Lost my job, found an occupation

Un pavé dans « La Meuse » (ép.5) : et si je m’étais trompé ?

In Un pavé dans la "Meuse" on 08/04/2012 at 13:04

Et si au fond je m’étais trompé et que je n’avais rien compris à mon expérience chez Sudpresse ? Car on me dit que les journalistes sont « fainéants », « peu innovants » voire « pas malins », et qu’au fond, ces synergies, c’est d’abord leur faute, celle des journalistes, pas celle des éditeurs qui sont forcément « malins » et « innovants« , prêts à tout pour sauver l’emploi des journalistes. Et si au fond je m’étais trompé ? Car on me dit que les journalistes vont sur les terrains et qu’il existe encore un « journalisme de terrain et de proximité »… que c’est le talent qui manque le plus dans une rédaction, et pas les journalistes qui sont nombreux à accepter d’être payés 4€ de l’heure et à travailler jusqu’à l’épuisement pour boucler les fins de mois.

Et si je me suis trompé, pourquoi continuer à écrire ces chroniques ? Tout simplement parce que je crois qu’en Communauté française, le monde de la presse est en déclin, il manque de projets innovants et créateurs et que, pour sauver une presse en crise, la seule solution a été l’apport de subsides, mais rien de plus, et malgré cela, on se retrouve à devoir réduire l’offre d’information et la création d’emploi.

Vous voulez savoir ce que ces synergies vont apporter ? Imaginons qu’un homme politique  veuille faire un coup médiatique sur un sujet au choix (prix du gaz, politique de l’immigration, réforme des pensions…)Voilà ce que cela donnera : l’analyse politique sera réservée au Soir, l’aspect « vie quotidienne » à Sudpresse, et le reste aux suppléments car s’il a un chien, il pourra toujours faire la une de « Mon chien magazine ». Bref, les journalistes ne feront plus de l’information, mais de la communication, un « service après-vente » de l’actualité, en somme. Outre les emplois, c’est bien la ligne éditoriale qui est en jeu et, tôt ou tard, cette « fainéantise journalistique » se paiera… Aujourd’hui, on promet de ne reprendre que 15 % des articles d’un quotidien à l’autre ; demain, ce sera 30 %, et ensuite…

C’est le système qui veut cela, et n’importe quel talent n’y pourrait rien, le journalisme est précaire et risque de s’appauvrir encore et toujours, et les journalistes, parce qu’ils ont des idées et des sujets qui ne pourraient pas être traités s’ils étaient dans une rédaction, font appel à juste titre aux subsides, ceux du Fonds du journalisme, qui est aux journalistes ce que la voiture de société est aux chefs d’édition et aux rédacteurs en chef, un moyen de faire leur métier.

Car avec cette politique éditoriale menée en Communauté française par les différents titres de la presse écrite, les journalistes sont réduits à l’état d’employés comme les autres, métro, boulot, dodo, et puis un jour, on le dira comme aux autres, ceux de Carsid, Renault ou Arcelor : « Apprenez à faire le deuil de l’emploi que vous aviez. Vous ne pourrez pas influencer la situation, il vaut mieux lâcher prise. Si vous résistez, vous risquez la dépression. Les jours où ça ne va vraiment pas, prenez votre voiture, faites un tour et allez crier dans un champ. »

Quant au terrain, tous les journalistes y vont, c’est certain. On passe une, deux, trois heures sur les lieux de l’événement, on recueille des témoignages, on passe un, deux, dix jours pour faire une enquête, on interroge des experts, des élus, des gens, c’est vrai, les journalistes sont sur le terrain. Mais, comme au cinéma,  tout est arrangé à l’avance, « dans ces trucs-là ». Même si les sujets sont différents, l’expérience journalistique du terrain est devenue « standardisée » : on commence par un témoignage poignant, puis on explique la problématique, on fait appel à des spécialistes, souvent des visages connus (élus, magistrats, associations, universitaires…) qui peuvent nous donner des réponses, on revient sur le témoin, et on termine par « conclut-il » à la fin du papier. Qu’importe le sujet, on écrit la même chose, et l’on fait de l’info « test-achat », on fait du terrain du « journalisme de proximité », et les journalistes sont sur le terrain comme un car de touristes devant la Tour Eiffel. Et cette réalité est « immédiate », le réel un « format » et les journalistes des « envoyés spéciaux » devant la vie ordinaire, celle-là même qui n’intéresse pas vraiment les médias, car l’ordinaire, justement, ne rapporte rien.

Car si la presse est très bien faite pour rendre compte du spectaculaire et de l’événement, pour être « en direct » et faire le buzz, la presse ne s’en sort pas devant le réel, pour dire et écrire la vraie vie, celle des gens, d’où cette méfiance permanente, cette distance constante entre les citoyens et les médias, mais bon, ce sera pour une autre chronique… Mais écrire le « réel » justement, c’est du « terrorisme » comme l’écrit Charles Dantzig, et si l’auteur français critique cette tendance en littérature, il faut au contraire cultiver cette tendance dans la presse : passer par le réel, c’est justement renverser les certitudes, dépasser les convenances, et pas les affirmer ; écrire sur le réel, c’est s’affranchir des formats et des cadres établis, c’est oser regarder un arrière, la tâche est peut-être vaine, incertaine même…

Depuis quelques semaines, je prépare un numéro sur le journalisme narratif pour la revue Indications. Grâce à cela, je rencontre tous les trois jours (ou presque) des journalistes qui ont décidé de passer au livre, d’inventer des nouvelles formes d’écriture, et depuis quelques semaines, je suis convaincu que c’est une réponse à la crise, à cette presse moribonde, tout comme les réseaux sociaux le sont à un autre niveau. « Résister, c’est créer. »

William T. Vollmann

William T. Vollmann

Depuis quelques semaines, j’essaie un autre journalisme, une autre posture, celle que je n’ai pas su trouver ou exploiter quand j’étais dans une rédaction, un journalisme sans contraintes, ni matérielles, ni financières. Place à ceux qu’on ne voit pas, ceux qu’on n’entend pas, partir à la quête d’un « grand partout », comme l’écrit le journaliste américain William T. Volmann… un journalisme où il y a de la place pour la création, pour les mots, le hasard, les rencontres, pour faire partager aux lecteurs les contradictions de la recherche de l’information, la recherche d’une écriture, tout cela prend six mois, un an, une vie, peut-être, tout cela ne s’achète pas, ne se calcule pas… au fond, il s’agit de faire un journal intime de l’existence, un journal « impossible« , en somme…

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