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Frédéric Cauderlier : « On va me coller une étiquette politique jusque dans le restant de mes jours. »

In Un pavé dans la "Meuse" on 03/12/2012 at 06:14
Frédéric Cauderlier

Frédéric Cauderlier

Passer d’une rédaction à un cabinet ministériel ou à un bureau de parti, il n’y a qu’un pas. De plus en plus de journalistes franchissent ce pas au point que le phénomène soit devenu banal. Rencontre avec ces visages, ces voix ou ces signatures connues qui ont décidé du jour au lendemain de quitter leur rédaction pour devenir attaché de presse auprès d’un ministre, d’un président de parti ou même au sein d’une entreprise. Après Alain Gerlache et Michel Henrion, c’est au tour de Frédéric Cauderlier, actuel directeur de la communication au MR.

Pendant douze ans, Frédéric Cauderlier a été journaliste à RTL-TVI et animateur de l’émission « Sans langue de bois », une émission qui passe au crible l’actualité politique. En mars 2011, peu de temps après l’arrivée de Charles Michel à la tête du MR, il est devenu le porte-parole du président de parti. Un article à lire en intégralité sur APACHE.BE

« On va me coller une étiquette politique jusque dans le restant de mes jours »

« Je n’avais jamais imaginé que je serais un jour porte-parole dans un parti politique. C’est vrai que je me posais depuis deux, trois ans des questions par rapport à mon métier à RTL. J’estimais que je tournais en rond et que les perspectives d’avenir ne me semblaient pas exceptionnelles. L’autre aspect, j’ai toujours été passionné par deux choses, le journalisme et la communication politique. Quand j’étais à RTL, j’étais journaliste politique. Sur la fin, j’ai recentré mon activité journalistique sur l’analyse de la communication politique avec l’émission « Sans langue de bois ». Finalement, le fait de devenir porte-parole est une suite logique dans mon parcours, avec cette curiosité de voir l’autre aspect des choses dans un parti politique. Puis le reste, c’est le hasard. Charles Michel est devenu président du MR, il m’a contacté, on en a énormément discuté. Il faut l’admettre, ce n’est pas un passage évident car après cela, on va me coller une étiquette politique jusque dans le restant de mes jours, même si je n’ai pas de carte de parti. Mon métier, c’est d’être spécialiste de la communication du MR, sans être pour autant un mandataire politique. »

« Je ne sais pas si j’aurais pu rejoindre un autre parti »

« Quand on est porte-parole, on doit être en accointance avec le parti politique qu’on représente. Cela ne m’empêche pas de ne pas être d’accord avec toutes les décisions du MR. Quand j’étais journaliste, on m’a souvent proposé de rejoindre des cabinets ministériels, mais cela ne me disait pas. Devenir porte-parole d’un président de parti, cela me motivait davantage, c’était lié aux défis du moment pour le MR et à la personne de Charles Michel. En 2007, le MR était le premier parti francophone, puis il s’est retrouvé en grande difficulté. Puis, il y avait la volonté de Charles Michel de réorienter le MR. Il y a deux ans d’ici, c’était un parti qui n’avait pas une bonne image, c’était un parti décrié tant dans l’opinion publique que dans les médias. Donc les défis étaient important pour moi et je ne souhaitais pas m’installer dans un fauteuil de porte-parole. Je ne suis pas sûr que je serais parti de la rédaction de RTL pour aller dans un parti qui, sans rien faire, fait des scores extraordinaires. »

« L’agenda est sans cesse bousculé »

« Le monde politique est un monde qui vit avec ses codes et on a beau comme journaliste le côtoyer en permanence, je pense que tant qu’on n’est pas dedans, on ne peut pas avoir une vue exhaustive de la vie politique. Comme journaliste, je pensais que tout était millimétré, tout était orchestré dans la communication politique. Mais ce n’est pas vrai ! Il se passe des choses qu’un porte-parole ne soupçonne pas quand on se lève le matin. La grande difficulté, c’est qu’on est confronté comme porte-parole à de la communication de crise parce que les journalistes nous appellent rarement pour vous annoncer une bonne nouvelle, c’est plutôt quand il y a des polémiques où il faut réagir dans la seconde. Par exemple, je n’aurais jamais imaginé une seconde le divorce du MR avec le FDF, et même Charles Michel n’aurait pas pu l’imaginer. Pendant des semaines, on a été dans de la communication de crise. Donc l’agenda est sans cesse bousculé, tout évolue si vite, 24 heures, c’est énorme, on travaille plus dans une forme d’improvisation. »

RTL = MR, RTBF = PS ?
« Cette image collée à la chaîne privée m’a toujours énervé. Paul Magnette (PS) a joué sur cette image en parlant de MRTL. Cela a plu à l’univers médiatico-politique qui aime bien cracher sur cette chaîne. Je suis persuadé que le public ne fait cette association entre le MR et RTL. En dix ans de métier à RTL, l’indépendance a toujours été totale, et le seul parti avec lequel j’ai eu des difficultés comme journaliste politique, ce n’était pas le MR. Puis d’autres journalistes de la chaîne sont partis travailler pour les autres partis, Ecolo, PS ou cdH, car l’un dans l’autre, dans chaque rédaction, il y a une connivence naturelle entre les journalistes et les politiques. On peut dire la même de la RTBF. Le raisonnement que je tiens pour mon ancien employeur, je le tiens aussi pour le service public : ce n’est pas la chaîne du PS. D’ailleurs, si on regarde la grille éditoriale des journaux, le JT le plus regardé par les électeurs socialistes, c’est celui de RTL parce que c’est une chaîne populaire, qui joue un peu sur les peurs, tandis que le JT de la RTBF, plus intellectuel, plus scolarisant, c’est au fond plus l’électorat du MR. Selon moi, ce qui peut expliquer une collusion entre les médias et les politiques, c’est quand un porte-parole retourne dans sa rédaction et redevient du jour au lendemain journaliste politique au bout de trois ou six mois comme si de rien n’était. »

A l’heure du buzz et des rédactions « low cost »

« Je crois que c’est important qu’un porte-parole soit un ancien journaliste car il comprend mieux qu’un autre les besoins des journalistes. D’un autre côté, le journaliste ne comprend pas les difficultés du communicateur, en réclamant une réaction dans les quinze secondes. Ce n’est pas toujours faisable, pas parce qu’on n’a pas d’idée, mais viennent se poser des questions de disponibilité, et puis, avant de prendre une position ou de réagir, il est sain d’attendre. Car ce que je constate, il y a une grande difficulté d’être journaliste aujourd’hui. De plus en plus, les rédactions sont des rédactions « low cost ». Je suis surpris de la paupérisation et de la grande précarité du métier où les journalistes sont amenés à faire, pour des raisons alimentaires, le petit buzz, le petit coup médiatique, le petit truc amusant qui tue totalement l’information et le journalisme. Cette attitude-là est risquée car on va en revenir à une forme de communication très institutionnalisée, très quadrillée. Ensuite, du côté du monde politique, cela entraîne une grande méfiance puisque les journalistes sont à la recherche de petit mot. Il est devenu dangereux de faire du off, de l’humour, de laisser la caméra tourner en permanence. C’est un phénomène qui m’inquiète vraiment. »

Alain Gerlache : « on n’imagine pas la part d’improvisation au 16, rue de la Loi »

In Un pavé dans la "Meuse" on 18/11/2012 at 07:00

Alain Gerlache

Passer d’une rédaction à un cabinet ministériel ou à un bureau de parti, il n’y a qu’un pas. De plus en plus de journalistes franchissent ce pas au point que le phénomène soit devenu banal. Rencontre avec ces visages, ces voix ou ces signatures connues qui ont décidé du jour au lendemain de quitter leur rédaction pour devenir attaché de presse auprès d’un ministre, d’un président de parti ou même au sein d’une entreprise. Aujourd’hui, rencontre avec Alain Gerlache, journaliste à la RTBF et ancien porte-parole de Guy Verhofstadt entre 1999 et 2003.

Un article à lire en intégralité sur le site APACHE.BE

Aujourd’hui, Alain Gerlache est le spécialiste des médias interactifs sur la RTBF. Chaque matin, les auditeurs peuvent l’entendre dans Mediatic où il revient sur la révolution numérique. On l’oublierait presque mais pendant des années, Alain Gerlache a été le journaliste politique de la RTBF avec son émission A bout portant qui voyait défiler tout les hommes et femmes politiques du moment. C’était en 1996 et 1999, année où il est devenu, à la surprise générale, le porte-parole de Guy Verhofstadt. Pour nous, il revient sur son métier de porte-parole.

La rencontre avec Guy Verhofstadt

« C’est Guy Verhofstadt qui m’a appelé. Je ne le connaissais pas très bien. Je l’avais interviewé quelques fois. C’est lui qui m’a fait la proposition et cela correspondait à un moment où j’avais envie de changer d’air à la RTBF. Ce qui m’a plus dans cette proposition, c’est que c’était une époque où il y avait un grand changement. C’est un gouvernement inédit, une coalition qui n’avait jamais existé avec un premier ministre libéral. J’ai trouvé que c’était une aventure à tenter. Cela avait surpris tout le monde, et je ne crois pas que dans une autre situation, j’aurais franchi le pas. »

La fin d’un sacerdoce

« Si de plus en plus de journalistes quittent leur rédaction, c’est parce qu’il y a une grande précarité dans le métier. Devenir porte-parole, cela permet de mieux gagner sa vie, en continuant de faire un métier dans la communication. Ce à quoi on assiste, c’est à une banalisation de ce changement qui s’accompagne d’une désacralisation du journalisme où on n’a plus l’impression que le journalisme est un sacerdoce, le journalisme est une profession. Comme n’importe quel métier, on peut passer à un autre métier, à une autre entreprise. Cela fait partie de l’évolution du monde journalistique. Désormais, on a une vision plus professionnelle de cette fonction, d’où le fait qu’on puisse y passer de l’une à l’autre, sans trop de problème. C’est devenu banal, et plus comme une trahison des idéaux journalistiques. »

De l’autre côté de la rue de la Loi… l’improvisation et le hasard

« Je ne dirais pas qu’on découvre tout, ce n’est pas cela. Mais comme journaliste, il y a quand même des choses que je connaissais mal, que je n’imaginais même pas. Ce ne sont pas les jeux politiques qui m’ont le plus frappé, mais ce qui m’a étonné, c’est que comme tout journaliste, on a l’impression que tout en politique a été pensé, réfléchi, mais en réalité, la part d’improvisation et du hasard est beaucoup plus grande qu’on ne l’imagine. C’est ce qui fait qu’on croit qu’il y a des tas de tractations, là où il n’y a que l’effet du hasard. Il n’y a pas que cela. La vie politique est quand même moins organisée et systématisée qu’on ne le croit. Régulièrement, il m’est arrivé de devoir répondre à des questions, sans encore connaître la position de Guy Verhofstadt, et je ne pouvais pas le montrer car on a sa crédibilité à conserver. Je répondais donc comme je pensais qu’il allait répondre. Pour pallier à cette difficulté de l’improvisation, c’est important d’avoir un œil sur tous les dossiers et d’avoir une connaissance approfondie avec la personne pour laquelle on travaille. Il faut être plongé là-dedans à 1000 % »

En dix ans, le métier a changé

« Mais le métier que j’ai fait avec Guy Verhofstadt entre 1999 et 2003 n’a plus rien à voir avec celui qui existe aujourd’hui. C’est plus complexe, plus compliqué, plus lourd à gérer. Quand j’étais porte-parole de Guy Verhofstadt, on était rythmé par la télé, la radio, la presse, mais maintenant, tout est instantané, il faut réagir en permanence. Cela change complètement le travail de l’attaché de presse. C’est plus compliqué aujourd’hui et en même temps, cela permet de développer un autre type de communication.  »

Devenir militant ?

« Comme il s’agissait de devenir le premier ministre flamand, ce n’est pas aussi marqué que si j’avais travaillé pour un ministre ou un parti francophone. Ensuite, le premier ministre n’est pas amené définir la position d’un parti, mais celle d’un gouvernement et des partis qui le compose. On le voit bien avec Di Rupo aujourd’hui, il n’est plus aussi marqué socialiste qu’avant, cela vaut aussi pour son service de presse. Puis, ce n’est pas nécessaire d’être dans un parti ou de passer dans un cabinet pour un journaliste militant. Je connais des journalistes, passés par la case attaché de presse, qui sont d’une rigueur totale. Mais passer par un cabinet ministériel, cela apporte énormément à un journaliste. Le paradoxe, c’est que je serais un bien meilleur journaliste politique maintenant qu’avant. »

Retour à la rédaction

« Ce qui m’a toujours posé question, c’est de savoir comment on est perçu par le public quand on passe de journaliste à porte-parole, et inversement ? Quand je suis devenu porte-parole, je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire par la suite. Mais en revenant à la RTBF, j’ai préféré ne plus faire d’actualité politique car quelque soit mon engagement pour être rigoureux, impartial dans mon travail de journaliste, je ne serais pas perçu par le public comme objectif ou neutre. J’ai donc préféré m’abstenir et me consacrer plutôt aux évolutions de la communication. »

Un pavé dans « La Meuse » (ép.13) : RTL, c’est VOO – les journalistes peuvent-ils tout dire sur leurs annonceurs ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 02/08/2012 at 18:05

ImageLes journalistes peuvent-ils enquêter ou critiquer un de leurs annonceurs comme Tecteo ? C’est la question qui s’est posée à RTL, le 14 avril dernier. En cause, un reportage sur des perquisitions chez le bourgmestre de Grâce-Hollogne, Maurice Mottard qui fournissait des conseils à l’intercommunale wallonne Tecteo, dirigée par Stéphane Moreau. Un reportage d’à peine trente secondes qui a déplu à la direction de l’information et qui a suscité la polémique au sein de la rédaction de la chaîne privée. Car l’intercommunale wallonne, outre de s’occuper de gaz, d’électricité ou de télé-distribution, est aussi le deuxième annonceur dans les médias francophones (télé, radio, presse…) avec près de 20 millions d’euros investis en 2010 en publicité. (A lire en intégralité sur Apache.be)

Il aura fallu seulement trente secondes d’images et de commentaires dans le journal de RTL pour qu’un débat éclate au sein de la rédaction de la première chaîne belge francophone, entre direction et rédaction. En cause, un « off » (commentaire d’images) sur des perquisitions dans le cadre du dossier VOO-Tecteo chez le bourgmestre socialiste de Grâce-Hollogne. L’enquête avait démarré en juillet 2008, à la suite d’une lettre de dénonciation, selon laquelle Stéphane Moreau, directeur général de Tecteo, pratiquerait une confusion d’intérêts au bénéfice de proches ou de membres du PS.

« Un reportage inopportun »

Pour la rédaction de la chaîne privée, dans la mesure où il s’agissait d’un suivi de dossier, que d’autres sujets avaient déjà été diffusés par le passé sur RTL, un « off » est rédigé pour le journal de la chaîne, sur base d’images d’archives, mentionnant les informations confirmées par le parquet de Liège. Un reportage qui sera pourtant jugé « inopportun » par le directeur de la rédaction de RTL, Laurent Haulotte, mécontent du traitement de ce sujet. Un conflit qui a conduit la Société des journalistes (SDJ) a publié un communiqué en interne «  avec, au cœur des craintes, une question : les liens existant entre Tecteo/ Voo/ Stéphane Moreau et RTL entravent-ils le traitement de l’info par notre rédaction ? », souligne le communiqué.

Toujours dans ce communiqué de la SDJ, on apprend qu’ « il y a eu un problème de compréhension autour de cet événement au sein de la rédaction. Stéphane Rosenblatt et Laurent Haulotte assurent qu’il s’agissait simplement d’un problème éditorial, sur une information précise : ce sujet méritait-il véritablement un OFF, alors qu’il ne s’agissait que d’une étape de plus dans l’enquête, sans réel intérêt éditorial ? Un devoir d’enquête anodin ? » Ce ne serait donc pas un problème de partenariat ou d’enjeux commerciaux, mais bien une question de pertinence éditoriale, conclut la SDJ.

« Redoubler de vigilance »

Pour Laurent Haulotte, directeur de la rédaction à RTL, il n’y a eu en aucun cas de « polémique », ni de « pression », mais seulement un « débat au sein de la rédaction, une réflexion éditoriale sur le traitement d’un sujet en particulier. » Plus étonnant, sur le site de RTL.be, on ne retrouve aucune mention des autres perquisitions qui ont eu lieu le 26 mai dernier, cette fois, chez un proche de Stéphane Moreau, Jean-Marie Valkeners, conseiller communal d’Ans, commune dirigée par le patron de Tecteo. D’autant plus étrange que sur d’autres sites d’info (rtbf.be, sudpresse.be ou dhnet.be), on trouve des articles à ce sujet.

Pourquoi donc ce silence ? Le directeur de la rédaction de la chaîne privée se justifie : « au sujet de Tecteo, on couvre tous les sujets, et ce fut le cas, ces dernières semaines, quand il y a eu des grèves du personnel, nous étions là. Ce sera le cas, s’il y a des rebondissements dans l’affaire Tecteo. Il n’y aucune pression à ce sujet-là. Mais à propos du sujet sur les perquisitions, on s’est demandé dans n’importe quelle affaire, en aurait-t-on parlé ? C’était un vague devoir d’enquête à propos duquel on n’a rien appris de neuf. C’est pour cela que la question de la diffusion de cette information s’est posée. Je crois qu’il faut redoubler de vigilance sur des sujets délicats comme ceux-là, et il faut veiller à nos responsabilités quand on donne des informations. Il nous faut être irréprochable, être prudent quand on donne une information. C’est dans l’intérêt du public, et c’est comme cela que l’on préserve notre indépendance. »

 Laurent Haulotte (RTL) : « c’était un vague devoir d’enquête à propos duquel on n’a rien appris de neuf. C’est pour cela que la question de la diffusion de cette information s’est posée. Je crois qu’il faut redoubler de vigilance sur des sujets délicats comme ceux-là, et il faut veiller à nos responsabilités quand on donne des informations. »

Reste que cette polémique pose la question de l’indépendance des journalistes face aux annonceurs comme Tecteo qui était en 2010 le deuxième annonceur dans les médias francophones avec près de 20 millions d’euros investis dans la publicité. Peut-on vraiment tout dire, tout écrire sur ceux qui vous financent, et continuer à croire que la publicité n’a aucune incidence sur le fonctionnement d’une chaîne de télévision, de radio ou d’un quotidien. Peut-on vraiment croire à l’indépendance des journalistes quand chaque matin, les patrons de chaîne scrutent en premier lieu les chiffres de l’audimat ?

« Une barrière nette entre la rédaction et les annonceurs »

Pour Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’information à la RTBF, c’est simple, « la rédaction n’accepte aucune pression. Il y a une barrière nette entre notre ligne éditoriale et les annonceurs. » D’ailleurs, au sujet des perquisitions du 25 mai dernier dans le cadre du dossier Tecteo, il y a eu des sujets dans les journaux de la RTBF. « Cela n’empêche pas pour d’autres sujets, notamment quand on fait dde l’investigation, que les annonceurs ne nous permettent pas d’avoir accès à certaines informations. Cela arrive pour des émissions comme Questions à la une ou On n’est pas des pigeons où l’on traite de sujets de consommation.»

Mais qu’en pense la régie publicitaire de la RTBF, la RMB ? Et comment gère-t-elle les réactions des annonceurs face à certains sujets ? « Des annonceurs mécontents, cela arrive très souvent, explique Pierre Vanderbeck, directeur de la stratégie. Tout simplement, parce qu’ils sont très sensibles à leur image dans les médias. Quand il y a des problèmes, on répercute le problème, pas au journaliste, mais à la direction de la chaîne. On peut suggérer d’écouter la version de l’annonceur, voire de prendre contact avec la direction. En aucun cas, en tant que régie, cela ne va jamais nous arriver de faire de la censure sur les contenus. Il y a à la RTBF, une autonomie nette entre la régie et la chaîne, ce qui n’est pas le cas, par exemple à RTL. »

« On peut entendre parfois beaucoup de bêtises »

Malgré cela, et même s’il n’y a pas de censure, Pierre Vanderbeck reconnaît qu’il y a certaines émissions, certains reportages qui ne facilitent pas le travail de la RMB. « Quand un annonceur se fait incendier dans une émission d’information, cela ne nous arrange pas. Mais ce qui est gênant aussi, c’est que par faute de temps, les journalistes présentes des informations déformées sur un annonceur ou un produit, sans les avoir recoupées. C’est assez irritant quand un journaliste confond des chiffres ou quand il aborde un aspect technique sans s’y connaître. On peut entendre parfois beaucoup de bêtises », avoue lui-même le directeur de la stratégie de la RMB.

Pierre Vanderbeck (RMB) : « Des annonceurs mécontents, cela arrive très souvent. Tout simplement, parce qu’ils sont très sensibles à leur image dans les médias.»

« Pas de pression directe, mais de l’autocensure »

Des rédactions totalement indépendantes, pas de censure de la part des régies publicitaires, pas de pression de la part des annonceurs. Serions-nous dans le meilleur des mondes ? Pour François Heinderickx, professeur à l’ULB et spécialiste des médias, il faut relativiser ce tableau présenté par les médias. « Les pressions ont toujours existé, et l’indépendance des journalistes est périodiquement malmenée face au jeu d’influence où les intérêts politiques et économiques sont significatifs comme cela peut être le cas avec Tecteo, explique-t-il. Les cas de pression directe des annonceurs sont assez rares. Il y a eu dans les années 90, un cas à RTL avec L’Oréal qui, suite à un reportage, avait supprimé une campagne de pub. On peut parler de cas isolé. Par contre, ce qui est plus courant, c’est l’autocensure, même si aucune rédaction ne l’avouera pour préserver leur indépendance. De temps en temps,les journalistes se font taper sur les doigts, on leur dit sur telle affaire, allez-y mollo, soyez prudents, faites attention. C’est comme cela que sur certains dossiers, ils hésitent à aller plus loin. »

 « Une réelle porosité »

Du côté de l’AJP (association des journalistes professionnels), Jean-François Dumont, son secrétaire-général adjoint, n’a pas le souvenir de plaintes de journalistes se plaignant d’une pression d’un annonceur. « Par contre, au conseil de déontologie (CDJ), on traite régulièrement de cas où les journalistes sont amenés volontairement ou pas à faire de la publicité, insiste Jean-François Dumont. Le discours qui est de dire que les rédactions sont totalement indépendantes des annonceurs ne correspond pas à la réalité. Il y a une réelle porosité entre les deux mondes. »

En 26 ans de métier, comme journaliste à La Libre Belgique et au Vif L’Express, Jean-François Dumont a été confronté déjà à quelques cas de pression, jamais directe, mais plus insidieuse. « On peut avoir des messages du département commercial qui nous signale que tel contrat publicitaire est en négociation avec un annonceur, et on nous dit d’être prudent ce que l’on pourrait écrire sur celui-ci car il y a un enjeu financier à la clé. Il y aussi les cas de ces suppléments thématiques sur tel ou tel produit, tel ou tel phénomène qui ne répond à aucune logique rédactionnelle, mais à une logique purement publicitaire. Avec l’effet pervers que certains journaux le présentent comme un supplément de la rédaction alors qu’il s’agit d’une pompe à annonces. »

On l’aura compris, et même s’il n’y a pas de cas de pression directe des annonceurs, il est parfois difficile de parler, d’enquêter ou de critiquer réellement un de ses annonceurs, surtout quand il représente des enjeux politiques, économiques ou médiatiques. Le cas de Tecteo est symptomatique. Sans remettre en cause l’indépendance d’une rédaction, on jouera plutôt la prudence, on évitera surtout d’aller plus loin sur des sujets parfois délicats pour les journalistes qui mêlent tant d’enjeux.

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