Lost my job, found an occupation

Michel Butel, la tentation de « L’Impossible »

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 12/11/2012 at 06:56

Michel Butel
(c) France Culture

Vingt ans après L’Autre journal, un rédacteur en chef « timide et audacieux », Michel Butel, se lance dans un pari fou, une courte utopie face à la crise, celle de L’Impossible. Un journal improbable devenu possible, un mensuel qui ne ressemble à aucun autre, à contre-courant de toute la presse actuelle et trop souvent moribonde. Ici, ce sont 128 pages engagées dans l’agitation des idées, dans ce goût de la marge loin du conformisme de l’arène médiatique. Ici, l’information doit passer par l’émotion, l’imagination, le désir, en faisant participer les écrivains, les penseurs, les artistes. Rencontre avec cet écrivain et poète de 71 ans, porteur d’une insatiable envie d’un journalisme différent, d’un « journal sans journalistes » bien loin au fond de l’ « universel reportage ». (à lire en intégralité sur Indications.be)

Alors que la presse écrite en France comme en Belgique est chaque jour davantage menacée, vous avez « inventé » au printemps dernier un autre journal, L’Impossible. Comment est né ce projet improbable?

Depuis toujours, j’ai l’espoir d’un journal comme L’Impossible. La difficulté, c’était de trouver les moyens pour faire naître ce projet. D’ailleurs, les responsables des autres journaux nous ont pris pour des fous, des irresponsables, comme des adultes face à des enfants en train de rêver. Cela montre à quel point il n’y a pas de place pour la divagation. Mais outre cela, j’ai toujours été passionné par ce que je crois que pourrait être un journal, pas ceux qu’on trouve partout dans les kiosques, mais ceux qui provoquent l’attente et le désir chez les lecteurs. J’ai toujours pensé qu’un journal pouvait être beau, et j’ai toujours eu cette passion, cette folie à propos du journal, en souhaitant un mensuel singulier, atypique, à contre-courant des experts, un journal qui soit curieux et difficile comme pourra l’être L’Impossible, en accueillant sans œillères et pêle-mêle comme je l’ai écrit d’ailleurs dans le numéro deux du journal, les voix d’un peuple inattendu qu’on n’entend plus ailleurs, c’est-à-dire des pensées que personne, ou rien, ne laissait présager.

L’Autre journal. 1984-1992, une anthologie
(paru aux éditions Les Arènes)

Justement au moment où parait L’Impossible, les éditions Les Arènes publient une anthologie de L’Autre journal. Vingt après la fin de cette aventure, tout le monde parle de ce journal, même ceux qui ne l’ont pas connu…

C’est très curieux de voir comment en deux décennies L’Autre journal est devenu un objet mythique et culte. Jamais je n’aurais pu l’imaginer. D’ailleurs, pour cette anthologie, et depuis vingt ans, je n’avais lu aucun exemplaire. Mais cela confirme une tendance auprès des lecteurs, celle qu’un journal comme L’Autre journal hier et comme L’Impossible aujourd’hui remplissent un rôle que ne joue pas les autres journaux, à savoir qu’on a donné et qu’on donne une place aux lecteurs, à ses attentes, ses désirs. La presse reste imperturbable à considérer comme une anomalie tout ce qui est proche de la création, de la vie intime. La presse papier, ce n’est pas Internet qui la tue, c’est la faillite de son propre système, la faillite de toutes les idéologies, de tous les discours pour laisser uniquement dans ses pages la parole aux experts.

La presse, quelle presse ? C’était le titre d’une de vos interviews avec Edwy Plenel, ancien directeur du Monde et actuel rédacteur en chef de Mediapart. Vous disiez à propos de ce site d’information qu’il était le « laboratoire d’une presse citoyenne ». On pourrait dire la même chose au sujet de votre journal, L’Impossible

Vous savez, lancer un journal aujourd’hui, cela ne doit plus consister à donner des nouvelles comme c’est le cas dans la presse traditionnelle. Il faut aller vers la divagation car je suis convaincu que le journalisme doit explorer le monde intime. Ce qui me déçoit, dans tous les articles qu’on peut trouver, c’est qu’il n’y a jamais aucun lien avec la vie personnelle. Pour le moment, l’actualité ne nous parle pas, c’est ce qui explique que les journaux sont en voie de disparition parce qu’il n’y a plus d’histoire. En cela, il faut une presse politique dans le sens plein du terme comme au temps de l’âge d’or du journalisme, celui des Hugo et des Vallès. C’est la seule façon pour retrouver cet esprit civique, celui d’une presse citoyenne. Aujourd’hui, c’est de moins en moins imaginable de trouver un journal qui remplit ce rôle, et cela va demander du temps pour redonner du sens au journalisme.

Et cette quête de sens dans le journalisme, elle passe nécessairement par les mots, le texte, le récit ?

Je le crois. Cela ne veut pas dire que tous les textes doivent être longs. Cela peut être juste un fragment, mais il faut qu’on retrouve cette attente, ce désir, cette émotion, c’est le seul moyen pour faire vivre un journal, pour l’inventer, c’est poser une voix singulière, pour le faire vivre, il faut laisser un espace de liberté à travers les mots et les idées. Je suis convaincu qu’un journal doit être un événement dans la vie de chacun. Il doit faire surgir des voix, celles qui racontent la vie avec d’autres mots, ceux que l’on ne lit plus dans les journaux. Aujourd’hui, le temps est ravagé par l’instant, la nécessité, c’est qui fait que l’information est morte, illisible, inaudible alors qu’il faut du temps pour imaginer un journal qui émeut, trouble, inquiète ses lecteurs.

L’Impossible, l’autre journal

Au fond, L’Impossible, c’est un journal intime de l’existence…

Je conçois véritablement le journal comme une œuvre d’art, comme un work in progress. Prenez l’exemple d’un fait divers, c’est un crime qui impressionne l’ensemble de la société parce qu’il touche la plupart du temps un élément de notre vie personnelle. Pourtant, la presse traite ces faits divers de la façon la plus vulgaire possible, c’est cela l’idée qu’on se fait du monde ? Ce que je veux dire, c’est qu’il faut transcender cette vulgarité, il faut que le journal laisse la place à la création car elle peut toucher nos vies, elle peut faire circuler la vie intime du monde dans les pages du journal, et au fond, en faire une œuvre immortelle alors que l’information meurt aussi vite qu’elle a été écrite. C’est cela L’Impossible : changer le monde, mais aussi la façon dont on le perçoit! Comme un autre journal, on peut partir d’un fait divers, mais la raison d’être, de vivre sera totalement différente, celle de la quête de la beauté et de l’intelligence dans cette atteinte à l’humanité.

Le site de L’Impossible

  1. […] « Vous savez, lancer un journal aujourd’hui, cela ne doit plus consister à donner des nouvelles comme c’est le cas dans la presse traditionnelle. Il faut aller vers la divagation car je suis convaincu que le journalisme doit explorer le monde intime. Ce qui me déçoit, dans tous les articles qu’on peut trouver, c’est qu’il n’y a jamais aucun lien avec la vie personnelle. Pour le moment, l’actualité ne nous parle pas, c’est ce qui explique que les journaux sont en voie de disparition parce qu’il n’y a plus d’histoire. En cela, il faut une presse politique dans le sens plein du terme comme au temps de l’âge d’or du journalisme, celui des Hugo et des Vallès. C’est la seule façon pour retrouver cet esprit civique, celui d’une presse citoyenne. Aujourd’hui, c’est de moins en moins imaginable de trouver un journal qui remplit ce rôle, et cela va demander du temps pour redonner du sens au journalisme », poursuit Michel Butel, le rédacteur en chef de L’Impossible. […]

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