’apparaît qu’en creux, dans la bouche des autres, dans les petites phrases, les sondages ou encore à la télévision car l’écrivain donne la parole essentiellement à ses proches, Valérie Trierweiler, à ses plus importants conseillers Pierre Moscovici ou Manuel Valls ou encore aux nombreux journalistes qui suivent la campagne.

Un livre terriblement prévisible en somme, qui viendra compléter la liste déjà longue des essais et documents sur François Hollande. Sans doute la cause d’une restitution trop fidèle de ce que Laurent Binet a entendu et vu pendant cette campagne. Car là où l’on voudrait vraiment entrer dans les coulisses d’une campagne présidentielle, là où l’on attendait Laurent Binet pour nous présenter cette campagne de façon décalée, l’auteur se voit rattraper par le storytelling d’une campagne, tel que l’on peut le retrouver dans tous les journaux. D’où l’impression également d’un livre qui ne retient que les petites phrases, les anecdotes, un texte qui se limite à une compilation de offs et de blagues entre politiques et journalistes, un texte qui apparaît aussi comme une espèce de défouloir à l’image des nombreux tweets qui ont marqué cette campagne.

C’est un livre qui reflète un constat, celui de l’information continue où tous les candidats s’adaptent au “temps réel” des chaînes d’info, d’Internet et de Twitter qui relaient leurs faits et gestes. En cela, Laurent Binet participe, sans le vouloir, à cette « peopolisation » de la politique, mais surtout à cette nouvelle façon de fabriquer et consommer l’information, où l’on retrouve les mêmes phrases partout.

Laurent Binet

Laurent Binet

Avec Rien ne se passe comme prévu, on est loin du journalisme gonzo à la Hunter S. Thompson dont Laurent Binet se réclame pourtant : à l’ultra-subjectivité fait place dans ce livre une naïveté candide, pleine de bons sentiments, parfois comique aussi, sur le monde politique ou sur François Hollande lui-même, et là où Thompson remettait en cause par ses méthodes la fabrique de l’information dans Dernier Tango à Las Vegas (Tristram, 2010), Laurent Binet ne fait que rendre compte des rapports entre politiques et journalistes, sans proposer de réelle alternative. Même s’il n’hésite dans son livre pas à dénoncer ce système qui conduit, selon lui, à une « uniformisation de l’information » :

« les journalistes échangent entre eux pour être bien sûrs qu’ils n’ont pas commis d’erreurs dans leurs prises de notes, pour les compléter éventuellement si quelque chose leur a échappé ou pour éclaircir ce qu’ils n’ont pas compris. C’est un moment clé, à mon avis, dans la fabrique de l’opinion car les journalistes se livrent en toute bonne foi, sous couvert de vérification, à une véritable séance d’harmonisation de leurs discours, où se dégagent les grandes lignes de ce qui va être retenu – et donc diffusé – par tous, à la fois en termes de citations, de problématisations et d’interprétations « 

Hélas, dans son livre, parce qu’il n’arrive pas à décaler son regard de l’emballement médiatique et politique de cette campagne, Laurent Binet finit en quelque sorte le travail des journalistes, et cela ne fait pas un livre. Au contraire, il nous avait bluffé précédemment avec HhhH, par cette lutte à laquelle il se livrait avec le chef de la Gestapo, Reinhard Heydrich, entre le savoir documentaire, la vérité historique et l’invention fictionnelle, pour nous rendre plus prégnante encore la complexité du réel. Avec Rien ne se passe comme prévu, il faut croire que le réel est devenu singulièrement normal et formaté par cette campagne présidentielle.

Vidéo : Laurent Binet au sujet de son livre, Rien ne se passe comme prévu

Un pavé dans « La Meuse » (ép.7) : demain sur Internet

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 21/04/2012 at 18:51

Demain sur Internet, vous découvrirez à peu près à la même heure les résultats du premier tour des élections présidentielles. Une évidence, mais pas pour tout le monde. Dans les milieux politiques et journalistiques, on discute, on s’interroge, on attend de voir, on essaie aussi de trouver des subterfuges pour éviter la diffusion de cette information capitale.

Seul candidat déclaré demain dimanche, le journal Libération a osé franchir le pas, quitte à payer une amende de 75.000€. Chez nous et ailleurs dans le reste du monde, les premiers résultats de ces élections présidentielles seront communiqués, diffusés et commentés par les principaux médias sur leur site Internet, comme n’importe quelle information, tout simplement parce qu’elle relève de l’intérêt public. Pendant quelques heures, on revivra un peu le coup de Radio Londres et de son célèbre « Les Français parlent aux Français »…

Pourtant, et comme l’a dit Erwann Gaucher, journaliste spécialiste des médias numériques au journal Le Soir, « le législateur doit s’adapter aux médias numériques ». Il ajoute qu’il s’agit aussi d’une « démocratisation d’un privilège » :

« Aujourd’hui, les gens reçoivent l’information où qu’ils soient via leur smartphone, il y a 28 millions de comptes Facebook en France et 5 millions sur Twitter […] On se retrouve à essayer tant bien que mal de surveiller vingt ou trente millions d’internautes plutôt que de demander à neufs instituts de sondage de ne rien communique avant 20 h. Ce à quoi l’on assiste n’est rien d’autre que la démocratisation d’un privilège. Depuis toujours, des centaines de journalistes parisiens recevaient ces chiffres. Aujourd’hui, forcément, cela fuite. »

Demain sur Internet, c’est déjà aujourd’hui. A côté de ce cas d’école, à savoir la diffusion des résultats des présidentielles françaises, on découvre, une nouvelle fois, que le « quotidien de référence » des citoyens, c’est Internet. Ce n’est pas moi qui le dis, mais Marcus Brauchli, directeur de la rédaction du Washington Post, alors même que ce journal de référence connaît son énième plan de réduction d’effectifs.

« La presse ne parvient pas à maîtriser le rythme d’Internet »

Actuellement, toutes les rédactions se préparent à cette « révolution » numérique, et chaque jour, nous sommes des milliers à cliquer sur les sites d’information et à partager différents articles sur les réseaux sociaux. Pourtant, et comme l’évoque Jean-Marie Charon, « la presse ne parvient pas à maîtriser le rythme d’Internet ». La cause ? C’est que le journalisme sur Internet se limite la plupart du temps à alimenter ce fameux « fil d’actualité », le plus rapidement possible, même quand il n’y a rien à dire.

La majorité des rédactions Internet ne sont là que pour faire paraître soit des dépêches, reprises sur l’ensemble des sites, sans plus-value, sans mise en valeur de l’information, soit pour reprendre des sujets repris tels quels de l’édition papier, en pensant naïvement que les lecteurs des sites iront se plonger dans les journaux. Bref, l’information sur le Net se limite à du « copier-coller », à la consommation d’articles sur les réseaux sociaux, on fait de l’audience, du clic, mais pas toujours de l’argent, tant pour les patrons de presse que pour les journalistes qui sont payés une misère (4€ net de l’heure chez Rossel), et parfois même les journalistes travaillent gratuitement pour la beauté du geste comme au Huffington Post par exemple. Tout cela pour alimenter ce fil d’actualité et assouvir notre besoin de buzz, de bavardage, mais aussi d‘ »opinion instantanée » à l’image de Twitter ou Facebook. C’est ce que constate le sociologue Jean-Louis Missika, notamment au sujet de la couverture médiatique de la campagne présidentielle, une couverture qui est celle du « tout info » :

Twitter génère un climat d’opinion instantanée. Il anticipe les sondages et offre un aperçu des réussites et des échecs des candidats dans leurs initiatives de campagne. Les réseaux sociaux accentuent cette impression de temps réel, de vitesse et d’oubli que l’on ressent avec les chaînes info.

« Sur Internet, tout ou presque se vaut »

En cela, le journalisme sur Internet n’a rien inventé ou presque puisque le journalisme se basait déjà à ses débuts sur le commentaire, la polémique, la reprise d’articles, la publicité, à savoir la diffusion des comptes-rendus des débats politiques du jour. C’est justement contre cette tendance qu’est née la presse moderne, en développant des modes nouveaux d’écriture et de diffusion de l’information, comme le roman-feuilleton, le reportage, puis l’enquête.

Cette tendance du journalisme sur le Net fait aussi que « tout ou presque se vaut », la toile est un vaste « ring » où l’on commente et discute de quasiment tout, c’est la base arrière des journalistes qui trouvent des « bobards », des « sujets de conversation », quand ce ne sont pas des « témoins » pour un sujet de société, des « images » d’un fait divers ou d’une révolution à l’autre bout du monde.

Le risque avec ce journalisme du « commentaire », c’est que les rédactions traditionnelles n’arrivent pas à transformer l’essai, et à développer justement un journalisme d’enquête, d’investigation ou de reportage, avec tout le potentiel qu’offre Internet en termes de nouveaux outils et de nouveaux modes de diffusion, de recherche et d’écriture de l’information, et ce, surtout que les journalistes n’en sont plus les seuls détenteurs et qu’il y a justement, comme le dit Erwann Gaucher, cette « démocratisation » grâce aux réseaux sociaux pour diffuser jusqu’ici ce qui était encore un « privilège » réservé à quelques centaines de personnes.

Aujourd’hui, si le développement d’un journalisme innovant sur le Net reste l’apanage de quelques sites « marginaux » pour ne pas dire « résistants », l’apanage de véritables laboratoires journalistiques comme Vice, Apache ou Owni, les rédactions traditionnelles peinent à développer cette nouvelle voie du journalisme, et ce, tout simplement parce qu’elles doivent chaque jour pallier les pertes du « papier » et donnent ainsi l’illusion sur leur site d’une information totalement « gratuite » pour tenter de conserver leurs lecteurs et d’en attirer d’autres, justement en noyant le « poisson » dans une masse d’information. Le problème, c’est qu’à terme, ce n’est pas simplement le « papier » que l’on devra regretter, mais aussi à proprement parler le « journalisme », réduit au simple « effet d’annonce » et à la vente du « temps de cerveau disponible pour du Coca-Cola »… Quand on parlait de « démocratisation », ce n’étais donc pas en vain…

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