Lost my job, found an occupation

La France vue d’en haut (ép.7) : Laurent Binet, un écrivain « embarqué »

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 10/09/2012 at 08:30

Au cœur de la campagne du candidat socialiste, l’écrivain en vogue livre un récit-journal particulièrement décevant. (Un article à lire en intégralité sur non-fiction.fr)

Avec Rien ne se passe comme prévu, Laurent Binet a inventé une nouvelle figure dans la littérature, celle de l’écrivain « embarqué » dans « une machine de guerre », comme il l’écrit lui-même, celle de la campagne de François Hollande, campagne politique et médiatique où tout est prévu, justement, jusqu’au moindre détail. Car si l’auteur s’est imposé un thème, celui de suivre jour après jour la campagne du candidat socialiste, autant dire que le livre est pris irrémédiablement dans les mailles de la communication politique.

Laurent Binet a beau suivre chaque jour les déplacements de François Hollande et de son équipe, il n’arrive pas à se dépêtrer de l’image d’un candidat en train de se présidentialiser. L’auteur est intimidé, reste à distance de l’animal politique qu’il avait pourtant envie de disséquer. Peu à peu, Laurent Binet devient malgré lui ce qu’il nomme « l’électeur-témoin ». Cela fait qu’au final, le candidat Hollande est terriblement absent de ce livre, il n’apparaît qu’en creux, dans la bouche des autres, dans les petites phrases, les sondages ou encore à la télévision car l’écrivain donne la parole essentiellement à ses proches, Valérie Trierweiler, à ses plus importants conseillers Pierre Moscovici ou Manuel Valls ou encore aux nombreux journalistes qui suivent la campagne.

Un livre terriblement prévisible en somme, qui viendra compléter la liste déjà longue des essais et documents sur François Hollande. Sans doute la cause d’une restitution trop fidèle de ce que Laurent Binet a entendu et vu pendant cette campagne. Car là où l’on voudrait vraiment entrer dans les coulisses d’une campagne présidentielle, là où l’on attendait Laurent Binet pour nous présenter cette campagne de façon décalée, l’auteur se voit rattraper par le storytelling d’une campagne, tel que l’on peut le retrouver dans tous les journaux. D’où l’impression également d’un livre qui ne retient que les petites phrases, les anecdotes, un texte qui se limite à une compilation de offs et de blagues entre politiques et journalistes, un texte qui apparaît aussi comme une espèce de défouloir à l’image des nombreux tweets qui ont marqué cette campagne.

C’est un livre qui reflète un constat, celui de l’information continue où tous les candidats s’adaptent au “temps réel” des chaînes d’info, d’Internet et de Twitter qui relaient leurs faits et gestes. En cela, Laurent Binet participe, sans le vouloir, à cette « peopolisation » de la politique, mais surtout à cette nouvelle façon de fabriquer et consommer l’information, où l’on retrouve les mêmes phrases partout.

Laurent Binet

Laurent Binet

Avec Rien ne se passe comme prévu, on est loin du journalisme gonzo à la Hunter S. Thompson dont Laurent Binet se réclame pourtant : à l’ultra-subjectivité fait place dans ce livre une naïveté candide, pleine de bons sentiments, parfois comique aussi, sur le monde politique ou sur François Hollande lui-même, et là où Thompson remettait en cause par ses méthodes la fabrique de l’information dans Dernier Tango à Las Vegas (Tristram, 2010), Laurent Binet ne fait que rendre compte des rapports entre politiques et journalistes, sans proposer de réelle alternative. Même s’il n’hésite dans son livre pas à dénoncer ce système qui conduit, selon lui, à une « uniformisation de l’information » :

« les journalistes échangent entre eux pour être bien sûrs qu’ils n’ont pas commis d’erreurs dans leurs prises de notes, pour les compléter éventuellement si quelque chose leur a échappé ou pour éclaircir ce qu’ils n’ont pas compris. C’est un moment clé, à mon avis, dans la fabrique de l’opinion car les journalistes se livrent en toute bonne foi, sous couvert de vérification, à une véritable séance d’harmonisation de leurs discours, où se dégagent les grandes lignes de ce qui va être retenu – et donc diffusé – par tous, à la fois en termes de citations, de problématisations et d’interprétations « 

Hélas, dans son livre, parce qu’il n’arrive pas à décaler son regard de l’emballement médiatique et politique de cette campagne, Laurent Binet finit en quelque sorte le travail des journalistes, et cela ne fait pas un livre. Au contraire, il nous avait bluffé précédemment avec HhhH, par cette lutte à laquelle il se livrait avec le chef de la Gestapo, Reinhard Heydrich, entre le savoir documentaire, la vérité historique et l’invention fictionnelle, pour nous rendre plus prégnante encore la complexité du réel. Avec Rien ne se passe comme prévu, il faut croire que le réel est devenu singulièrement normal et formaté par cette campagne présidentielle.

Vidéo : Laurent Binet au sujet de son livre, Rien ne se passe comme prévu

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Le journalisme à l'épreuve de la toile

Un blogue-notes sur le journalisme et le blogging

CANAL ORDINAIRE. Journalistes associés. Bruxelles.

Horizons médiatiques - Edition Europe

Le journalisme dans tous ses Etats

Mediablog

Un regard critique sur les médias

Je veux être journaliste

Toi aussi, deviens un journaliste winner !

Les infos des Incorrigibles

Blog du collectif de journalistes pigistes Les Incorrigibles

Le blOg de Virginie de Galzain, photojournaliste & portraitiste indépendante

Reportages, visages et mots engagés depuis 2007. Ce n’est pas l’actualité qui fait la photo, c’est la photo qui devient actualité. Qui inscrit dans le temps, l'espace, la mémoire. Pourquoi isoler, événementialiser ce qui est de l’ordre du permanent, du résistant, de l'engagement ? Tel est le paradoxe médiatique d’une société qui vit entre la course au temps et une illusion d’immortalité… SITE PHOTO http://vdegalzainphoto.wordpress.com

Le blog de François De Smet

"La vérité est purement et simplement une question de style" (Oscar Wilde)

Le blog de Philochar

Une réflexion sur le monde, la Belgique, la Wallonie, la société et les médias

Le Blog documentaire

L'actualité du (web)documentaire

Coupe/Coupe

Vide-poche de l'actu médiatique, culturelle et des internets

Yanis Varoufakis

thoughts for the post-2008 world

%d blogueurs aiment cette page :