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Un pavé dans « La Meuse » (ép.7) : demain sur Internet

In La France vue d'en haut, Un pavé dans la "Meuse" on 21/04/2012 at 18:51

Demain sur Internet, vous découvrirez à peu près à la même heure les résultats du premier tour des élections présidentielles. Une évidence, mais pas pour tout le monde. Dans les milieux politiques et journalistiques, on discute, on s’interroge, on attend de voir, on essaie aussi de trouver des subterfuges pour éviter la diffusion de cette information capitale.

Seul candidat déclaré demain dimanche, le journal Libération a osé franchir le pas, quitte à payer une amende de 75.000€. Chez nous et ailleurs dans le reste du monde, les premiers résultats de ces élections présidentielles seront communiqués, diffusés et commentés par les principaux médias sur leur site Internet, comme n’importe quelle information, tout simplement parce qu’elle relève de l’intérêt public. Pendant quelques heures, on revivra un peu le coup de Radio Londres et de son célèbre « Les Français parlent aux Français »…

Pourtant, et comme l’a dit Erwann Gaucher, journaliste spécialiste des médias numériques au journal Le Soir, « le législateur doit s’adapter aux médias numériques ». Il ajoute qu’il s’agit aussi d’une « démocratisation d’un privilège » :

« Aujourd’hui, les gens reçoivent l’information où qu’ils soient via leur smartphone, il y a 28 millions de comptes Facebook en France et 5 millions sur Twitter […] On se retrouve à essayer tant bien que mal de surveiller vingt ou trente millions d’internautes plutôt que de demander à neufs instituts de sondage de ne rien communique avant 20 h. Ce à quoi l’on assiste n’est rien d’autre que la démocratisation d’un privilège. Depuis toujours, des centaines de journalistes parisiens recevaient ces chiffres. Aujourd’hui, forcément, cela fuite. »

Demain sur Internet, c’est déjà aujourd’hui. A côté de ce cas d’école, à savoir la diffusion des résultats des présidentielles françaises, on découvre, une nouvelle fois, que le « quotidien de référence » des citoyens, c’est Internet. Ce n’est pas moi qui le dis, mais Marcus Brauchli, directeur de la rédaction du Washington Post, alors même que ce journal de référence connaît son énième plan de réduction d’effectifs.

« La presse ne parvient pas à maîtriser le rythme d’Internet »

Actuellement, toutes les rédactions se préparent à cette « révolution » numérique, et chaque jour, nous sommes des milliers à cliquer sur les sites d’information et à partager différents articles sur les réseaux sociaux. Pourtant, et comme l’évoque Jean-Marie Charon, « la presse ne parvient pas à maîtriser le rythme d’Internet ». La cause ? C’est que le journalisme sur Internet se limite la plupart du temps à alimenter ce fameux « fil d’actualité », le plus rapidement possible, même quand il n’y a rien à dire.

La majorité des rédactions Internet ne sont là que pour faire paraître soit des dépêches, reprises sur l’ensemble des sites, sans plus-value, sans mise en valeur de l’information, soit pour reprendre des sujets repris tels quels de l’édition papier, en pensant naïvement que les lecteurs des sites iront se plonger dans les journaux. Bref, l’information sur le Net se limite à du « copier-coller », à la consommation d’articles sur les réseaux sociaux, on fait de l’audience, du clic, mais pas toujours de l’argent, tant pour les patrons de presse que pour les journalistes qui sont payés une misère (4€ net de l’heure chez Rossel), et parfois même les journalistes travaillent gratuitement pour la beauté du geste comme au Huffington Post par exemple. Tout cela pour alimenter ce fil d’actualité et assouvir notre besoin de buzz, de bavardage, mais aussi d‘ »opinion instantanée » à l’image de Twitter ou Facebook. C’est ce que constate le sociologue Jean-Louis Missika, notamment au sujet de la couverture médiatique de la campagne présidentielle, une couverture qui est celle du « tout info » :

Twitter génère un climat d’opinion instantanée. Il anticipe les sondages et offre un aperçu des réussites et des échecs des candidats dans leurs initiatives de campagne. Les réseaux sociaux accentuent cette impression de temps réel, de vitesse et d’oubli que l’on ressent avec les chaînes info.

« Sur Internet, tout ou presque se vaut »

En cela, le journalisme sur Internet n’a rien inventé ou presque puisque le journalisme se basait déjà à ses débuts sur le commentaire, la polémique, la reprise d’articles, la publicité, à savoir la diffusion des comptes-rendus des débats politiques du jour. C’est justement contre cette tendance qu’est née la presse moderne, en développant des modes nouveaux d’écriture et de diffusion de l’information, comme le roman-feuilleton, le reportage, puis l’enquête.

Cette tendance du journalisme sur le Net fait aussi que « tout ou presque se vaut », la toile est un vaste « ring » où l’on commente et discute de quasiment tout, c’est la base arrière des journalistes qui trouvent des « bobards », des « sujets de conversation », quand ce ne sont pas des « témoins » pour un sujet de société, des « images » d’un fait divers ou d’une révolution à l’autre bout du monde.

Le risque avec ce journalisme du « commentaire », c’est que les rédactions traditionnelles n’arrivent pas à transformer l’essai, et à développer justement un journalisme d’enquête, d’investigation ou de reportage, avec tout le potentiel qu’offre Internet en termes de nouveaux outils et de nouveaux modes de diffusion, de recherche et d’écriture de l’information, et ce, surtout que les journalistes n’en sont plus les seuls détenteurs et qu’il y a justement, comme le dit Erwann Gaucher, cette « démocratisation » grâce aux réseaux sociaux pour diffuser jusqu’ici ce qui était encore un « privilège » réservé à quelques centaines de personnes.

Aujourd’hui, si le développement d’un journalisme innovant sur le Net reste l’apanage de quelques sites « marginaux » pour ne pas dire « résistants », l’apanage de véritables laboratoires journalistiques comme Vice, Apache ou Owni, les rédactions traditionnelles peinent à développer cette nouvelle voie du journalisme, et ce, tout simplement parce qu’elles doivent chaque jour pallier les pertes du « papier » et donnent ainsi l’illusion sur leur site d’une information totalement « gratuite » pour tenter de conserver leurs lecteurs et d’en attirer d’autres, justement en noyant le « poisson » dans une masse d’information. Le problème, c’est qu’à terme, ce n’est pas simplement le « papier » que l’on devra regretter, mais aussi à proprement parler le « journalisme », réduit au simple « effet d’annonce » et à la vente du « temps de cerveau disponible pour du Coca-Cola »… Quand on parlait de « démocratisation », ce n’étais donc pas en vain…

  1. Pour suivre les résultats en direct, et avant 20 heures :
    http://resultats2012.blog.co.nz/

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