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Pourquoi devenir porte-parole quand on est journaliste ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 10/12/2012 at 06:22
Marc Lits

Marc Lits

Passer d’une rédaction à un cabinet ministériel ou à un bureau de parti, il n’y a qu’un pas. De plus en plus de journalistes le franchissent au point que le phénomène soit devenu banal en Belgique. Analyse du phénomène avec Marc Lits, professeur de communication et directeur de l’Observatoire du récit médiatique à l’UCL. Il est l’auteur du livre « Communication politique et lobbying », paru aux éditions De Boeck. Un article à lire en intégralité sur APACHE.BE

Quelles sont les raisons qui expliquent le départ des journalistes vers le métier de porte-parole?

En général, ce ne sont pas des jeunes journalistes qui se tournent vers ce métier. Souvent, les journalistes qui quittent la profession pour être porte-parole ont passé entre cinq et dix ans dans une rédaction. Ce sont des gens qui ont un statut, qui sont installés, qui ont une stabilité professionnelle, mais qui ont le sentiment d’avoir le tour du métier et qui ont l’envie d’aller voir ailleurs. C’est vrai que la profession de journaliste est une profession très lourde en terme de disponibilité et financièrement peu rentable. En Belgique, avec la crise que rencontre la presse écrite notamment, on sait bien que le salaires ne sont pas très élevés. Tous ces facteurs amènent à une forme de mobilité qui est plus forte qu’avant, qui permet à certains journalistes de se dire : je peux capitaliser sur mon expérience et mon carnet d’adresse de journaliste d’être engagé par des entreprises, des partis ou des ministères avec des horaires plus supportables et des conditions salariales plus intéressantes.

Justement y’a-t-il des différences entre le métier de porte-parole pour une entreprise et celui pour un parti ?

Oui, il y en a. Quand vous êtes porte-parole pour une entreprise, vous portez le point de vue de cette entreprise, c’est clairement affiché et il n’y a pas d’interférence avec le débat politique. Par contre, en tant que porte-parole pour un parti ou un ministère, vous êtes quand même fameusement étiqueté politiquement. Surtout quand vous travaillez pour un cabinet ministériel, vous savez que cela n’a qu’un temps et vous risquez de revenir assez vite dans votre rédaction du jour au lendemain. C’est ce qu’on a vu notamment avec la journaliste Hakima Darhmousch qui a été la porte-parole de Louis Michel et qui présente aujourd’hui le journal sur RTL. Cela pose tout de même question.

Il y a le risque pour le journaliste de devenir militant ?

En tout cas, contrairement à des journalistes qui se tournent vers une carrière politique, le choix de devenir porte-parole est moins clair. Prenons le cas de Frédéric Cauderlier, ancien journaliste à RTL et actuel directeur de la communication au MR, il n’a pas de carte de parti mais il a des sympathies pour les idées du MR. On peut difficilement être porte-parole d’un parti ou d’un ministre, si on n’a pas de sympathie pour lui. Quand ces journalistes reviennent dans leur rédaction, on peut les soupçonner d’avoir une carte de parti inscrite dans la tête. Cela laisse auprès du public l’impression que les rédactions sont politisées, mais surtout cela entraîne une méfiance du public par rapport aux médias traditionnels, par rapport à un discours dominant qui serait partagé par les journalistes et les politiques.

Quelles sont les règles dans les rédactions pour gérer le retour de ces journalistes ?

A la RTBF, les journalistes peuvent prendre un congé politique. Quand ils reviennent à la rédaction, il y a toujours une période de mise au placard de plusieurs mois. A RTL, c’est plus strict, les journalistes sont censés démissionner, mais c’est vrai que certains reviennent plus vite que d’autres parce qu’ils ont une expertise et les réseaux qui vont avec.

Un passage par un cabinet politique, c’est un plus pour un journaliste ?

Le grand avantage, c’est d’avoir été de l’autre côté et de découvrir au fond comment se fabriquent et s’entretiennent les relations entre politiques et journalistes. On est totalement du côté du off, de tout ce qui ne se retrouve pas dans les médias, de tout ce qui ne se dit pas aux journalistes. Être à l’intérieur d’un cabinet ou d’un parti, cela permet de développer ses contacts, ses réseaux avec ceux qui ne sont pas forcément à l’avant-plan, comme les parlementaires, les chefs de cabinet, tous ceux qui sont en deuxième ligne au fond, mais qui jouent un rôle déterminant pour définir les lignes idéologiques d’un parti ou les gros dossiers politiques.

Un pavé dans « La Meuse » (ép.16) : journaliste, une illusion perdue ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 23/10/2012 at 07:31

Jusqu’ici, les contours de la profession journalistique sont restés difficiles à observer, il n’en reste qu’en Belgique francophone, le groupe professionnel des journalistes n’a eu de cesse de se modifier ces dernières années, notamment par la féminisation du métier, l’élévation du niveau d’études, mais aussi par des conditions de production dégradées ou par une plus grande diversité des statuts des journalistes en fonction du média, du type de travail ou d’entreprise (EGMI, 2011).

Ces transformations soulèvent une question essentielle pour l’avenir du journalisme, celle de la métamorphose du support d’information comme pourvoyeur de nouvelles, celle aussi de la qualité et de la fiabilité de l’information, de la spécificité des contenus, celle enfin du rôle et de la responsabilité sociale du journaliste.

Ces dernières années, cette évolution s’est d’ailleurs amplifiée avec l’avènement du journalisme sur le web. Le statut des journalistes comme leurs pratiques s’en sont retrouvés bouleversés, si l’on en croit les propos de certains éditeurs de presse comme Bernard Marchant du groupe Rossel : « Le travail du journaliste ne sera plus d’informer, les gens sont déjà surinformés ».

Ces propos datent de février 2012 au moment même où le premier éditeur de presse francophone annonçait des synergies entre Sudpresse et Le Soir, pour la déclinaison des informations locales et régionales dans plusieurs journaux du groupe, sans contrepartie financière pour les journalistes employés et indépendants.

À partir de cet exemple récent, on mesure aisément les défis et les enjeux auxquels sont confrontés les journalistes en Belgique francophone, à la fois acteurs et otages des changements au sein d’un champ en pleine mutation, tant au niveau de la transformation de leur identité, de leur fonction sociale que du point de vue de leurs trajectoires professionnelles.

La fin du professionnel de l’information ?

D’abord, on assiste à la remise en cause de l’un des rôles premiers (si ce n’est le premier rôle ?) des journalistes, à savoir celui d’ « informer », c’est-à-dire « ce qui apprend quelque chose au destinataire du message et le rend plus riche en connaissances » (EGMI, 2011 : 171). En contestant cette fonction sociale, en admettant que le public est déjà « surinformé », on peut se demander quels sont les rôles actuels du journaliste. S’il n’est plus un professionnel de l’information, que lui reste-t-il alors comme rôle social ? Aujourd’hui, avec la révolution technologique, on constate un renversement du statut du journaliste, à savoir que ses interventions sont de plus en plus limitées, en lien notamment avec la refonte des modes d’accès classiques à l’information.

En Belgique comme ailleurs, avec les développements du journalisme sur Internet, les contextes de production, de diffusion et de réception de l’information ont été totalement bouleversés, très souvent au profit du « développement de la dictature du culte de l’immédiateté » (EGMI, 2011 : 167). Désormais, informer le public consiste la plupart du temps en une course à l’instantanéité, dans un contexte de concurrence accrue, de « marchandisation » croissante de l’information (Jespers, 2006), où le rôle de fournisseur d’information du journaliste se réduit à n’être qu’un simple relais, sa seule compétence étant celle d’instiller des articles le plus rapidement possible, souvent au détriment de la fiabilité et de la vérification des informations (EGMI, 2011 : 165).

D’où des informations de plus en plus factuelles, souvent événementielles, quand elles ne sont pas uniformisées ou formatées. Un phénomène qui dénature le modèle journalistique, qui altère la sélection des informations, leur hiérarchisation et qui réduit la mission d’explication et d’interprétation du journaliste à peau de chagrin puisque « la quantité et la qualité du contenu informatif des médias dépendent moins aujourd’hui de facteurs idéologiques que de facteurs socio-économiques » (Jespers, 2006).

Le risque de la « malinformation »

Ce phénomène, c’est ce qu’on a appelé la « malinformation » (Heinderyckx, 2003) ou la « surabondance informative » (Grevisse, 2010). Cela s’apparente à une menace pour l’activité journalistique, parce que la profession est d’abord et surtout exposée aux mutations technologiques et organisationnelles.

Car pour les opérateurs médiatiques, il s’agit de disposer d’un personnel polyvalent capable de décliner sur plusieurs supports le même contenu, d’en faire davantage, en moins de temps, sans recul parfois par rapport à l’événement. En cela, la fonction majeure du journaliste se résume à n’être plus qu’un « médiateur », un relais « officiel » entre les contenus et le public puisqu’avec Internet, il connaît désormais les intérêts effectifs des lecteurs et va donc chercher à capter un plus grand nombre (Degand, 2012).

La logique commerciale l’emporterait ainsi sur une logique culturelle du journalisme, celle du décryptage, de l’analyse et plus globalement celle de contre-pouvoir, pour pousser au contraire à une « mercantilisation de l’information » (Woodrow, 1992), une « spectacularisation » (Libois, 1994) au détriment de l’intérêt public dans une confusion constante entre information et consommation :

« Les médias recherchent le plus haut niveau de consommation possible et, pour attirer davantage de lecteurs et d’auditeurs ou de téléspectateurs, ils choisissent des options consensuelles, finissant par tous se ressembler »(Jespers, 2006).

L’édifice journalistique ébranlé

Par ailleurs, à côté de l’organisation des contenus et des modifications de consommation de l’information, il y a une autre réalité, économique celle-là, qui touche directement aux conditions de production, dans un secteur en pleine mutation, atteint à sa base, par l’éclatement du lien entre le média et le support. D’où la nécessité de l’adaptation d’un journalisme qui doit passer « par la mise au jour d’un nouveau modèle d’adéquation de ces multiples contenus à des temps recomposés de consommation » (Grevisse, 2010).

Une réalité économique qui, certes n’est pas neuve, ni strictement limitée à un marché comme la Belgique mais qui s’intensifie selon les médias, notamment par des baisses d’effectifs, des restructurations, plans sociaux ou synergies, quand ce ne sont pas des manques de moyens, tout simplement pour développer de nouvelles stratégies rédactionnelles.

En presse écrite quotidienne, par exemple, l’effectif moyen a diminué de près de 200 unités en dix ans entre 2000 et 2009. (EGMI, 2011 : 29) Tandis que sur Internet, les journalistes, exposés à l’immédiateté, sont exclus des tâches valorisantes du journalisme, et voient ce pôle novateur sous-financé par les éditeurs. (Degand, 2012) Avec un sentiment pour les journalistes, en tant que groupe professionnel, celui d’une « précarisation du métier », notamment auprès des plus jeunes, avec un nombre de journalistes pigistes qui a augmenté de manière significative1 tandis que le nombre de journalistes employés diminuait:

« Cette précarisation de la profession se traduit également par l’augmentation du recours aux pigistes. Extérieurs à l’entreprise, ils sont plus facilement corvéables et n’ont pas leur mot à dire sur le contenu, le choix et l’angle des papiers qui leur sont commandés » (Broissia, 2007).

À côté de cela, et compte tenu des difficultés financières rencontrées par de nombreux quotidiens, il faut souligner des conditions de travail dégradées pour les journalistes, « premières victimes de la crise de la presse », « privés de terrain par le manque de moyen, contraints de se limiter au desk  » (EGMI, 2011 : 133).

Un phénomène d’autant plus accru qu’avec la révolution numérique, les opérateurs médiatiques préfèrent investir davantage dans la distribution que dans le rédactionnel où la plupart des entreprises d’information persistent notamment à offrir en ligne, gratuitement des contenus, vendus sur des supports traditionnels dont les bénéfices diminuent d’année en d’année. Difficile dès lors d’investir sur le « terrain » du journalisme, spécialement au niveau de l’offre des contenus éditoriaux (enquête, reportage…) ou du développement de nouvelles approches rédactionnelles (Grevisse, 2010).

Tout cela ébranle l’édifice journalistique, et avec lui, la constitution d’un espace public démocratiquement adapté à notre époque où les journalistes assumeraient totalement leur rôle de contre-pouvoir. Car «  […] parallèlement à la dégradation de leurs conditions matérielles de travail, nombre de journalistes dénoncent la multiplication des atteintes portées à leur indépendance »(Broissia, 2007 ).

Et l’on peut se demander, à la lueur de ce constat, si la logique commerciale ne risque pas de l’emporter sur la logique culturelle du journalisme, en favorisant un journalisme de la demande, et plus de l’offre, en faisant peser de plus en plus aussi les contraintes économiques sur la fabrication de l’information et la recherche de la vérité ?

Car c’est à partir de ce double statut paradoxal, de cette ambiguïté intrinsèque entre la liberté d’expression et la liberté d’entreprise que le journalisme n’a cessé de définir et de réinventer ses identités professionnelles et ses enjeux éthiques. C’est donc ce fragile équilibre entre les valeurs d’usage et les valeurs d’échange qu’il s’agit d’interroger pour analyser les mutations des identités professionnelles et des conditions de travail des journalistes en Belgique francophone.

« Tout est plus flou » : une complexification des statuts du journaliste

Par ailleurs, cette accélération de la fabrication de l’information a conduit à une évolution des statuts du journaliste qui se sont multipliés et complexifiés. En ce sens, le journalisme sur Internet a secoué les habitudes des médias et les pratiques journalistiques, il a bouleversé les circuits de production, de diffusion et de réception de l’information, et ce, auprès d’un public de plus en plus difficile à cerner. Il a fait peser davantage sur les journalistes les contraintes de production, faute d’un modèle rédactionnel et économique adéquat, tout en réduisant les marges d’autonomie de ceux-ci face aux méthodes et aux techniques de la communication politique, économique ou culturelle (Grevisse, 2010).

Car aujourd’hui, comme les contraintes et les doutes sont multiples, on assiste donc au sein de la profession à « un inconfort identitaire en constante reconfiguration », et on constate enfin, au sujet des fonctions sociales du journalisme auprès du public, (et parfois auprès des journalistes eux-mêmes), « des représentations fortes et stéréotypées » (Grevisse, 2010).

D’où l’impression actuelle d’une crise des valeurs auprès des journalistes qui voient leurs fonctions sociales remises en question, leur métier se transformer avec les évolutions technologiques, socio-économiques ou même juridiques du statut de la profession : « […] tout est plus flou : activités journalistiques et non-journalistiques, variété des supports, des fonctions, des modèles éditoriaux » (EGMI, 2011 : 133).

Bibliographie

Antoine, F., & Heinderyckx, F., État des lieux des médias d’information en Belgique francophone, Parlement de la Communauté française de Belgique Wallonie-Bruxelles, Bruxelles, 2011.

de Broissia, L., Rapport d’information fait au nom de la commission des Affaires culturelles sur la crise de la presse, N°13, 2007.

Degand, A., Le journalisme face au web : Reconfiguration des pratiques et des représentations dans les rédactions belges francophones, Thèse de doctorat, Louvain-la-Neuve, 2012. Récupéré le 10 septembre 2012 sur http://uclouvain.academia.edu/AmandineDegand/

Grevisse, B., Déontologie du journalisme : Enjeux éthiques et identités professionnelles, De Boeck, Bruxelles, 2010.

Heinderyckx, F., La malinformation : Plaidoyer pour une refondation de l’information, Labor, Bruxelles, 2003.

Jespers, J.-J., La déontologie face au marketing rédactionnel ou une arbalète contre les vaisseaux de l’Empire, ULB, Bruxelles, 2006. Récupéré le 10 septembre 2012 sur http://www.mlouest.be/documents/Marchandisation.pdf

Le Cam, F., « Histoires et filiations du terme ‘weblog’ (1992-2003). Perspectives pour penser l’histoire de certaines pratiques sociales sur le web », in Les Enjeux de l’information et de la communication, vol. 1, 2010. Récupéré le 12 septembre 2012 sur http://www.cairn.info/publications-de-%20Le%20%20Cam-Florence—67397.htm.

Libois, B., Éthique de l’information. Essai sur la déontologie journalistique, Éditions de l’Université de Bruxelles, Bruxelles, 1994.

Nies, G. & Pedersini, R., Les journalistes free-lances dans l’industrie médiatique européenne, FIJ, 2003.

Rieffel, R, Sociologie des médias, Ellipse, Paris, 2001.

Ringoot, R., & Utard, J. (Dir.), Le Journalisme En Invention: Nouvelles Pratiques, Nouveaux Acteurs, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2005.

Ruellan, D., Le professionnalisme du flou, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 1993.

Woodrow, A. (1992), « Retours aux sources », in La Revue Nouvelle, Bruxelles, 1992, 62-64.

1 « Le nombre de journalistes free-lance augmente constamment depuis quelques années, généralement à un rythme plus rapide que les journalistes salariés dans leur ensemble. » (Nies & Pedersini, 2003 : 7)

Un pavé dans « La Meuse » (ép. 8) : alors, que faire ?

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 14/06/2012 at 21:55

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Depuis quelques semaines, je suis parti à la rencontre de journalistes pour évoquer l’avenir du métier, ses pratiques, mais aussi ses méthodes d’écriture comme avec le journalisme narratif. Première rencontre avec Florence Aubenas au sujet de son livre Le quai de Ouistreham qui vient de reparaître en format poche dans la collection « Points ».

Journaliste et grand reporter d’abord à Libération, au Nouvel Observateur et aujourd’hui au Monde, Florence Aubenas est passée de l’affaire d’Outreau à l’Irak, avec la même ferveur, le même engagement. En 2010, elle fait paraître Le quai de Ouistreham, une « quête » journalistique qui a duré six mois à la recherche d’un CDI, mais aussi à la rencontre des visages de la crise.

« Je suis journaliste : j’ai eu l’impression de me retrouver face à une réalité dont je ne pouvais pas rendre compte parce que je n’arrivais plus à la saisir. Les mots mêmes m’échappaient.» (Le quai de Ouistreham)

Passer par le livre ? Un regard critique sur le journalisme.

« C’est une nécessité pour faire du reportage face au sacré problème que rencontre la presse écrite depuis des années. Aujourd’hui, la nouvelle formule des journaux, c’est de réduire la longueur des articles. Pour prendre un exemple, le portrait qui figure à la dernière page de Libé. Quand j’ai commencé, il faisait 9.000 signes, quand j’ai quitté Libé, c’était 7.000 signes, et aujourd’hui, c’est à peine 6.000.

Pour le quai de Ouistreham, le Nouvel obs me proposait dix feuillets, c’est énorme, et en même temps, ce n’était pas assez. Les textes diminuent parce qu’on a décrété que les gens n’aimaient pas lire, et puis surtout, on a coupé les budgets, ce qui fait qu’on n’est plus capable de faire de longs articles, c’est vraiment le reflet de la crise du journalisme, c’est moins cher de faire de l’opinion et de la chronique. Pourtant, il y a un vrai besoin d’aller sur le terrain.

Les journalistes se tournent alors aujourd’hui vers les éditeurs pour faire leur reportage, leur travail d’enquête, et on voit, dès qu’un livre de journaliste sort en librairie, les bonnes pages dans tous les journaux, mais ce n’est plus actuellement dans la presse qu’on sort des révélations. »

Écrire le quotidien ? Un terrain à réinvestir.

« Ce que je constate, et cela m’a beaucoup frappé durant l’écriture du quai de Ouistreham, c’est que la presse est très bien outillée pour écrire le spectaculaire. Par contre, face au quotidien, les journalistes n’ont pas les bons outils, ils sont dépourvus pour écrire le banal, le réel.

Pour raconter la vie de femmes de ménage, on doit se déguiser, passer par l’immersion, pour décrire et redécouvrir ce qu’on a sous les yeux, il faut passer par une machinerie très lourde alors que c’est ce qu’il y a sous nos yeux. La pire claque que j’ai reçue, c’est quand je suis retournée à Caen pour dire aux personnes que j’avais rencontrées durant mon enquête que j’avais écrit un livre sur eux. On m’a dit : « première nouvelle, on s’intéresse à nous! ».

Ce n’est pas imaginable de voir à quel point les deux mondes ne sont pas en contact, l’un et l’autre, entre journalistes et citoyens. C’est pour cela que les journalistes doivent réinvestir le quotidien, c’est un engagement politique et social, au sens noble du terme. Les journaux meurent parce qu’ils ne cessent de se regarder le nombril, en restant dans le cercle des journalistes. On en oublie l’essentiel, au final ! »

Le passage au récit ? Une chance face au formatage.

« Quand on passe à l’écriture, et ce fut le cas pour le quai de Ouistreham, il y a un travail de floutage, des choses qu’on arrange parce que je ne voulais pas trahir les gens que j’avais rencontrés. Mais en faisant cela, je me posais vraiment plein de questions, c’est un des gros problèmes pendant l’écriture, c’est cette trahison du récit, ce floutage d’une réalité intime mais niée. C’est comme quand on photographie quelqu’un, la personne se retrouve devant sa représentation, et c’est toujours très compliqué de décrire quelqu’un, sa réalité, raconter sa vie en quelques lignes, quelques pages.

Mais contrairement au journal, il n’y a plus ce formatage, et c’est là, la chance du bouquin, on doit battre sa propre monnaie parce qu’on n’est plus dans la communication, mais face à des gens qui n’ont jamais eu affaire à la presse, à ses codes ou aux journalistes. C’est grâce à ce passage au livre qu’un journaliste peut décentrer le regard, trouver d’autres modes d’écriture pour décrire l’ordinaire. »

Le journalisme narratif ? Une réponse à la crise, une porte vers le renouveau.

« Je me sens écrivain parce que j’ai écrit un livre, mais je reste désespérément journaliste, et je vois que ce passage par le livre, par la narration, cela tire vers le haut le métier de journaliste. C’est sans conteste une réponse à la crise de la presse. Emmanuel Carrère, Nicolas Bouvier, Lieve Joris ou Günter Wallraff, c’est une porte vers le renouveau, ça secoue la presse, c’est une chance pour un journaliste de réfléchir à ses codes, ses démarches, ses modes d’écriture. Aujourd’hui, nous sommes submergés par le commentaire et l’émotion, sans jamais pouvoir réfléchir dessus. »

La France vue d’en haut (ép.3) : Jean Quatremer et les journalistes « convenables »

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 10/04/2012 at 19:04
 "Sexe, mensonges et médias", paru chez Plon

Le livre de Jean Quatremer "Sexe, mensonges et médias" est paru chez Plon

Chaque jour, « l’information continue règne sur la campagne ».  Voilà ce qu’écrit Raphaëlle Bacqué dans un article du Monde (daté du 4 avril) où la journaliste souligne que les candidats s’adaptent au « temps réel » des chaînes d’info, d’Internet et de Twitter qui relaient faits et gestes, entre deux flashs d’info sur LCI, I-télé ou BFM. Et malgré cette « information continue », on découvre, et ce fut le cas ce mardi, que d’anciens candidats à la fonction suprême, d’anciens présidents de la République ont eu des secrets bien gardés, souvent mieux protégés que tous les secrets sur l’arme atomique, et parfois même partagés avec les journalistes politiques, comme ce fut le cas sur l’état de santé ou sur la vie privée des résidents de l’Elysée.

Plus de quinze ans après sa mort, on apprend justement ce mardi de la part de deux journalistes que François Mitterrand « aurait vu son calvaire » abrégé à la suite d’une « injection » (il souffrait d’un cancer de la prostate depuis 1981, et ce, peu après le début de ses prises de fonction à la tête de la France), comprenez il a choisi d’être euthanasié. Toute cette journée, les sites des journaux s’en donnent à cœur joie pour révéler des « extraits chocs » ou revenir sur ces « malades qui nous gouvernent »…mais toujours après-coup!

A côté de cela, on apprend que Patrice de Maistre, l’ancien gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt, a été écroué le 22 mars 2012  pour « abus de faiblesse » à l’encontre de l’héritière du groupe L’Oréal. Peu après, Le Journal du dimanche révélait des soupçons de financement illégal de la campagne de 2007 de Nicolas Sarkozy. Pourquoi cette information a-t-elle été si peu reprise dans la presse française, si ce n’est sur des sites d’info comme Mediapart, le site lancé par Edwy Plenel  ou dans des journaux étrangers ? Pourquoi le président-candidat n’a pas été interrogé, sur ce sujet, par les médias ? Et qu’en est-il des « autres affaires » comme l’affaire Karachi ou la piste libyenne sur le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy de 2007, autant d’affaires qui reviennent dans les médias comme les jeux olympiques d’hiver… Enfin, ces infos, on les retrouve surtout sur les sites d’information comme Mediapart, Rue 89 ou Atlantico, car dans les médias traditionnels, c’est plutôt le silence et l’omerta. Comme ce fut la cas avec DSK avant New York ou le Carlton…

La connivence, une maladie « française »?

Rappelez-vous, c’était en juillet 2007. DSK est nommé à la tête du FMI, choisi par Nicolas Sarkozy. Dans son blog « Coulisses de Bruxelles », le journaliste français Jean Quatremer, correspondant pour Libération à Bruxelles, évoque les raisons de ce choix, tout en rappelant en quelques phrases seulement le « rapport aux femmes » de Dominique Strauss-Kahn :

« Le seul vrai problème de Strauss-Kahn est son rapport aux femmes. Trop pressant, il frôle souvent le harcèlement. Un travers connu des médias, mais dont personne ne parle (on est en France). Or, le FMI est une institution internationale où les mœurs sont anglo-saxonnes. Un geste déplacé, une allusion trop précise, et c’est la curée médiatique. Après Jacques Attali et ses goûts somptuaires qui lui ont coûté la présidence de la BERD, la France ne peut pas se permettre un nouveau scandale. »

On connaît la suite de l’histoire, et il ne s’agit de revenir sur ce « nouveau scandale ». Par contre, à partir de cette « affaire DSK », Jean Quatremer a décidé d’analyser très finement les rapports de connivence entre les journalistes et les hommes politiques. Car depuis le 15 mai 2011, la vie privée des politiques ne peut plus être un argument derrière lequel les journalistes français (mais belges également) peuvent se cacher, un argument qui a souvent primé sur le devoir d’informer le public. Dans son livre, « Sexe, mensonges et médias » (Plon), le journaliste français indique comment son propre journal, Libération, n’a pas voulu enquêter sur les mœurs strauss-khaniennes alors même que Jean Quatremer disposait d’informations, notamment au moment de l’affaire Piroska Nagy.

A côté de cela, le journaliste revient aussi sur les conditions des journalistes français pour exercer leur métier, notamment pour enquêter sur les politiques dès que l’on sort de la connivence, du communiqué ou de la conférence de presse.

« La connivence ne donne aucun accès privilégié à l’information, elle crée une barrière entre le journaliste et le citoyen qui a de moins en moins confiance dans sa presse. »

Car, et c’est sans doute une des causes de la crise de la presse actuellement, c’est que les médias répondent très rarement à la demande des lecteurs, et surtout à leurs réponses. Les journalistes se retiennent, et cultivent cette retenue, notamment à l’égard des politiques, mais aussi des puissances économiques ou sociales, à ceux-là, le bénéfice de l’omerta, le respect de la vie privée et un silence assourdissant ; là où, et surtout face aux drames des citoyens ordinaires, et comme l’a montré l’accident de Sierre, la presse n’hésite pas justement à franchir les limites de la vie privée au nom du « droit de l’information », en faisant alors de la presse, une « espèce de grand déballage sur la vie des gens ».

Selon Jean Quatremer, cette connivence est aussi renforcée par la « dépolitisation » des rédactions et le renforcement du « politiquement correct » au sein du personnel journalistique, alors justement que le rôle de la presse devrait être de ne jamais « s’interdire d’enquêter ». Sans compter, et moi le premier, que tous les journalistes sortent désormais des mêmes écoles de journalisme. Nous sommes, comme l’écrit Jean Quatremer, des « généralistes », « censés être capables d’écrire dans tous les domaines, sans en maîtriser aucun. » D’où ce conformisme des articles face à la complexité des informations à traiter, les journalistes sont « dépassés » et se réfugie derrière les dépêches d’agence de presse, plus que derrière un travail individuel et intellectuel, faute de temps et de moyens…

Dans son livre, Jean Quatremer revient très justement sur la perversité du modèle économique de la presse française, un modèle qui est exactement le même qu’en Belgique où pour sauver une presse en crise, on a inventé les « aides d’Etat ». Comme le montre le journaliste, nos quotidiens sont dépendants de ces aides quasi « organiques », et ces aides sont actuellement le seul modèle économique viable… Comment prétendre que la presse est encore « un contre-pouvoir » quand son avenir dépend du « pouvoir » ?

« Pour que la presse retrouve ce goût de l’enquête dérangeante, cette envie de subvertir le pouvoir, encore faut-il qu’elle lutte contre cette connivence multiforme avec les politiques qui l’entrave. »

En guise de conclusion, le journaliste en appelle à la révolution numérique de l’information (après tout, n’est-ce pas sur son blog que Jean Quatremer osa et fut le premier à révéler en 2007 les travers de DSK ?), car « la Gazette de Renaudot est définitivement morte et enterrée, et le Net est prêt à prendre la relève. » Une Bastille imprenable pour les médias traditionnels, le défi est de taille  en tout cas…


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