Lost my job, found an occupation

Un pavé dans « La Meuse » (ép.4) : 24 modules, 6 colonnes

In Un pavé dans la "Meuse" on 01/04/2012 at 09:40

Cela fait un mois. Un mois que je ne suis plus journaliste, un mois que je n’ai plus mis un pied dans une rédaction, et pourtant, j’ai l’impression, peut-être naïve, de n’avoir jamais autant parlé ou réfléchi sur ce métier. Je me souviens très bien le jour où j’ai remis ma démission à mon chef d’édition, c’était un peu comme une rupture amoureuse où l’on annonce à l’autre que l’on quitte le domicile conjugal, les larmes en moins. On cherche une excuse, une explication valable, mais rien de très convaincant en fait. Puis, chaque histoire d’amour  devrait peut-être commencer par une rupture, une séparation, enfin soit… Je me rappelle, c’était un lundi, ce jour-là, et depuis quelques semaines déjà, je ne trouvais plus de sujet, plus rien à écrire, et j’attendais la matinée, parfois même jusqu’en début de l’après-midi pour me mettre au travail.

Était-ce parce que j’étais un mauvais journaliste? Peut-être, même si je m’étonne d’avoir des idées à la chaîne pour le moment, mais pas de journal. Sans doute, est-ce prétentieux, mais j’avais l’impression d’avoir fait le tour des articles à traiter dans La Meuse : de l’énième polémique autour d’un projet immobilier où il faut sans cesse contacter les mêmes personnes, à l’affaire de mœurs dans telle école, telle église, en passant par des riverains qui se plaignent des travaux dans une rue, du voisin d’à côté ou d’avoir acheté trop cher une machine à laver, j’en avais fait le tour. Chaque jour, je me voyais écrire le même article, utiliser les mêmes termes pour raconter des histoires différentes, enfin presque… Mon écriture était standardisée comme les 24 modules, 6 colonnes qu’il fallait remplir quotidiennement.

Depuis quelques semaines, je n’avais plus aucune motivation, je me sentais comme à l’usine à courir après les faits, en vain, à trouver les mots, pour rien. Puis, on le sait peu, mais un journaliste employé (du moins chez Sudpresse) travaille près de 10 heures par jour, même s’il n’en est payé que 8, en réalité. On arrive vers 9h30 et on rentre chez soi, si tout va bien, vers 20h30, et le lendemain, c’est pareil jusqu’au vendredi. Sauf si vous êtes de garde le week-end, où là c’est une panique sans nom pour un jeune journaliste qui débute car vous êtes seul pour sortir le journal du lundi, seul à relire les articles, monter les pages, et parfois à devoir écrire une page alors que tout peut venir basculer à un moment ou à un autre. Pour moi, c’était un vrai calvaire, je craignais les week-ends comme la peste, tout simplement parce que je n’avais pas l’expérience suffisante. Bref, devant l’écran de l’ordinateur, devant cette page blanche divisée en 24 modules, j’avais l’impression d’être à bord du Costa Concordia, sans trop savoir qui était le capitaine à bord, et voir mes illusions de journaliste partir à la dérive.

Florence Aubenas

Florence Aubenas

Est-ce un hasard, mais cette semaine, j’ai eu la chance de rencontrer plusieurs journalistes pour lesquels j’ai énormément d’admiration, Florence Aubenas (qui recommence ce lundi au Monde), Raphaëlle Bacqué (Le Monde) et Damien Spleeters (Le Soir/Le Vif), et tous me disaient que ce n’était plus possible d’aller sur le terrain quand on était attaché à une rédaction, qu’on n’avait pas le temps comme journalistes de voir la réalité à hauteur d’homme. Quand on est journaliste, on passe plus de temps au téléphone que sur le terrain, tout simplement parce que nos conditions de travail ne nous le permettent pas, tout simplement parce qu’il faut remplir les pages de votre journal et qu’il n’y a pas assez de journalistes pour le faire à votre place, et puis à côté de votre article, de son écriture, il y a le reste, relire et corriger les autres, mettre en page, faire la une… Ce qui fait que nos journaux se ressemblent tellement car au fond, on interroge tout le temps les mêmes personnes, les mêmes experts, et ce, même si la situation et le contexte changent au fil des pages… On rejoue sans cesse la même scène d’un film dont on connaît déjà la fin, une « comédie humaine ».

Étonnamment, paradoxalement même, ce sont les mesures d’économie prises dans les rédactions, prises par les patrons de presse qui éloignent nos pages de journaux du terrain, de la réalité, et au final des lecteurs, de l’essence-même du journalisme. Que l’on ne s’étonne pas tantôt de la méfiance des citoyens vis-à-vis des médias en général, que l’on ne s’étonne plus de la désaffection des lecteurs pour la presse, réduite malgré elle, à l’événementiel, au spectaculaire, au commentaire… Pour aller sur le terrain, il faut écrire un livre, recevoir une bourse du Fonds pour le journalisme et avoir le temps de l’enquête, de la création, du style et de l’imagination. C’était mon credo en sortant de la rédaction, c’était il y a un mois, il était 20h30 et je ne savais pas trop où j’allais…

  1. Pause détente, vous avez déjà assisté à un entretien d’embauche d’un journaliste? http://www.youtube.com/watch?v=6vDHwS01JHU&feature=player_embedded

  2. Sorry, mais mes journalistes passent le plus clair de leur temps à faire du journalisme. Et notamment à aller sur le terrain. Pierre, je pense que tu n’a rien compris de tes quelques mois chez Sudpresse. Tu oublies tout le côté empathique du métier…

    • Nicolas, je n’oublie pas le côté empathique du métier de journaliste, c’est même cela sa force, celle d’aller à la rencontre chaque jour d’une histoire différente à rendre aux lecteurs. Mais être sur le terrain, ce n’est pas passer une heure, peut-être deux, avec quelqu’un comme on le fait tous, et de mon expérience chez Sudpresse, j’ai plus eu d’empathie avec mon écran d’ordinateur, mon téléphone qu’avec les vrais gens…et je reste convaincu, désormais, que pour faire un journalisme de terrain, un journalisme d’enquête, que pour dépasser l’événement et le spectaculaire, être chaque jour dans une rédaction n’est pas toujours le meilleur des services… car votre contrainte, ce sont les 24 modules, 6 colonnes, pas la vie des gens, le réel, même si je sais que vous ne serez pas d’accord. Puis, comme dit Samuel Beckett, « ce qu’il faut éviter, je ne sais pourquoi, c’est l’esprit de système. » J’ai envie de croire à un journalisme différent, en somme.

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