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Un pavé dans « La Meuse » (ép.13) : RTL, c’est VOO – les journalistes peuvent-ils tout dire sur leurs annonceurs ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 02/08/2012 at 18:05

ImageLes journalistes peuvent-ils enquêter ou critiquer un de leurs annonceurs comme Tecteo ? C’est la question qui s’est posée à RTL, le 14 avril dernier. En cause, un reportage sur des perquisitions chez le bourgmestre de Grâce-Hollogne, Maurice Mottard qui fournissait des conseils à l’intercommunale wallonne Tecteo, dirigée par Stéphane Moreau. Un reportage d’à peine trente secondes qui a déplu à la direction de l’information et qui a suscité la polémique au sein de la rédaction de la chaîne privée. Car l’intercommunale wallonne, outre de s’occuper de gaz, d’électricité ou de télé-distribution, est aussi le deuxième annonceur dans les médias francophones (télé, radio, presse…) avec près de 20 millions d’euros investis en 2010 en publicité. (A lire en intégralité sur Apache.be)

Il aura fallu seulement trente secondes d’images et de commentaires dans le journal de RTL pour qu’un débat éclate au sein de la rédaction de la première chaîne belge francophone, entre direction et rédaction. En cause, un « off » (commentaire d’images) sur des perquisitions dans le cadre du dossier VOO-Tecteo chez le bourgmestre socialiste de Grâce-Hollogne. L’enquête avait démarré en juillet 2008, à la suite d’une lettre de dénonciation, selon laquelle Stéphane Moreau, directeur général de Tecteo, pratiquerait une confusion d’intérêts au bénéfice de proches ou de membres du PS.

« Un reportage inopportun »

Pour la rédaction de la chaîne privée, dans la mesure où il s’agissait d’un suivi de dossier, que d’autres sujets avaient déjà été diffusés par le passé sur RTL, un « off » est rédigé pour le journal de la chaîne, sur base d’images d’archives, mentionnant les informations confirmées par le parquet de Liège. Un reportage qui sera pourtant jugé « inopportun » par le directeur de la rédaction de RTL, Laurent Haulotte, mécontent du traitement de ce sujet. Un conflit qui a conduit la Société des journalistes (SDJ) a publié un communiqué en interne «  avec, au cœur des craintes, une question : les liens existant entre Tecteo/ Voo/ Stéphane Moreau et RTL entravent-ils le traitement de l’info par notre rédaction ? », souligne le communiqué.

Toujours dans ce communiqué de la SDJ, on apprend qu’ « il y a eu un problème de compréhension autour de cet événement au sein de la rédaction. Stéphane Rosenblatt et Laurent Haulotte assurent qu’il s’agissait simplement d’un problème éditorial, sur une information précise : ce sujet méritait-il véritablement un OFF, alors qu’il ne s’agissait que d’une étape de plus dans l’enquête, sans réel intérêt éditorial ? Un devoir d’enquête anodin ? » Ce ne serait donc pas un problème de partenariat ou d’enjeux commerciaux, mais bien une question de pertinence éditoriale, conclut la SDJ.

« Redoubler de vigilance »

Pour Laurent Haulotte, directeur de la rédaction à RTL, il n’y a eu en aucun cas de « polémique », ni de « pression », mais seulement un « débat au sein de la rédaction, une réflexion éditoriale sur le traitement d’un sujet en particulier. » Plus étonnant, sur le site de RTL.be, on ne retrouve aucune mention des autres perquisitions qui ont eu lieu le 26 mai dernier, cette fois, chez un proche de Stéphane Moreau, Jean-Marie Valkeners, conseiller communal d’Ans, commune dirigée par le patron de Tecteo. D’autant plus étrange que sur d’autres sites d’info (rtbf.be, sudpresse.be ou dhnet.be), on trouve des articles à ce sujet.

Pourquoi donc ce silence ? Le directeur de la rédaction de la chaîne privée se justifie : « au sujet de Tecteo, on couvre tous les sujets, et ce fut le cas, ces dernières semaines, quand il y a eu des grèves du personnel, nous étions là. Ce sera le cas, s’il y a des rebondissements dans l’affaire Tecteo. Il n’y aucune pression à ce sujet-là. Mais à propos du sujet sur les perquisitions, on s’est demandé dans n’importe quelle affaire, en aurait-t-on parlé ? C’était un vague devoir d’enquête à propos duquel on n’a rien appris de neuf. C’est pour cela que la question de la diffusion de cette information s’est posée. Je crois qu’il faut redoubler de vigilance sur des sujets délicats comme ceux-là, et il faut veiller à nos responsabilités quand on donne des informations. Il nous faut être irréprochable, être prudent quand on donne une information. C’est dans l’intérêt du public, et c’est comme cela que l’on préserve notre indépendance. »

 Laurent Haulotte (RTL) : « c’était un vague devoir d’enquête à propos duquel on n’a rien appris de neuf. C’est pour cela que la question de la diffusion de cette information s’est posée. Je crois qu’il faut redoubler de vigilance sur des sujets délicats comme ceux-là, et il faut veiller à nos responsabilités quand on donne des informations. »

Reste que cette polémique pose la question de l’indépendance des journalistes face aux annonceurs comme Tecteo qui était en 2010 le deuxième annonceur dans les médias francophones avec près de 20 millions d’euros investis dans la publicité. Peut-on vraiment tout dire, tout écrire sur ceux qui vous financent, et continuer à croire que la publicité n’a aucune incidence sur le fonctionnement d’une chaîne de télévision, de radio ou d’un quotidien. Peut-on vraiment croire à l’indépendance des journalistes quand chaque matin, les patrons de chaîne scrutent en premier lieu les chiffres de l’audimat ?

« Une barrière nette entre la rédaction et les annonceurs »

Pour Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’information à la RTBF, c’est simple, « la rédaction n’accepte aucune pression. Il y a une barrière nette entre notre ligne éditoriale et les annonceurs. » D’ailleurs, au sujet des perquisitions du 25 mai dernier dans le cadre du dossier Tecteo, il y a eu des sujets dans les journaux de la RTBF. « Cela n’empêche pas pour d’autres sujets, notamment quand on fait dde l’investigation, que les annonceurs ne nous permettent pas d’avoir accès à certaines informations. Cela arrive pour des émissions comme Questions à la une ou On n’est pas des pigeons où l’on traite de sujets de consommation.»

Mais qu’en pense la régie publicitaire de la RTBF, la RMB ? Et comment gère-t-elle les réactions des annonceurs face à certains sujets ? « Des annonceurs mécontents, cela arrive très souvent, explique Pierre Vanderbeck, directeur de la stratégie. Tout simplement, parce qu’ils sont très sensibles à leur image dans les médias. Quand il y a des problèmes, on répercute le problème, pas au journaliste, mais à la direction de la chaîne. On peut suggérer d’écouter la version de l’annonceur, voire de prendre contact avec la direction. En aucun cas, en tant que régie, cela ne va jamais nous arriver de faire de la censure sur les contenus. Il y a à la RTBF, une autonomie nette entre la régie et la chaîne, ce qui n’est pas le cas, par exemple à RTL. »

« On peut entendre parfois beaucoup de bêtises »

Malgré cela, et même s’il n’y a pas de censure, Pierre Vanderbeck reconnaît qu’il y a certaines émissions, certains reportages qui ne facilitent pas le travail de la RMB. « Quand un annonceur se fait incendier dans une émission d’information, cela ne nous arrange pas. Mais ce qui est gênant aussi, c’est que par faute de temps, les journalistes présentes des informations déformées sur un annonceur ou un produit, sans les avoir recoupées. C’est assez irritant quand un journaliste confond des chiffres ou quand il aborde un aspect technique sans s’y connaître. On peut entendre parfois beaucoup de bêtises », avoue lui-même le directeur de la stratégie de la RMB.

Pierre Vanderbeck (RMB) : « Des annonceurs mécontents, cela arrive très souvent. Tout simplement, parce qu’ils sont très sensibles à leur image dans les médias.»

« Pas de pression directe, mais de l’autocensure »

Des rédactions totalement indépendantes, pas de censure de la part des régies publicitaires, pas de pression de la part des annonceurs. Serions-nous dans le meilleur des mondes ? Pour François Heinderickx, professeur à l’ULB et spécialiste des médias, il faut relativiser ce tableau présenté par les médias. « Les pressions ont toujours existé, et l’indépendance des journalistes est périodiquement malmenée face au jeu d’influence où les intérêts politiques et économiques sont significatifs comme cela peut être le cas avec Tecteo, explique-t-il. Les cas de pression directe des annonceurs sont assez rares. Il y a eu dans les années 90, un cas à RTL avec L’Oréal qui, suite à un reportage, avait supprimé une campagne de pub. On peut parler de cas isolé. Par contre, ce qui est plus courant, c’est l’autocensure, même si aucune rédaction ne l’avouera pour préserver leur indépendance. De temps en temps,les journalistes se font taper sur les doigts, on leur dit sur telle affaire, allez-y mollo, soyez prudents, faites attention. C’est comme cela que sur certains dossiers, ils hésitent à aller plus loin. »

 « Une réelle porosité »

Du côté de l’AJP (association des journalistes professionnels), Jean-François Dumont, son secrétaire-général adjoint, n’a pas le souvenir de plaintes de journalistes se plaignant d’une pression d’un annonceur. « Par contre, au conseil de déontologie (CDJ), on traite régulièrement de cas où les journalistes sont amenés volontairement ou pas à faire de la publicité, insiste Jean-François Dumont. Le discours qui est de dire que les rédactions sont totalement indépendantes des annonceurs ne correspond pas à la réalité. Il y a une réelle porosité entre les deux mondes. »

En 26 ans de métier, comme journaliste à La Libre Belgique et au Vif L’Express, Jean-François Dumont a été confronté déjà à quelques cas de pression, jamais directe, mais plus insidieuse. « On peut avoir des messages du département commercial qui nous signale que tel contrat publicitaire est en négociation avec un annonceur, et on nous dit d’être prudent ce que l’on pourrait écrire sur celui-ci car il y a un enjeu financier à la clé. Il y aussi les cas de ces suppléments thématiques sur tel ou tel produit, tel ou tel phénomène qui ne répond à aucune logique rédactionnelle, mais à une logique purement publicitaire. Avec l’effet pervers que certains journaux le présentent comme un supplément de la rédaction alors qu’il s’agit d’une pompe à annonces. »

On l’aura compris, et même s’il n’y a pas de cas de pression directe des annonceurs, il est parfois difficile de parler, d’enquêter ou de critiquer réellement un de ses annonceurs, surtout quand il représente des enjeux politiques, économiques ou médiatiques. Le cas de Tecteo est symptomatique. Sans remettre en cause l’indépendance d’une rédaction, on jouera plutôt la prudence, on évitera surtout d’aller plus loin sur des sujets parfois délicats pour les journalistes qui mêlent tant d’enjeux.

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