Lost my job, found an occupation

Un pavé dans la « Meuse » (ép.3) : le cadavre bouge encore

In Un pavé dans la "Meuse" on 31/03/2012 at 17:22

Je ne sais pas vous, mais êtes-vous déjà parti à la recherche d’un cadavre? Si c’est le cas, soit vous avez des soucis à vous faire, soit vous avez été comme moi un jour journaliste… Quand j’étais à La Meuse, cela m’est arrivé à plusieurs reprises. Vous vous rappelez du bébé mort ? Enfin plutôt des bras et du tronc d’un bébé, retrouvés à Arbre, un petit village près de Namur? C’était le 11 février, ce jour-là, je n’avais rien à mettre dans le journal, rien à écrire. Alors j’attendais : là, un éventuel accident de voiture, ici, un potentiel incendie dans une école, rien du tout. Ce jour-là, décidément, il n’y avait rien. Rien de publiable, rien de vendable, en somme. C’est vers 18 heures, quand on espère que l’on pourra boucler un peu plus tôt que d’habitude, que le téléphone sonne toujours pour annoncer les drames. « Un bébé mort! » La une était bouclée. Deux chiens venaient de retrouver les membres congelés d’un nourrisson. La police était sur place avec hélicoptère et une cinquantaine d’hommes à la recherche des « restes » du corps du bébé. Mais le temps d’arriver sur place, après avoir tourné en rond dans le petit village, et de trouver les caméras  prêtes pour le direct dans les JT, il n’y avait plus rien, pas un policier, si ce n’est un simple cordon qui séparait les journalistes et les curieux du lieu du crime, et avant que je ne sois de retour à la rédaction, tout avait déjà été dit. En rentrant, on me demandait au hasard si je n’avais pas une photo du bébé, si on n’avait pas retrouvé d’autres parties  ou si je n’avais pas été trouvé le maître des chiens pour lui demander ce que cette « découverte » avait pu lui faire, sait-on jamais, ce n’était peut-être pas la première fois? Si bien qu’en arrivant devant mon ordinateur, au moment d’écrire l’article, je n’en savais pas plus qu’une dépêche Belga, et il fallait pourtant remplir 2.800 signes. Alors, on a rempli la page de détails insignifiants, en insistant sur le pire, sur le plus vendeur : le bébé congelé, les bras retrouvés dans la gueule d’un chien, sans avoir rien vu, ni rencontré personne, puisque sur les lieux du drame, il n’y avait rien à voir, et encore moins à dire. Quant au titre, c’était le plus pathétique possible : « Puzzle macabre à Arbre ». Sans commentaire…

L’autre cadavre. C’était un toxicomane qui vivait seul. Dans ces cas-là, le but de votre journée en tant que journaliste, c’est de trouver son nom, et si vous retrouvez sa photo, le reste n’est qu’accessoire. Le choc de l’image en somme… Il s’appelait Éric, on l’avait retrouvé mort dans son appartement du centre-ville, et comme si j’avais été flic, il fallait que j’enquête sur sa vie, que j’aille trouver ses proches,  interroger des amis de la victime à qui je devais annoncer sa mort comme si j’étais médecin légiste ou croque mort, entendre sur ce mort les rumeurs les plus folles, voir les larmes d’un ami pleurer face à la perte d’un homme qui l’avait logé un soir, les jours de grand froid. Fouiller sa vie en quelque sorte, et la voir réduite à un entrefilet, quelques signes mais pas plus, pas de place pour comprendre, encore moins pour la métaphysique  : comprendre qu’il avait perdu la garde de ses deux filles, et qu’il en souffrait terriblement, apprendre que pour se payer sa came, il jouait de la guitare dans la rue et faisait la manche comme tant d’autres… Depuis sa mort, depuis l’article, on n’a plus entendu parler d’Éric, et sa boîte aux lettres est aujourd’hui encore toujours pleine…

Parfois, les pages de nos journaux se résument à des nécrologies. Quand il y a un accident de voiture, on se demande en premier lieu : « c’est un mortel? » Là, c’est un père de famille qui rentre chez lui, ici, un fils adoré de retour d’une soirée ou d’un match de foot… j’ai entendu au bout du fil des gens pleurer la perte d’un être cher, et moi, parce que je devais bien gagner ma vie, parce qu’il fallait remplir le journal, je m’introduisais comme un curieux, un spectateur avide dans leur drame. Certains jours, j’ai parcouru des profils Facebook pour trouver des photos de victimes, frapper à la porte d’une maison d’une famille en deuil pour demander comment on se sentait après la mort d’un enfant de cinq ans. Et pour retrouver le nom ou le prénom de la victime, rien de plus simple : je téléphonais aux pompes funèbres comme si « la mort était un métier ». Et chaque week-end, les pages de nos journaux sont remplies de ces morts anonymes, de ces histoires banales, de ces drames ordinaires, et il paraît que ça se vend bien…parce que  raconter la mort, c’est est un métier!

  1. De fait, écrire sur la mort, les morts, c’est un métier. Je pense qu’un journaliste qui cale devant 2800 signes suite à la découverte d’un bébé mort n’a pas fait son job sur le terrain.

    • Écrire sur la mort, les morts, surtout les bras de bébés retrouvés par des chiens, c’est un métier, et vous avez raison, caler sur un sujet comme celui-là, c’est qu’on n’a pas fait son job sur le terrain, j’avoue que je n’ai pas cherché les restes du corps…

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