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Un pavé dans « La Meuse » (ép. 15) : Pierre Piccinin, correspondant de guerre malgré lui

In Un pavé dans la "Meuse" on 04/09/2012 at 10:31

Depuis le 28 juillet, le journal Le Soir publie les chroniques en Syrie de Pierre Piccinin, historien et professeur à l’École européenne de Bruxelles. Cet enseignant « joue » les correspondants de guerre dans une série de reportages écrits à la première personne, « embedded » auprès des insurgés de l’ASL (l’armée syrienne libre) Pierre Piccinin n’hésite pas à se mettre en scène pour témoigner de ces « visions brutes d’horreur » comme il l’écrit, quitte à risquer purement et simplement sa vie. (Un article à lire en intégralité sur Apache.be)

C’est un phénomène inédit jusque-là dans la presse belge pour la couverture d’un conflit, celle de faire appel à un non-professionnel. Traditionnellement, on retrouve bien des chroniques ou des cartes blanche de personnalités médiatiques, d’intellectuels ou de simples citoyens sur certains sujets d’actualité. Mais jamais pour des correspondances de guerre sur un terrain aussi complexe et dangereuse pour les journalistes que celui d’un conflit comme la Syrie. Un terrain d’autant plus difficile que la révolution syrienne s’est doublée d’une bataille de la communication entre le régime et les insurgés, et que cette guerre a fait pas mal de victimes dans les rangs des journalistes.

Certains appellent cela du journalisme citoyen, très présent sur Internet via les blogs et les sites participatifs, où l’on retrouve des citoyens jouer un rôle actif dans la recherche d’informations. Pour d’autres, il s’agit tout simplement de tourisme de guerre où des citoyens deviennent alors combattants, prêts à prendre les armes et à s’engager militairement. Avec alors de possibles dérives : sensationnalisme, manque d’objectivité et de vérification des faits… Loin de mettre en cause le travail de Pierre Piccinin, il pose question, notamment en terme éthique et déontologique, sur la pertinence d’une telle démarche journalistique, celle de rendre compte d’un conflit sous forme de reportage, par un non-journaliste.

 La guerre de Pierre Piccinin

« C’est ma guerre de citoyen du monde, à chaque fois que la justice et la vérité sont contestées et qu’on torture des gens pour les faire taire. C’est ma guerre de chrétien,de témoigner de la souffrance des humbles. C’est enfin ma guerre d’homme, de ne pas rester indifférent à ce qui se passe derrière une frontière, parce que, au-delà de la frontière, ce sont aussi des hommes. »

C’est sur ces mots très forts que se termine la dernière chronique de Pierre Piccinin, parue sur le site du Soir.be, le 12 août dernier et intitulée : « Mourir à Alep ». Cela fait maintenant près d’un mois que Le Soir fait appel à Pierre Piccinin pour rendre compte des derniers événements en Syrie. Dans ses « Chroniques de la révolution syrienne », le professeur d’histoire rend compte comme n’importe quel correspondant de guerre de ce qu’il voit chaque jour sur place. Le Soir n’ayant pas d’envoyé spécial en Syrie.

Pierre Piccinin, c’est cet enseignant qui avait été arrêté et torturé en mai dernier par les services de sécurité syriens. Il avait fait alors la une de tous les médias belges et internationaux. C’est aussi, selon l’écrivain-journaliste français Jonathan Littell, un « crétin » (sic) , et pour le journal français Le Monde et l’un de ses journalistes spécialistes du Moyen-Orient, Christophe Ayad, rien de moins que l’ « idiot utile du régime de Bacchar al-Assad » et un « touriste de guerre », remettant en cause la crédibilité de l’historien et de ses informations données sur son blog, notamment. En cause : les prises de position de Pierre Piccinin au début de la révolte en Syrie. L’historien belge s’était alors insurgé contre le traitement des troubles en Syrie par la presse occidentale. Il l’avait clamé haut et fort sur son blog notamment. Ce qui n’était pas pour déplaire au régime de Bacchar al-Assad qui a traduit certains articles de Pierre Piccinin.

« C’est vrai qu’au départ j’avais une position prudente vis-à-vis du gouvernement de Bacchar al-Assad, nous explique Pierre Piccinin. Par exemple, quand je suis allé à Homs en décembre 2011, et quand j’ai vu ce qu’il y avait là-bas, je me suis dit que les médias occidentaux exagéraient beaucoup. Mais suite à mon arrestation, puis surtout à l’échec des élections du 7 mai, mon analyse a changé et j’ai constaté que l’ASL au sein de la population ne faisait plus peur et que la révolte en Syrie était une révolte populaire. Beaucoup disent que j’ai tourné ma veste. Pourtant, je ne renie pas ce que j’ai dit précédemment. J’ai simplement suivi la situation telle que je la voyais, et depuis mai, la Syrie a basculé dans la répression la plus totale. »

Piccinin : « un procès d’intention des journalistes »

Pierre Piccinin se dit également agacé et fatigué par le « procès d’intention » qui lui est fait très souvent dans les médias. « Surtout quand certains journalistes disent que j’avais défendu le régime, et que maintenant j’ai pris parti pour les rebelles. Je comprends cela dit que ma démarche, auto-financée par ma propre fortune, puisse gêner certains journalistes, à la fois ceux qui n’ont pas les moyens de faire du terrain et ceux qui n’en ont pas le courage.»

Quant à l’idée d’une chronique régulière dans Le Soir, c’est Baudouin Loos, le spécialiste Moyen-Orient du quotidien francophone, qui le lui a proposé quand Pierre Piccinin lui a appris qu’il partait pour Alep. « Je ne suis pas journaliste, et je n’ai pas l’intention de le devenir. L’objectif de mon travail, c’est de rendre compte de ce que je vois. Même s’il est vrai que mes chroniques ne sont pas neutres, que je m’implique dans ce conflit et que je suis engagé vis-à-vis de la rébellion, et je ne le cache pas. Dans ce conflit, j’ai compris qu’il y avait deux camps qui s’affrontaient, dont un est plus juste que l’autre. »

Pierre Piccinin : «Je comprends que ma démarche, auto-financée par ma propre fortune, puisse gêner certains journalistes, à la fois ceux qui n’ont pas les moyens de faire du terrain et ceux qui n’en ont pas le courage.»

Reste que par certains aspects, par cette couverture médiatique peu classique, les chroniques de Pierre Piccinin posent question. D’abord parce que pour le public comme pour les personnes interviewées dans les textes de Piccinin, la différence entre un journaliste et un non-journaliste comme n’est pas forcément évidente. Pour preuve, le Belge est souvent perçu en Syrie comme un journaliste :  » Et les combattants l’ont bien compris : « choukran, al saafi ! » (« merci, le journaliste ! »)  » Ensuite, le chroniqueur du Soir n’hésite pas franchir la « ligne rouge » d’une correspondance de guerre habituelle. Notamment quand l’historien belge viole la Convention de Genève en montant à bord d’une ambulance, accompagné de miliciens de l’ASL armés, comme il l’écrit lui-même dans un de ses chroniques datées du 12 août.

Une autre fois, il n’hésite pas à risquer sa vie comme dans sa chronique du 24 août où il suit une mission commando auprès des insurgés : « le péril encouru, si est immense : au-delà du bombardement régulier de la zone par l’artillerie et les hélicoptères, ce sont les tirs des snipers embusqués que je redoute le plus. Mais l’occasion de suivre cette katiba dans le combat est inespérée, et je décide de courir le risque. »

Une autre encore, Pierre Piccinin demande aux insurgés de lui apprendre à se servir d’une kalachnikov pour se défendre. « Avant d’entrer à nouveau en Syrie, j’ai demandé que l’on m’apprenne à utiliser correctement une Kalachnikov, la seule arme à disposition des rebelles. Si nous rencontrions un problème… Je ne veux en effet en aucun cas retomber dans les griffes des services secrets. »

Une opération « spectaculaire »

Sinon, du côté du Soir, comment s’est préparée cette collaboration avec Pierre Piccinin ? Philippe Regnier, responsable du service international du journal, admet que cette opération est la plus « spectaculaire » réalisée par le journal francophone ces derniers temps. Il relativise toutefois : « on ne revendique pas ce côté-là, mais il faut admettre que quand on lit les textes de Pierre Piccinin, sans se préoccuper de polémiques extérieures, c’est quand même très impressionnant dans sa façon de mettre en scène les événements, c’est percutant aussi dans les sentiments qu’il évoque face à telle ou telle situation. Cela en dit long sur la violence sur place. C’est vrai qu’à certains moments, il se met réellement en danger, par cette sorte de mise en scène, c’est une évidence. Tout ce que l’on peut faire, c’est de lui dire de mesurer toutes les conséquences, après c’est un adulte… »

En ce qui concerne la vérification des informations données dans les chroniques de Pierre Piccinin, comment la rédaction du Soir a-t-elle procédé ? « Pour la vérification, on a lu ses chroniques, et rien n’a été contredit par d’autres sources. Au contraire, beaucoup de détails présents dans les textes de Pierre Piccinin ont été confirmés par la suite. Cela ne veut pas dire qu’on est doit être d’accord avec tout ce qu’il écrit, on sait qu’à ce niveau-là, Pierre Piccinin n’est pas neutre, et ne cherche pas à l’être mais cela peut éclairer nos lecteurs sur un conflit qui se jouait il y a quelques mois encore à huis clos. C’est notre rôle en tant que média d’apporter de l’information par tous les moyens possibles, même par quelqu’un qui n’est pas journaliste. C’est un complément qu’on propose, à côté de des analyses faites par nos journalistes à Bruxelles. »

Philippe Regnier (Le Soir) : « Quand on lit les textes de Pierre Piccinin, sans se préoccuper de polémiques extérieures, c’est quand même très impressionnant dans sa façon de mettre en scène les événements, c’est percutant aussi dans les sentiments qu’il évoque face à telle ou telle situation. Cela en dit long sur la violence sur place. »

Philippe Regnier ajoute encore que ce type de démarche doit rester exceptionnelle. « C’est vrai que cette formule d’un non-journaliste qui fait du reportage et qui sert en quelque sorte de correspondant de guerre, c’est très différent de ce qu’on fait habituellement. C’est très hybride comme formule journalistique, et il est possible que certains lecteurs n’auront pas fait de distinction entre le travail d’un journaliste et celui de Pierre Piccinin. Mais pour nous, c’était très clair. »

« Un monsieur qu’on connaît pour sa conversion »

Pour Baudouin Loos, spécialiste du Moyen-Orient au Soir et à l’initiative du projet, il assume totalement la publication des chroniques de l’historien, « un monsieur qu’on connaît pour sa conversion. »« Quand Pierre Piccinin m’a dit qu’il allait à Alep, j’en ai parlé à ma hiérarchie et elle était intéressée par une publication, sans trop savoir si on tout publier. Au final, on a tout publié car c’était très intéressant. » Le journaliste avoue quand même que certains de ses collègues lui ont reproché de donner une tribune aussi importante à Pierre Piccinin. Il ajoute : « sur la Syrie, je considère que Pierre Piccinin a fait amende honorable. »

Baudouin Loos ne tarit pas d’éloge sur l’historien. Il a une « confiance absolue » en ce que raconte dans ses textes Pierre Piccinin, même s’il admet que les analyses politiques de l’historien sont parfois « naïves ». « On assume sa crédibilité nouvelle, quitte à se tromper plus tard. Mais à chaque fois, on précise à nos lecteurs que Pierre Piccinin est historien, pas journaliste. Puis, il faut l’admettre : il va là où on n’est pas. Moi, je n’irais pas en Syrie, et ce serait con de se dire : il n’est pas journaliste, donc on ne publie pas. En plus, ce qu’il fait, c’est un véritable travail journalistique », poursuit encore Baudouin Loos, admiratif.

« Une démission des journalistes »

On l’a dit, le travail de Pierre Piccinin appartient à ce qu’on appelle habituellement du journalisme citoyen. Une démarche qui se voit de plus en plus comme l’explique Benoît Grevisse, professeur de journalisme à l’UCL. « C’est clairement une des évolutions de ces dernières années, notamment avec le développement des nouvelles technologies. On assiste à la contestation du monopole journalistique que ce soit au niveau du commentaire, de l’analyse, de l’observation et la recherche de l’information », explique Benoît Grevisse. « Le cas Piccinin est intéressant : c’est quelqu’un qui n’est pas journaliste, et qui vient faire spécifiquement le boulot des journalistes en allant sur le terrain. Souvent dans ce type de démarche, on retrouve les mêmes caractéristiques : écriture en je, mise en scène avec une certaine valorisation de soi-même, engagement pour une cause, une idéologie… Cela pose la question de la validité du témoin qui parle en son nom, et pas au nom d’une éthique et d’une déontologie», poursuit-il.

Benoît Grevisse (UCL-EJL) : « Le cas Piccinin est intéressant : c’est quelqu’un qui n’est pas journaliste, et qui vient faire spécifiquement le boulot des journalistes en allant sur le terrain.»

A côté de cela, cette démarche pose question et reflète ce que Benoît Grevisse appelle une « démission des journalistes » : « depuis des années, on manque de moyens pour envoyer des journalistes sur le terrain, on en est réduit à demander à d’autres pour faire le travail des journalistes. C’est sûrement un reflet de la crise économique rencontrée par nos médias. Néanmoins, on peut se demander pourquoi les journalistes n’y vont pas eux-mêmes, en connaissance de cause, en connaissant les usages. » Quant à la stratégie du journal Le Soir, cela souligne, selon le professeur de journalisme, un problème de positionnement du quotidien francophone : « c’est une prise de risque pour un journal qui est dans le créneau de la référence. S’il y a un incident, la responsabilité et la crédibilité du Soir risquent d’être compromise et remise en cause. »

« Une opération marketing »

De son côté, Jean-Jacques Jespers, lui aussi professeur de journalisme (ULB), voit dans la publication des chroniques de Pierre Piccinin dans Le Soir, un problème social. « Si maintenant, on va chercher des non-journalistes pour faire le travail des journalistes, c’est assez inquiétant pour l’avenir de la presse. Si j’étais journaliste au Soir, je me demanderais si c’est normal qu’on publie les correspondances de guerre de quelqu’un qui n’est dans la rédaction. Puis, il y a sans conteste un aspect économique qui joue là-dedans : envoyer un journaliste dans une zone comme la Syrie coûté énormément d’argent. »

L’ancien journaliste voit aussi dans la publication de ces chroniques une « opération de marketing rédactionnel » : « ce qui a décidé Le Soir, c’est que le nom de Pierre Piccinin n’était pas totalement inconnu du public. Il a fait parler de lui dans les médias, il a défrayé la chronique, notamment au moment de son arrestation en Syrie, et ses différentes prises de position au sujet de ce conflit ont sans doute fait beaucoup pour que le journal s’intéresse au personnage. »

D’ailleurs, quelques jours après l’avoir contacté, Pierre Piccinin est reparti en Syrie, et Le Soir a continué de publier sur son site Internet de nouvelles chroniques de l’historien belge. Chose d’autant plus étonnante car après la mort du journaliste français Gilles Jacquier, un autre journaliste du Soir, Alain Lallemand prétendait, à juste titre, qu’il fallait envoyer plus de journalistes en Syrie…

Voir la vidéo : La mort de Gilles Jacquier, un déclencheur pour les rédactions

Un pavé dans « La Meuse » (ép.14) : Jonathan Littell, le retour de l’écrivain-journaliste

In Un pavé dans la "Meuse" on 06/08/2012 at 21:48

ImageJonathan Littell a passé deux semaines à Homs, au cœur des quartiers opposés au régime syrien de Bachar al-Assad. « Ceci est un document, pas un écrit », insiste Littell au début de ses « Carnets de Homs », paru chez Gallimard. Un texte écrit pour le journal Le Monde dans des conditions extrêmes, où chaque protagoniste, page après page, joue sa vie. « Je pensais que ce que j’avais vu était assez violent,et je croyais savoir ce que violent veut dire », ajoute Littell. « Mais je me suis trompé. Car le pire ne faisait que commencer. »

 « Une politique quotidienne du meurtre ». C’est ce que l’on retrouve dans les « Carnets de Homs »  de Jonathan Littell, un témoignage sobre et brut que ces « deux carnets de notes » que l’écrivain a tenu lors d’un voyage clandestin en Syrie, en janvier dernier. La violence éclate à chaque page dans cette plongée au cœur du conflit dans la ville martyre de Homs, symbole de la révolution syrienne lancée en février 2011.

Aucun effet de style pour Littell, envoyé sur le front par le journal Le Monde, et habitué des théâtres de guerre. L’enjeu est ailleurs pour l’auteur des « Bienveillantes », prix Goncourt 2006. Il faut restituer l’urgence qu’il y a à dire au milieu des rafales de tirs. L’écriture est lapidaire, l’écrivain observe, rend compte, va à l’essentiel « avec une certaine fébrilité qui tend à vouloir transformer dans l’instant le vécu en texte. »

ImageIl devient alors journaliste pour aligner les faits et témoigner le plus fidèlement possible dans ce « document », compte-rendu d’un carnage qui se joue à huis clos, loin de l’actualité zappeuse et des morts célèbres. On pense à Malraux, Orwell, Hemingway bien sûr, mais pour Littell, l’enjeu est encore ailleurs. Tout simplement parce que ses carnets « rendent comptent d’un moment bref et déjà disparu, quasiment sans témoins extérieurs, les derniers jours du soulèvement d’une partie de la ville de Homs contre le régime de Bachar al-Assad, juste avant qu’il ne soit écrasé dans un bain de sang qui […] dure encore. »

Seul importe donc le compte-rendu de ce massacre insoutenable, rythmé par le bruit des armes, les vies fauchées au hasard d’une rue, les femmes en pleurs. Seul compte le témoignage aussi de la situation désespérée de ces insurgés, combattants de l’Armée syrienne libre (ASL), de tous ces habitants des villes et quartiers à qui l’écrivain-journaliste donne la parole. Tous ont une histoire à raconter : des enfants égorgés, des femmes enlevées et violées, des hommes torturés, des proches tués au coin d’une rue par un sniper, quand ce ne sont pas les menaces du pouvoir.

C’est un texte saisissant au cœur des quartiers assiégés dans lequel on suit aussi la stratégie politique et tactique des rebelles de l’ASL que Littell a rencontré sur sa route dans cette lente progression de la frontière libanaise jusqu’à la ville de Homs, avançant de village en village sous la menace des barrages volants de l’armée syrienne. À la fin de son texte, Jonathan Littell rend hommage aux combattants de l’ASL, sans doute morts ou pire, tandis qu’ailleurs on discutait : « il ne restera sans doute rien au-delà de ces notes, et de leur souvenir dans l’esprit de ceux qui les ont connus et aimés : tous ces jeunes gars de Homs, souriants et pleins de vie et courage, et pour qui la mort, ou une blessure atroce, ou la ruine, la déchéance et la torture, étaient peu de chose à côté du bonheur inouï d’avoir rejeté la chape de plomb pesant depuis quarante ans sur les épaules de leurs pères. »

 

Un pavé dans La Meuse (ép.10) : Raphaëlle Bacqué et la tragédie du pouvoir

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 10/07/2012 at 13:42

ImageJournaliste au Monde depuis 1999, Raphaëlle Bacqué est l’auteure de plusieurs enquêtes et reportages sur la vie politique française. Passant de Ségolène Royal en pleine campagne présidentielle avec La Femme fatale à L’Enfer de Matignon où la journaliste revient avec les locataires du poste de premier ministre sur « cette magnifique machine à broyer » qu’est la politique. Elle aborde avec Le dernier mort de Mitterrand le suicide de François de Grossouvre, l’un des plus fidèles compagnon de route de François Mitterrand, mais aussi un homme amer, un ami déçu du président de la République. Elle revient aujourd’hui avec Ariane Chemin sur l’affaire DSK, avec les Strauss-Kahn où la journaliste du Monde sait mieux que personne mettre en scène les coulisses de la vie politique. Surtout quand l’amour, la mort, le sexe et l’argent y jouent les premiers rôles.

« A cette époque, j’ignorais encore la fragilité du cœur des hommes. J’avais bien appris la science politique, mais je n’avais jamais côtoyé le pouvoir. » Ces lignes ouvrent le récit du Dernier mort de Mitterrand, l’un des derniers livres de Raphaëlle Bacqué. Mais elles auraient très bien pu ouvrir ses autres livres. Car c’est sans conteste la constante des enquêtes et des reportages de la journaliste sur la vie politique française, celle de « redonner sens à une vie qui s’est perdue dans les querelles de palais et la vanité du pouvoir. » Que ce soit sur Dominique Strauss-Kahn, François de Grossouvre, Ségolène Royal ou sur l’exercice du pouvoir des premiers ministres de la Ve République, les livres de Raphaëlle Bacqué sont à chaque fois un formidable observatoire de la nature humaine, à chaque instant une réflexion sur le pouvoir qui aimante tant les hommes, les femmes, avant de les broyer. Et le journalisme un formidable exercice d’autopsie et de taxidermie.

L’ambition « littéraire » du journalisme

« Dans ces essais, ces enquêtes, il y a clairement une ambition plus littéraire que dans un article, à savoir la possibilité d’aller plus loin, de mettre en perspective, de raconter l’histoire dans sa complexité. Ce fut le cas avec le Dernier mort de Mitterrand, on ne se retrouve pas dans une enquête avec un enjeu politique, il y a quelque chose de plus profond : s’approcher d’une part de l’âme car le pouvoir, c’est avant tout un précipité des passions. Le livre permet d’aller et d’exploiter tous les ressorts de la machine politique, la mise en récit d’un épisode de la vie politique permet aussi de se mettre à distance de ce qui fait l’excitation de l’instant pour en faire un roman d’une amitié amoureuse, contrariée, amère et déçue entre deux hommes. »

Décrire la tragédie du pouvoir

« Je ne me vois pas passer par la fiction, je n’ai pas assez d’imagination et je ne me prends pas pour un écrivain. Il n’y a rien de romanesque, mais à partir d’un fait politique, une fois dégagé de l’excitation de l’instant, une fois mis à distance, on peut décrire la tragédie du pouvoir, la tragédie d’hommes et de femmes qui mettent complètement leur vie au service de la politique ou qui sont emportés dans l’histoire d’un autre. Car c’est là que les hommes se révèlent pleinement, c’est dans ces instants que l’on peut comprend pourquoi l’échec d’une élection, le suicide d’un homme ou les jeux de pouvoir. Je reste une journaliste, et la matière première de mes livres reste le rapport à l’actualité la récolte d’informations que j’ai pu recueillir auprès de témoins comme n’importe quel travail d’enquête avant l’écriture d’un article ou d’un livre. Tout se base sur la véracité et la recherche de témoignages. »

Le journalisme selon Stendhal

« Aujourd’hui, ces jeux de pouvoir sont plus difficiles à saisir, à appréhender. Tout simplement, parce que le pouvoir a perdu beaucoup de sa puissance et a vu ses marges de manœuvre s’affaiblir. Pourtant, ce qui est passionnant, c’est cette confrontation des hommes à l’histoire, et pour les journalistes, de raconter comment la vie d’individus peut être transformée par les événements, et c’est ce qu’il y a de plus difficile, décrire cette réalité et en faire quelque chose qui parle à tous. C’est ce que font des livres comme La Chartreuse de Parme, Docteur Jivago, rien n’a vieilli, ces textes restent universels dans la façon de décrire comment les personnages tentent de prendre le pouvoir, dans cette spirale constante des passions. Pour un journaliste, ce dialogue entre la politique et la littérature, cette permanence aussi, continue de nous apprendre énormément. »

A lire de Raphaëlle Bacqué :

A lire aussi sur : indications.be

Un pavé dans « La Meuse » (ép. 8) : alors, que faire ?

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 14/06/2012 at 21:55

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Depuis quelques semaines, je suis parti à la rencontre de journalistes pour évoquer l’avenir du métier, ses pratiques, mais aussi ses méthodes d’écriture comme avec le journalisme narratif. Première rencontre avec Florence Aubenas au sujet de son livre Le quai de Ouistreham qui vient de reparaître en format poche dans la collection « Points ».

Journaliste et grand reporter d’abord à Libération, au Nouvel Observateur et aujourd’hui au Monde, Florence Aubenas est passée de l’affaire d’Outreau à l’Irak, avec la même ferveur, le même engagement. En 2010, elle fait paraître Le quai de Ouistreham, une « quête » journalistique qui a duré six mois à la recherche d’un CDI, mais aussi à la rencontre des visages de la crise.

« Je suis journaliste : j’ai eu l’impression de me retrouver face à une réalité dont je ne pouvais pas rendre compte parce que je n’arrivais plus à la saisir. Les mots mêmes m’échappaient.» (Le quai de Ouistreham)

Passer par le livre ? Un regard critique sur le journalisme.

« C’est une nécessité pour faire du reportage face au sacré problème que rencontre la presse écrite depuis des années. Aujourd’hui, la nouvelle formule des journaux, c’est de réduire la longueur des articles. Pour prendre un exemple, le portrait qui figure à la dernière page de Libé. Quand j’ai commencé, il faisait 9.000 signes, quand j’ai quitté Libé, c’était 7.000 signes, et aujourd’hui, c’est à peine 6.000.

Pour le quai de Ouistreham, le Nouvel obs me proposait dix feuillets, c’est énorme, et en même temps, ce n’était pas assez. Les textes diminuent parce qu’on a décrété que les gens n’aimaient pas lire, et puis surtout, on a coupé les budgets, ce qui fait qu’on n’est plus capable de faire de longs articles, c’est vraiment le reflet de la crise du journalisme, c’est moins cher de faire de l’opinion et de la chronique. Pourtant, il y a un vrai besoin d’aller sur le terrain.

Les journalistes se tournent alors aujourd’hui vers les éditeurs pour faire leur reportage, leur travail d’enquête, et on voit, dès qu’un livre de journaliste sort en librairie, les bonnes pages dans tous les journaux, mais ce n’est plus actuellement dans la presse qu’on sort des révélations. »

Écrire le quotidien ? Un terrain à réinvestir.

« Ce que je constate, et cela m’a beaucoup frappé durant l’écriture du quai de Ouistreham, c’est que la presse est très bien outillée pour écrire le spectaculaire. Par contre, face au quotidien, les journalistes n’ont pas les bons outils, ils sont dépourvus pour écrire le banal, le réel.

Pour raconter la vie de femmes de ménage, on doit se déguiser, passer par l’immersion, pour décrire et redécouvrir ce qu’on a sous les yeux, il faut passer par une machinerie très lourde alors que c’est ce qu’il y a sous nos yeux. La pire claque que j’ai reçue, c’est quand je suis retournée à Caen pour dire aux personnes que j’avais rencontrées durant mon enquête que j’avais écrit un livre sur eux. On m’a dit : « première nouvelle, on s’intéresse à nous! ».

Ce n’est pas imaginable de voir à quel point les deux mondes ne sont pas en contact, l’un et l’autre, entre journalistes et citoyens. C’est pour cela que les journalistes doivent réinvestir le quotidien, c’est un engagement politique et social, au sens noble du terme. Les journaux meurent parce qu’ils ne cessent de se regarder le nombril, en restant dans le cercle des journalistes. On en oublie l’essentiel, au final ! »

Le passage au récit ? Une chance face au formatage.

« Quand on passe à l’écriture, et ce fut le cas pour le quai de Ouistreham, il y a un travail de floutage, des choses qu’on arrange parce que je ne voulais pas trahir les gens que j’avais rencontrés. Mais en faisant cela, je me posais vraiment plein de questions, c’est un des gros problèmes pendant l’écriture, c’est cette trahison du récit, ce floutage d’une réalité intime mais niée. C’est comme quand on photographie quelqu’un, la personne se retrouve devant sa représentation, et c’est toujours très compliqué de décrire quelqu’un, sa réalité, raconter sa vie en quelques lignes, quelques pages.

Mais contrairement au journal, il n’y a plus ce formatage, et c’est là, la chance du bouquin, on doit battre sa propre monnaie parce qu’on n’est plus dans la communication, mais face à des gens qui n’ont jamais eu affaire à la presse, à ses codes ou aux journalistes. C’est grâce à ce passage au livre qu’un journaliste peut décentrer le regard, trouver d’autres modes d’écriture pour décrire l’ordinaire. »

Le journalisme narratif ? Une réponse à la crise, une porte vers le renouveau.

« Je me sens écrivain parce que j’ai écrit un livre, mais je reste désespérément journaliste, et je vois que ce passage par le livre, par la narration, cela tire vers le haut le métier de journaliste. C’est sans conteste une réponse à la crise de la presse. Emmanuel Carrère, Nicolas Bouvier, Lieve Joris ou Günter Wallraff, c’est une porte vers le renouveau, ça secoue la presse, c’est une chance pour un journaliste de réfléchir à ses codes, ses démarches, ses modes d’écriture. Aujourd’hui, nous sommes submergés par le commentaire et l’émotion, sans jamais pouvoir réfléchir dessus. »

Un pavé dans « La Meuse » (ép.4) : 24 modules, 6 colonnes

In Un pavé dans la "Meuse" on 01/04/2012 at 09:40

Cela fait un mois. Un mois que je ne suis plus journaliste, un mois que je n’ai plus mis un pied dans une rédaction, et pourtant, j’ai l’impression, peut-être naïve, de n’avoir jamais autant parlé ou réfléchi sur ce métier. Je me souviens très bien le jour où j’ai remis ma démission à mon chef d’édition, c’était un peu comme une rupture amoureuse où l’on annonce à l’autre que l’on quitte le domicile conjugal, les larmes en moins. On cherche une excuse, une explication valable, mais rien de très convaincant en fait. Puis, chaque histoire d’amour  devrait peut-être commencer par une rupture, une séparation, enfin soit… Je me rappelle, c’était un lundi, ce jour-là, et depuis quelques semaines déjà, je ne trouvais plus de sujet, plus rien à écrire, et j’attendais la matinée, parfois même jusqu’en début de l’après-midi pour me mettre au travail.

Était-ce parce que j’étais un mauvais journaliste? Peut-être, même si je m’étonne d’avoir des idées à la chaîne pour le moment, mais pas de journal. Sans doute, est-ce prétentieux, mais j’avais l’impression d’avoir fait le tour des articles à traiter dans La Meuse : de l’énième polémique autour d’un projet immobilier où il faut sans cesse contacter les mêmes personnes, à l’affaire de mœurs dans telle école, telle église, en passant par des riverains qui se plaignent des travaux dans une rue, du voisin d’à côté ou d’avoir acheté trop cher une machine à laver, j’en avais fait le tour. Chaque jour, je me voyais écrire le même article, utiliser les mêmes termes pour raconter des histoires différentes, enfin presque… Mon écriture était standardisée comme les 24 modules, 6 colonnes qu’il fallait remplir quotidiennement.

Depuis quelques semaines, je n’avais plus aucune motivation, je me sentais comme à l’usine à courir après les faits, en vain, à trouver les mots, pour rien. Puis, on le sait peu, mais un journaliste employé (du moins chez Sudpresse) travaille près de 10 heures par jour, même s’il n’en est payé que 8, en réalité. On arrive vers 9h30 et on rentre chez soi, si tout va bien, vers 20h30, et le lendemain, c’est pareil jusqu’au vendredi. Sauf si vous êtes de garde le week-end, où là c’est une panique sans nom pour un jeune journaliste qui débute car vous êtes seul pour sortir le journal du lundi, seul à relire les articles, monter les pages, et parfois à devoir écrire une page alors que tout peut venir basculer à un moment ou à un autre. Pour moi, c’était un vrai calvaire, je craignais les week-ends comme la peste, tout simplement parce que je n’avais pas l’expérience suffisante. Bref, devant l’écran de l’ordinateur, devant cette page blanche divisée en 24 modules, j’avais l’impression d’être à bord du Costa Concordia, sans trop savoir qui était le capitaine à bord, et voir mes illusions de journaliste partir à la dérive.

Florence Aubenas

Florence Aubenas

Est-ce un hasard, mais cette semaine, j’ai eu la chance de rencontrer plusieurs journalistes pour lesquels j’ai énormément d’admiration, Florence Aubenas (qui recommence ce lundi au Monde), Raphaëlle Bacqué (Le Monde) et Damien Spleeters (Le Soir/Le Vif), et tous me disaient que ce n’était plus possible d’aller sur le terrain quand on était attaché à une rédaction, qu’on n’avait pas le temps comme journalistes de voir la réalité à hauteur d’homme. Quand on est journaliste, on passe plus de temps au téléphone que sur le terrain, tout simplement parce que nos conditions de travail ne nous le permettent pas, tout simplement parce qu’il faut remplir les pages de votre journal et qu’il n’y a pas assez de journalistes pour le faire à votre place, et puis à côté de votre article, de son écriture, il y a le reste, relire et corriger les autres, mettre en page, faire la une… Ce qui fait que nos journaux se ressemblent tellement car au fond, on interroge tout le temps les mêmes personnes, les mêmes experts, et ce, même si la situation et le contexte changent au fil des pages… On rejoue sans cesse la même scène d’un film dont on connaît déjà la fin, une « comédie humaine ».

Étonnamment, paradoxalement même, ce sont les mesures d’économie prises dans les rédactions, prises par les patrons de presse qui éloignent nos pages de journaux du terrain, de la réalité, et au final des lecteurs, de l’essence-même du journalisme. Que l’on ne s’étonne pas tantôt de la méfiance des citoyens vis-à-vis des médias en général, que l’on ne s’étonne plus de la désaffection des lecteurs pour la presse, réduite malgré elle, à l’événementiel, au spectaculaire, au commentaire… Pour aller sur le terrain, il faut écrire un livre, recevoir une bourse du Fonds pour le journalisme et avoir le temps de l’enquête, de la création, du style et de l’imagination. C’était mon credo en sortant de la rédaction, c’était il y a un mois, il était 20h30 et je ne savais pas trop où j’allais…

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