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Un pavé dans La Meuse (ép. 12) : William T. Vollmann, les pérégrinations picaresques d’un journaliste

In Un pavé dans la "Meuse" on 13/07/2012 at 08:00

A la fois écrivain, photographe et peintre, l’œuvre de William T. Vollmann est à la fois monumentale et protéiforme. En une quinzaine d’ouvrages, le journaliste a su développer une méthode simple : il constate, il décrit et il interroge des témoins, des victimes, des personnes rencontrées au hasard sur la route. Un récit de choses en quelque sorte, bien loin de tout sensationnalisme, les mots sont justes, pesés, pensés, et le réel tellement puissant et saisissant. C’est en somme un journal intime de l’existence.

Deux livres très différents du journaliste américain sont parus dernièrement, et dont on ne sort pas forcément indemnes : d’abord, Le Grand Partout chez Actes Sud, un hommage à la tradition des hobos qui se déplaçaient illégalement à bord des trains de marchandises aux États-Unis ; puis chez Tristram, Fukushima, dans la zone interdite, un carnet d’apocalypse dans les villes et les campagnes sinistrées après la catastrophe à la rencontre d’une population saisie par un mal impalpable : le fatalisme.

Un bref essai sur les trains de marchandises

Le Grand Partout, c’est une quête au fil des trains de marchandises, c’est la recherche d’un homme qui part pour retrouver son américanité, sa liberté aussi dans une société où tout est contrôlé, arrêté. Au fil des pages et des trains, chaque chapitre se présente comme un hymne fabuleux à la clandestinité, un éloge terriblement humain à la marginalité. Chaque mot, chaque phrase du livre apparaît aussi comme une épreuve du réel, une contrainte aussi, tantôt fascinante et vitale, tantôt étrange et insaisissable : un véritable théâtre d’ombres, une expérience d’un état d’expansion illimitée.

« Le plus beau, dans ces voyages, c’était ça : respirer l’air du réel […] Le réel caresse et pique ! Pour sûr, le réel tue ; mais au moins, quand le réel pose ses mains sur moi, je le sens. Jamais je ne voudrais ne pas sentir. »

Le Grand Partout, c’est aussi une splendide invitation au voyage au cœur des États-Unis sur les traces des hobos, ceux de la vieille Amérique qui se déplaçaient de villes en villes, de trains en trains, toujours dans l’illégalité, toujours dans cette solidarité, celle de ceux qui ont décidé de se mettre volontairement à l’écart pour assouvir ce désir, celui de partir. Avec son ami Steve Jones, William T. Vollmann part à la recherche de ces personnages invisibles, ces « clochards célestes » comme l’écrit Jack Kerouac, dans une société où il n’y a plus que des citoyens comme les autres.

Le Grand Partout, c’est enfin la quête d’une culture en voie de disparition où le seul but était de se tirer, c’est un déplacement géographique à travers les grands paysages de l’Amérique profonde, c’est un voyage immobile et vital dans l’esprit face à l’émerveillement, face à l’aventure et le danger dans un pays qui apparaît encore comme sauvage, inconnu, si ce n’est inexploré propre à la vérité profonde qui dépasse le journaliste dans ce questionnement permanent et magistral de sa liberté quand le « où suis-je?» répond à « qui suis-je? ».

C’est un dialogue avec les histoires des personnes rencontrées sur la route, égarés dans la vie, où les phrases sont un écho à des moments partagés, intimes et solitaires, amers et mélancoliques, où l’on questionne son destin entre deux arrêts en gare, entre deux nuits blanches. Un dialogue jamais interrompu également avec d’autres auteurs, partis eux aussi à la quête de ce Grand Partout, des correspondances inspirées et magistrales avec des légendes de la littérature américaine que l’on croise sur la route comme des compagnons de fortune et d’infortune : Mark Twain, Jack London, Thomas Wolfe, Ernest Hemingway et tant d’autres écrivains qui ont inventé la légende de ce Grand Partout.

A Fukushima dans la « zone interdite »

 Après les hobos dans les trains, direction le Japon. Nous sommes en mars 2011. Un tremblement de terre et un tsunami ravagent la côte est du Japon, on connaît la suite, et ce qui advint de la centrale de Fukushima, le plus grave accident nucléaire civil depuis Tchernobyl. Un mois après la catastrophe, le journaliste se rend sur les lieux à la rencontre des victimes et témoins de cette tragédie, pour en faire au fil des pages et des rencontres, un « récit de choses que nous pouvons à peine croire, et encore moins à comprendre ».

Équipé de protections rudimentaires et d’un dosimètre à la fiabilité plus qu’incertaine, il parcourt des villes sinistrées aux abords de la zone interdite, évacuée par les autorités à quelques kilomètres de la centrale nucléaire, où l’on apprend à coup de flash d’information et de conférence de presse que la situation s’améliore chaque jour. Derrière cette enquête, se pose bien évidemment la question du nucléaire et de l’information sur le nucléaire, et le journaliste fidèle à sa méthode traditionnelle, il constate, décrit et interroge les Japonais, leur mémoire vive, chaque fois avec les mêmes questions : que pensez-vous du nucléaire? quel lien faites-vous entre le désastre de Fukushima et les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki ? Pensez-vous que votre vie actuelle est pire que celle d’hier ?

Autour de ces questions simples, le journaliste est confronté à des réponses résignées de Japonais étrangement fatalistes et profondément détachés de leur propre sort. Derrière l’émotion, et à l’opposé de tout sensationnalisme, la parole des témoins rencontrés au cours de l’enquête est respectée scrupuleusement, rendue dans toute sa force, sa faiblesse aussi, celle d’un mal impalpable, comme un aveu d’échec qui touche la population japonaise toute entière, et plus loin l’humanité aussi, condamnée à mettre en œuvre sa propre destruction, son propre déclin à Fukushima, Hiroshima et comme partout ailleurs.

A lire en intégralité sur : Indications.be

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