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Belgique, le mal du pays

In La France vue d'en haut, Un an en... on 12/10/2012 at 07:30
"Singulière Belgique", sous la direction d'Astrid von Busekist (Fayard, 2012)

« Singulière Belgique », sous la direction d’Astrid von Busekist (Fayard, 2012)

Avec « Singulière Belgique » (Fayard), Astrid von Busekist, spécialiste du nationalisme et de la politique des langues, offre le portrait d’un pays qui a tendance à l' »anomie », tant il demeure divisé politiquement, culturellement et linguistiquement. Pour ce livre, cette professeur de science politique à Sciences Po s’est entourée des meilleurs spécialistes belges, wallons, flamands et bruxellois.

Dans quelques jours, la Belgique retournera aux urnes pour les élections communales. En Flandre, l’enjeu est de taille : quel sera le score du parti de Bart De Wever, la N-VA ? Le leader nationaliste voit dans ce scrutin un référendum contre la politique fédérale du premier ministre socialiste et francophone, Elio Di Rupo. Car depuis 2010, et les dernières élections législatives qui ont conduit le pays à la crise politique la plus longue de son histoire (540 jours sans gouvernement !), la N-VA est le premier parti en Belgique, et l’avenir du pays semble chaque jour plus contrarié, mal assuré, à tel point qu’il fait dire aux « belgo-sceptiques » qu’il est impossible désormais de faire maison commune.

Du coup, et même si le spectacle n’est pas nouveau, on s’interroge sur la réalité d’une Belgique unitaire et démocratique, et le livre « Singulière Belgique » (Fayard) publié sous la direction d’Astrid von Busekist remplit pleinement son rôle en interrogeant le problème « multinational » en Belgique : « faut-il donc se demander quand la Belgique cessera d’exister ou plutôt comprendre à quoi est due cette longévité remarquable ? »

Un millefeuille de contre-pouvoir

Autour de quatre axes (politique, institutionnel, social et culturel), ce livre met la démocratie belge à l’épreuve de son architecture constitutionnelle et des forces centrifuges qui traversent l’État fédéral face aux entités fédérées, les régions (Wallonie, Flandre, Bruxelles) et les communautés (française, flamande, allemande), avec un législateur qui complique parfois davantage les choses qu’il ne les facilite. Au final, au fur et à mesure des différentes réformes de l’État, la Belgique ressemble à « un millefeuille de compétences tellement enchevêtré que tout pouvoir contient son propre contre-pouvoir ».

En Belgique, le système fédéral est d’une complexité sans nom, avec au niveau fédéré, deux collectivités politiques distinctes, et pas forcément compatibles : la communauté et la région.

« Celles-ci se superposent sans pour autant se recouvrir exactement. En réalité, la Belgique pratique un double fédéralisme, territorial et personnel […] le fédéralisme belge combine ses deux perspectives. Il opte, en principe, en faveur d’un fédéralisme territorial pour les questions régionales (tels l’aménagement du territoire ou le logement) et communautaires (tel l’enseignement ou la culture). »

L’enchevêtrement des régions et communautés est donc « à la source d’une complexité lourde à gérer et d’un manque d’efficience de plusieurs politiques publiques ». À tel point qu’une partition de l’État semble difficile à concevoir. Pourtant, c’est dans les institutions que la Belgique a tenté de trouver une réponse aux demandes d’autonomie des régions et des communautés : « elle a autant précipité le divorce qu’offert les garanties d’un mariage durable entre ses différentes composantes. »

Un fédéralisme de « dissociation »

Aujourd’hui, alors que l’on évoque dans les médias l’existence d’un plan B en vue de la séparation du pays et que les questions sur l’avenir de l’État fédéral occupent une part importante du débat public, le tableau de la Belgique est de plus en plus contrasté, si ce n’est inquiétant : si, d’un côté, la Belgique est un membre très actif de l’Union européenne, réclamant une Europe réellement fédérale, si le pays est fort d’une politique sociale efficace, la Belgique est aussi, et de plus en plus, un pays divisé et compartimenté linguistiquement, culturellement, politiquement avec des partis propres à chacune des communautés. Aussi, les élus francophones ou flamands ne sont-ils jamais obligés de s’expliquer devant l’autre groupe linguistique, et du point de vue de la communication, « la Belgique n’existe plus ».

Tout cela installe de part et d’autre de la « frontière linguistique » une méconnaissance des réalités de l’ensemble du pays, et jusqu’ici, depuis plus de quarante ans de réforme institutionnelle, on n’a pas vu des mécanismes efficaces de forces centripètes face à ce « fédéralisme de dissociation » :

« toutes les mutations vont dans le même sens, transformant un État unitaire en État fédéral, confiant toujours davantage de compétences et d’autonomie à ses entités fédérées, elles-mêmes démultipliées et dont l’autonomie repose entre autres sur le fait qu’elles agissent dans des territoires linguistiquement distincts. Aucune réforme institutionnelle n’a vu des compétences revenir des entités fédérées vers le pouvoir fédéral. »

Depuis la fédéralisation du pays, lancée au début des années 1970, les flamands et les francophones sont entrés dans une logique institutionnelle bipolaire, dissociative et asymétrique, chacune des communautés et des régions du pays se regardant à chaque réforme de l’État comme un obstacle à plus d’autonomie politique, sociale et économique. Le fédéralisme est à la fois la cause et la conséquence des clivages communautaires qui conduisent à l’effacement de l’État belge. Un phénomène d’autant plus accru que le différentiel de prospérité entre la Flandre et la Wallonie n’a pas cessé de croître, « au point qu’aujourd’hui le nord du pays doit faire face à une pénurie de main-d’œuvre quand les régions bruxelloise et wallonne connaissent des taux de chômage très préoccupants. »

Vers le confédéralisme ?

Une architecture institutionnelle qui pousse les plus pessimistes à dire que nul espoir d’avenir n’est permis car depuis 2007, la vie politique du pays est largement dominée par les revendications contradictoires des deux principales communautés. Avec du côté flamand, une volonté de faire de la Belgique une « confédération », « une accentuation de la tendance centrifuge, conciliable avec la conservation d’un État unique, mais si celui-ci se réduirait à une coquille largement vidée et de sa substance. »

En l’absence d’un espace public commun,le livre interroge la conscience collective des Belges, construite autour d’un double clivage : au clivage linguistique entre francophones et flamands se superpose le clivage idéologique entre un centre de gravité des forces politiques flamandes se situant nettement plus à droite que celui des forces politiques francophones. Une conscience collective qui s’évalue aussi dans le rôle que joue la Belgique dans l’Europe, ce petit pays d’à peine dix millions d’habitants devenu en quelques décennies une fédération multinationale, avec Bruxelles pour capitale. Face à la fédéralisation de l’État belge, la construction européenne est pour la Belgique aussi bien une histoire d’amour qu’un mariage de raison « puisque le terrain européen permet de canaliser les querelles domestiques ».

Par ailleurs, la crise que rencontre cette « unité par défaut » qu’est la Belgique s’ancre bien au cœur des tensions traversées actuellement par l’Union européenne, sans doute parce que ce pays est « un formidable analyseur de l’inconscient historique de l’Europe » à travers « un système institutionnel difficile à lire, une compétition entre États-nations, une légitimité démocratique contestée ; les Belges sont à l’image des Européens ; la Belgique réunit toutes les difficultés de penser et de stabiliser l’Europe. »

D’où dans cet ouvrage, la présentation d’une démocratie belge qui doit repenser ses fondements car son avenir n’est pas assuré : « aujourd’hui, la Belgique oscille entre le projet d’une démocratie multiculturelle et une lente évolution vers une petite enclave balkanisée au cœur de l’Europe. »

INVITE : Astrid von Busekist – RTBF Vidéo.

  1. […] Car depuis 2010, et les dernières élections législatives qui ont conduit le pays à la crise politique la plus longue de son histoire (540 jours sans gouvernement !), la N-VA est le premier parti en Belgique, et l’avenir du pays semble chaque jour plus contrarié, mal assuré, à tel point qu’il fait dire aux « belgo-sceptiques » qu’il est impossible désormais de faire maison commune. Du coup, et même si le spectacle n’est pas nouveau, on s’interroge sur la réalité d’une Belgique unitaire et démocratique: « faut-il donc se demander quand la Belgique cessera d’exister ou plutôt comprendre à quoi est… […]

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